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 Sujet du message : Décès de Jean Yoyotte
Message Publié : 11 Juil 2009 21:34 
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Fustel de Coulanges
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Article de Vincent Noce sur Libération.fr.

Citer :
Nous avions pris rendez-vous fin août pour travailler sur le buste de Néfertiti du musée de Berlin. Il en riait d’avance. «On va encore bien s’amuser, toutes ces histoires de faux, vous savez, c’est de la blague.» Il était sûr d’avoir le temps, mais ce n’était pas vrai. Jean Yoyotte ne sera pas au rendez-vous. Cet esprit libre et encyclopédique qui s’est imposé comme un des plus grands égyptologues s’est éteint le 1er juillet, à 81 ans. Sa famille avait demandé à garder l’information confidentielle jusqu’à hier. Nous l’avions accompagné, à grand-peine, à la dernière exposition du Louvre. Décharné plus que jamais, ses grands yeux mangeant son visage, lunettes relevées sur le front, il ne cessait de se divertir du spectacle du monde. Il avait une conversation en volutes, comme la fumée de cigarette qui l’avait si longtemps entourée, partant en d’interminables digressions sur les temps antiques, si bien qu’on perdait le fil, mais cela n’avait plus d’importance. «Il était fondamentalement un historien, qui avait une vision globale de l’Egypte», souligne Olivier Perdu, membre du Collège de France.

Epoques tardives. Il était le grand spécialiste de la géographie religieuse du Delta. Elève de Pierre Montet, il y avait dirigé vingt ans durant les fouilles de la nécropole royale de Tanis, avant d’organiser en 1987 l’exposition au Grand Palais sur cette nouvelle Thèbes du nord. Jean Yoyotte avait une vision de l’Egypte élargie, qui ne s’arrêtait pas aux règnes des grands pharaons, mais était complétée par une connaissance des époques tardives, grecque et romaine. Il regrettait que ces millénaires de civilisation fussent toujours perçus comme un tout homogène, sans tenir compte des avancées et reculs constants. Il pestait contre l’expression de «basse époque», trop facilement assimilée à décadence. Par-dessus tout, il intégrait l’Egypte dans un ensemble comprenant le Moyen-Orient et le bassin méditerranéen, soulignant notamment les interactions avec la Perse et la Grèce.

Il racontait toujours avec enthousiasme comment, en 1972, il avait eu la chance d’être invité par la mission Jean Perrot qui venait de découvrir la première statue connue de Darius à Suse (aujourd’hui au musée de Téhéran). C’est à Jean Yoyotte qu’il revint de déchiffrer les inscriptions de cette statue, qui avait été sculptée en Egypte pour y affirmer la souveraineté du Perse. Ce professeur qui a occupé la prestigieuse chaire d’égyptologie du Collège de France de 1992 à 2000 n’avait pas de cursus académique. Pour tout diplôme, il possédait une licence d’histoire. Au lycée Henri-IV, cet apprenti philosophe devint ami de Serge Sauneron, futur directeur de l’Institut français d’archéologie orientale du Caire.

A la librairie de la Procure, où il était toujours fourré, il rencontra Maurice Nadeau qui contribua à son orientation en lui commandant un article sur l’Egypte.

Précocité. Adolescent, Jean Yoyotte avait obtenu une dispense de l’abbé Vandier, qui dirigeait les Antiquités égyptiennes au Louvre, pour suivre l’école du Louvre. A 15 ans, il entreprenait d’apprendre l’égyptien ancien. A 16 ans, il était inscrit à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE). A 19 ans, il devint chercheur au CNRS. Pensionnaire à l’Ifao à partir de 1952, il en revint pour devenir chargé des études sur les religions anciennes à l’EPHE, où il forma des générations de jeunes chercheurs à une égyptologie qu’il voulait «totale».

Il est co-auteur, chez Hazan d’un Dictionnaire de la civilisation égyptienne, écrit avec Georges Posener, son maître et d’un Bestiaire de l’Egypte antique, dont les notes forment selon Olivier Perdu «un véritable traité de la religion égyptienne, destiné à faire date». Plein de verve, il s’engageait régulièrement dans des combats. Même s’il jugeait raisonnable une amnistie pour les mouvements d’œuvres du passé, il dénonçait vivement le pillage actuel des fragments des temples, et la complicité de certains marchands ou conservateurs. Il s’était retrouvé au côté de Libération pour dénoncer comme un faux grossier une statue de Sesostris vendue à Drouot aux époux Pinault, faisant basculer la communauté scientifique qui hésitait encore à s’engager. Jean Yoyotte était aussi pour nous un ami.

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"[Il] conpissa tous mes louviaus"

"Les bijoux du tanuki se balancent
Pourtant il n'y a pas le moindre vent."


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 Sujet du message : Re: Décès de Jean Yoyotte
Message Publié : 12 Juil 2009 9:07 
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Jules Michelet
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Un grand égyptologue, assurément. Il laisse derrière lui une œuvre immense.


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 Sujet du message : Re: Décès de Jean Yoyotte
Message Publié : 12 Juil 2009 11:25 
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La nécrologie du Monde:

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L'égyptologie française perd l'une de ses grandes figures. Jean Yoyotte est mort à Paris le 1er juillet à l'âge de 81 ans. Les connaissances encyclopédiques de cet "historien de l'Antiquité", comme il aimait à se définir, faisaient de lui l'un des meilleurs connaisseurs de la civilisation pharaonique.

De père martiniquais, Jean Yoyotte a passé son enfance à Paris. Sa vocation est née en classe de 6e, au lycée Henri-IV. Il participe alors, avec son camarade Serge Sauneron - futur directeur de l'Institut français d'archéologie orientale (IFAO) - à un "club égyptien", organisé par le professeur de dessin.

A 15 ans, il obtient une autorisation spéciale pour suivre les cours de l'Ecole du Louvre. Il ne tarde pas à devenir l'élève - et le disciple - de l'égyptologue Georges Posener à l'Ecole pratique des hautes études (EPHE). Il entre au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à l'âge de 22 ans, avant d'être pensionnaire de l'IFAO, au Caire, de 1952 à 1956. C'est une période agitée, au cours de laquelle l'Egypte, devenue république nassérienne, tourne le dos à la France. Cela n'empêche pas Jean Yoyotte d'être conquis par les Egyptiens.

En 1964, cet homme mince, au visage sévère, mais capable de surprendre par des tenues vestimentaires insolites, occupe le poste de directeur d'études pour la religion de l'Egypte ancienne à l'EPHE. La même année, il succède à Pierre Montet à la direction des fouilles de Tanis, dans le Delta égyptien : une zone austère, ignorée des touristes comme d'ailleurs de la plupart des spécialistes. C'est à Tanis que Pierre Montet avait découvert, en 1939, la nécropole des rois tanites : un véritable trésor, éclipsé cependant par le déclenchement de la seconde guerre mondiale.

Jean Yoyotte y dirigera les fouilles pendant une vingtaine d'années, alternant le travail sur le terrain et l'étude des textes, l'archéologie et la philologie. A Tanis, il n'y a plus de trésor à découvrir, mais des monuments et des sols à analyser, pour reconstituer l'histoire d'une ville frontière et les transformations écologiques survenues dans cette région au cours des siècles.

Passionné de géographie historique, Jean Yoyotte a été un précurseur. Grâce à lui et à quelques autres, on sait désormais que la civilisation pharaonique ne s'est pas arrêtée à la fin du Nouvel Empire et que le premier millénaire avant notre ère n'a pas été seulement en Egypte un temps de décadence et de chaos. On a découvert aussi toute la richesse historique du Delta, lieu d'échanges et de confrontations entre les Egyptiens et leurs voisins (Libyens, Phéniciens, Assyriens, Babyloniens...).

Etendant ses recherches à une période ultérieure, Jean Yoyotte s'est intéressé à la manière dont les occupants successifs de la vallée du Nil (Perses, Grecs, Romains) se sont assimilés au pays conquis et ont été en quelque sorte absorbés par lui.

Jean Yoyotte n'a pas écrit le grand livre sur le Delta égyptien qu'on aurait pu attendre de lui, mais des articles remarqués, d'une rare densité. Il est le coauteur, avec Georges Posener et Serge Sauneron, d'un indispensable Dictionnaire de la civilisation égyptienne (Hazan, 1959). Par la suite, il a publié deux ouvrages de référence avec Pascal Vernus : Dictionnaire des pharaons (Tempus, Perrin, 2004) et Bestiaire des pharaons (Perrin, 2005).

INSATIABLE CURIOSITé

Son goût des objets et son insatiable curiosité empêchaient Jean Yoyotte de s'enfermer dans une spécialité. Il a été, entre autres, le conseiller scientifique de l'Institut d'archéologie sous-marine de Franck Goddio, qui a fait des fouilles très fructueuses au large d'Alexandrie.

Jusqu'au bout, il a abordé l'égyptologie avec passion. D'un caractère entier, bougon, caustique, ne se limitant pas à dénoncer des charlatans et des imposteurs, il s'en est pris parfois à d'éminents collègues, en termes très vifs. On l'a vu ainsi s'engager dans des polémiques sur la pyramide de Kheops, l'emplacement de l'ancien phare d'Alexandrie ou une statue douteuse de Sésostris III achetée par l'homme d'affaires et collectionneur François Pinault ...

Excellent vulgarisateur, Jean Yoyotte se prêtait volontiers aux interviews dans les médias, tout en souffrant de ne pas être reconnu à sa juste valeur. Il admettait mal la notoriété de collègues qui lui paraissaient scientifiquement moins qualifiés que lui. Même son élection, en 1991, au Collège de France où il a enseigné jusqu'à sa retraite en 1997, n'a pas comblé chez lui une certaine frustration et un grand besoin de reconnaissance.

Jean Yoyotte a formé de nombreux égyptologues, à qui il a su communiquer sa passion du métier. L'engouement du public pour l'Egypte ancienne n'était pas pour lui déplaire, mais rien ne l'énervait autant qu'une présentation mystérieuse de celle-ci. "Il n'y a pas de mystères à éclaircir, disait-il, mais des enquêtes à mener et des problèmes à résoudre. L'égyptologie n'est pas une science oraculaire, élucidant des mystères à coup de pioche et de génie, mais une branche parmi d'autres des sciences humaines et sociales." Il comparait la corporation internationale des égyptologues à un juge d'instruction qui, "à force de compilations, de discussions, d'hypothèses et de vérifications, établit un savoir solide mais en renouvellement perpétuel". Jean Yoyotte n'aura pas cessé d'instruire, dans tous les sens du terme.

4 août 1927 : naissance à Lyon

1952-1956 : pensionnaire à l'IFAO, au Caire

1964 : directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études

1964-1985 : directeur des fouilles du site de Tanis, en Egypte

1991-1997 : professeur au Collège de France

1er juillet 2009: mort à Paris

Robert Solé

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 Sujet du message : Re: Décès de Jean Yoyotte
Message Publié : 12 Juil 2009 11:27 
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 Sujet du message : Re: Décès de Jean Yoyotte
Message Publié : 13 Juil 2009 7:37 
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Ce qui m'amuse c'est la nécro de Libé qui souligne qu'il n'a pas eu un parcours académique, mais quand on voit son cursus (honorum) et les gens qu'il a fréquenté, on voit très bien qu'il pouvait s'en passer.

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"Lisez, éclairez-vous, ce n'est que par la lecture qu'on fortifie son âme." - Voltaire
"Historia vero testis temporum, lux veritatis, vita memoriae, magistra vitae." De oratore - Cicéron


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 Sujet du message : Re: Décès de Jean Yoyotte
Message Publié : 13 Juil 2009 8:04 
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Pour réécouter l'intervention de Jean Chuvin sur France Culture à propos du décès de Jean Yoyotte:

http://www.tv-radio.com/ondemand/france ... 090710.ram

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 Sujet du message : Re: Décès de Jean Yoyotte
Message Publié : 13 Juil 2009 11:29 
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L'Express a mis en ligne en hommage à J. Yoyotte un entretien qu'il leur avait accordé en 1996:

Citer :
L'Égypte ancienne est à la mode dans le monde entier, elle trotte plus que jamais dans l'imaginaire des Français, qui se ruent sur les romans, les essais, les expositions. Nous voilà donc 57 millions d'égyptologues?

Évitons d'abord de mélanger les genres. L'Égypte antique est effectivement devenue un produit. Son prestige et la curiosité qu'elle suscite sont tels que beaucoup de gens se qualifient d'égyptologues simplement parce qu'ils «causent» de l'Égypte. Mais il faut faire la différence entre, d'une part, une égyptologie de vulgarisation, celle des best-sellers, qui se contente de radoter, sans grand style littéraire, des vieilleries de trente ans et ne fait pas progresser la connaissance fondamentale; et, d'autre part, l'égyptologie scientifique, plus obscure, qui progresse lentement par les fouilles et l'étude des textes. Ceux qui vulgarisent sont rarement ceux qui découvrent. Les premiers écrivent en se servant du travail des seconds: comme des pharmaciens, ils commercialisent les produits que nous avons fabriqués dans nos laboratoires.

Restons dans les laboratoires. Quels mystères y traque-t-on encore?

Les égyptologues ont pour métier non de révéler des mystères, mais d'étudier une période de l'Histoire. Ils effectuent un travail qui réclame de passer d'innombrables heures silencieuses devant des répertoires de céramiques ou des grammaires du démotique. On étudie par exemple, à partir des papyrus, comment se sont structurées les mentalités en trois mille ans de pouvoir monarchique et bureaucratique. Quelle pouvait être l'idéologie? Ou encore on cherche à retracer la vie quotidienne en analysant les arasements des maisons de brique ou les décharges.

Pendant qu'on s'extasie devant le masque d'or de Toutankhamon, vous, vous fouillez les poubelles!

Si vous voulez. On utilise aujourd'hui les nouveaux outils de l'archéologie, les techniques de prospection géophysique, les méthodes de datation, la paléobotanique, qui identifie les plantes mentionnées dans les textes égyptiens, les enseignements de l'écologie, l'histoire naturelle, pour retrouver la science médicale antique... En fait, pour être égyptologue, il ne suffit pas de lire les hiéroglyphes.

"Lire", dites-vous, et non pas déchiffrer.

On ne déchiffre pas plus les hiéroglyphes qu'on ne déchiffre le grec ou le latin. Il y a bien sûr des problèmes de compréhension, dus à l'état des pierres, qui sont souvent détériorées, à notre connaissance limitée du vocabulaire ou à la transposition dans les langues modernes. Ce sont des difficultés de lecture, pas de déchiffrage. Il est plus facile de lire couramment les hiéroglyphes que le russe ou l'arabe! Mais avec 300 signes on ne va pas très loin. Comprendre les pattes de mouche d'un papyrus démotique ou les rébus ptolémaïques, ça, c'est une autre affaire!

Après tant d'années de recherches, on se demande bien ce que l'on peut encore apprendre.

La fascination fait oublier que l'Égypte est une partie du monde qui a connu une expérience humaine, la civilisation pharaonique, pendant trois millénaires et demi, et que, tant par sa durée que par son originalité, elle est un sujet de réflexion formidable pour les sciences humaines. Autrefois, on accordait une grande attention à l'histoire événementielle, à la chronologie, aux successions politiques; on survalorisait le contenu des inscriptions. Avec l'école des Annales, les chercheurs se sont engagés dans une histoire globale. Le métier d'égyptologue, aujourd'hui, ce n'est pas de vous raconter Néfertiti ni Cléopâtre, mais de considérer la société sous toutes ses facettes: son économie, ses structures sociales, ses représentations idéologiques, ses œuvres d'art, ses produits, sa philosophie...

Et cette connaissance globale est en progrès?

Si l'égyptomanie galope, l'égyptologie progresse aussi, mais à son rythme. Dans certains domaines moins riches en œuvres d'art ou en textes, l'étude des terrains peut apporter beaucoup à la connaissance des modes de vie et même à la chronologie. Par le travail statistique, par la lecture des stèles et des papyrus, on tente par exemple d'établir le Bottin d'une période donnée, avec le corpus de chaque personnage, ce qui nous permet d'étudier l'évolution de la société sur trois millénaires.

Mais pour cela il vous faut de nouvelles trouvailles, des découvertes?

Un grand nombre de pièces, qui n'ont pas été étudiées ni mises à la disposition des chercheurs, dorment dans les musées. D'autres sont éparpillées à travers la planète, disséminées par les antiquaires. Nous surveillons les ventes de Christie's et de Sotheby's, car nous voyons de temps en temps passer des œuvres qui comportent des inscriptions précieuses pour nos recherches. Tout cela exige d'accumuler des quantités énormes de documents, de les interpréter, de critiquer nos interprétations à la lumière d'autres documents, de les soumettre aux critiques des confrères.

Travail de fourmi. Mais on continue quand même à creuser des trous, à engager des fouilles?

Quand on prononce le mot «fouille», on entend «grande découverte», avec dépêches d'agence et tapage médiatique. Or, de plus en plus, la fouille est une affaire de patience. Pendant longtemps, on se contentait de remuer un peu de sable pour trouver des statues avec de superbes inscriptions. Aujourd'hui, les campagnes archéologiques sont plus lentes, plus minutieuses, elles coûtent de l'argent. Une inscription sur un morceau de pierre peut nous apporter plus qu'un bijou d'or de plus ou une superbe et énième sculpture de Ramsès II; un simple fragment de poterie peut nous éclairer sur les relations entre l'Égypte et le monde extérieur. L'archéologue historien n'a donc souvent rien à dire quand on lui annonce, via les agences de presse, une «découverte exceptionnelle».

Même quand il s'agit des morceaux de ce qu'on a dit être le phare d'Alexandrie?

De longs mois sont nécessaires à l'analyse des matériaux avant que nous puissions en dire quoi que ce soit. Le tapage fait autour d'Alexandrie n'est que le résultat de la mercantilisation de notre culture! Comme il y avait des sponsors dans l'affaire, il fallait immédiatement une information exploitable; voilà tout. Le gisement qu'on a trouvé sous l'eau et certains des objets qu'on a déjà repêchés sont d'un grand intérêt, mais on peut très probablement en conclure qu'il ne s'agit pas des restes du phare effondré! Je peux comprendre le gouvernement égyptien, qui encourage la publicité pour une ville que les touristes délaissent, puisqu'ils n'arrivent plus en bateau, mais en avion, directement au Caire ou à Louxor. Mais on ne sait plus, dans cette affaire, si c'est la plongée sous-marine qui bénéficie du prestige d'Alexandrie, ou l'inverse.

Alors, qu'est-ce qu'une vraie découverte pour vous?

C'est par exemple le travail de l'Allemand Jürgen Osing, spécialiste de la grammaire et de la sémantique des langues égyptiennes. Dans une décharge du Fayoum, des chercheurs italiens avaient découvert les restes de la bibliothèque d'un temple, avec des papyrus déchirés qu'ils ont emportés à Florence. Après leur départ, des fouilleurs clandestins ont retrouvé d'autres morceaux de textes, qui ont été vendus et disséminés dans le monde entier par les antiquaires. Pendant des années, Osing les a recherchés, à Copenhague, à Berlin, à Florence; il a reconstitué le puzzle et recomposé un manuel de vocabulaire sacerdotal de l'époque romaine. Voilà une découverte fondamentale pour l'égyptologie!

On a l'impression que, depuis Champollion, l'égyptologie est une science française. C'est vrai?

On peut continuer à se bercer d'illusions et penser que seuls les Français sont des égyptologues de portée mondiale. Mais les Allemands, les Australiens, les Anglo-Saxons, etc., le sont tout autant. Plus de la moitié de la littérature savante sur le sujet est en langue allemande.

Si l'Égypte fascine autant les Français, n'est-ce pas parce qu'on veut toujours y voir le berceau des civilisations, y trouver quelque chose de nos origines?

Les Égyptiens situaient l'origine des choses dans leur pays, mais tous les peuples ont fait de même. C'est Hérodote qui a popularisé cette idée. Cet ethnocentrisme égyptien, qui existait dans la théologie elle-même, a été formalisé par le discours grec. Il est vrai que, vers 3 000 ans avant Jésus-Christ, l'Égypte était beaucoup plus développée que les contrées avoisinantes. Elle a laissé des traces durables, des œuvres architecturales et des objets d'art qui ont traversé les siècles, ce qui lui a donné plus de notoriété que la civilisation phénicienne, par exemple. Et puis, elle est aussi familière qu'exotique. En Égypte, on a l'impression de se trouver à la fois en Normandie et dans le désert, avec des chameaux. C'est peut-être pour cela qu'elle attire tous ces «égyptomaniaques», comme vous les appelez.

Pourquoi ces amateurs ne rejoindraient-ils pas l'égyptologie? Un roman, même mal ficelé, peut susciter des vocations...

C'est juste. L'institut privé Khéops, à Paris, un établissement privé d'enseignement supérieur spécialisé en égyptologie, s'adresse à des amateurs, étudiants, personnes actives ou troisième âge, et permet à d'excellents chercheurs, qui ne sont pas employés au CNRS ni dans une université, d'avoir un gagne-pain. Je connais un lieutenant-colonel (CR) qui a suivi les cours de l'École du Louvre par passion, a appris l'égyptien ancien et même un peu d'égyptien tardif, et a fait une thèse ainsi que des monographies sur les cadres militaires. Une assistante de laboratoire est aussi devenue spécialiste des textes religieux ptolémaïques. Même s'il y a des pans entiers de l'Égypte pharaonique qu'on ne connaîtra jamais, il y aura encore longtemps du travail pour l'égyptologie. Mais il lui faudra du temps pour que la presse la considère comme une science, et non plus comme une pourvoyeuse de pseudo-découvertes et de faux mystères.

Source: http://www.lexpress.fr/culture/art-plas ... 19993.html

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 Sujet du message : Re: Décès de Jean Yoyotte
Message Publié : 22 Juil 2009 7:55 
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La revue L'Histoire vient de mettre en ligne et en accès libre un éclairant entretien que leur avait accordé Jean Yoyotte:

Citer :
L’Histoire : L’Égypte ancienne : une civilisation incomparable qui semble avoir disparu en ne laissant que des hiéroglyphes et des pyramides... D’abord, cette Égypte, quelles étaient ses limites géographiques ?

Jean Yoyotte : L’Égypte proprement dite est comprise entre la portion inférieure de la vallée du Nil à partir de la première cataracte et, en aval, le large delta dont les bras se jettent dans la Méditerranée. Cette plaine alluviale dont la fertilité est annuellement renouvelée par la crue est entourée de vastes zones arides : à l’est, les montagnes arabiques, à l’ouest, le désert occidental creusé de grandes oasis et limité par l’infranchissable grand erg libyque.

Ainsi, la plaine de "terre noire" (kem) - d’où le nom antique de Kêmi - peuplée d’agriculteurs sédentaires est entourée de "terres rouges" et montueuses, si bien que les noms des pays et peuples étrangers, présumés moins civilisés, seront déterminés par un hiéroglyphe représentant une montagne.

Bref, une sorte d’isolat prospère et développé, au milieu d’un univers proclamé barbare et menaçant.

L’H. : A quelle époque le régime que nous appelons "pharaonique" s’est-il formé ?

J. Y. : Les plus vieilles inscriptions hiéroglyphiques découvertes datent de 4500 av. J.-C. environ. Elles prouvent l’existence de ce qu’on peut appeler un État-nation : un unique souverain, une administration omniprésente, une même langue officielle servie par une même écriture, un panthéon commun. C’est ce régime que nous sommes accoutumés à dénommer "pharaonique", non sans anachronisme, le mot Per-âo, littéralement "la Grande Maison", désignation de respect, n’étant devenu un titre et un nom commun pour dire "le roi" qu’au Ier millénaire av. J.-C.

Tout pharaon descend du dieu Rê, qui a créé le cosmos et qui chaque jour le recrée en repoussant les forces du chaos. En même temps, il est le substitut d’Horus, qui a triomphé de Seth le Rouge, souverain des contrées arides. Sa vocation est de maintenir l’ordre cosmique instauré par le démiurge solaire et de remplir le rôle social d’Horus en gérant le monde des humains. Il protège le monde organisé, civilisé, contre les assauts des étrangers. Aux époques anciennes il pourchasse les petits groupes de nomades âniers qui hantent le djebel ; aux époques récentes il affronte les empires conquérants venus d’Asie ou du Soudan. Pour ce faire, il devra élargir les frontières de l’Égypte : au sud, jusqu’à la deuxième cataracte, à l’est jusqu’à El-Arish. On constatera que les frontières de l’Égypte actuelle sont une création pharaonique.

Le rôle politique du roi se double d’un rôle religieux. De nature divine, il est théoriquement le seul à entretenir la puissance bienveillante des dieux du pays. Comme le montrent les reliefs gravés sur les murs des temples, c’est lui qui leur rend le culte. Pour ce faire effectivement, il construit et embellit les sanctuaires et prépose des agents - "des prêtres", disons-nous - pour accomplir les rites en son nom.

L’H. : Et comment expliquer l’extinction de cette civilisation ? A cause des invasions étrangères - on pense aux conquêtes perses à partir du Ve siècle av. J.-C., puis macédoniennes, enfin romaines ?

J. Y. : Aucune des dominations par des souverains étrangers n’a modifié en profondeur l’institution pharaonique et la conscience de supériorité que les penseurs égyptiens avaient de leur civilisation. Au contraire. Les conquérants qui ont intégré l’Égypte dans leur domaine ont été reconnus comme des pharaons prédestinés, dominateurs et défenseurs du monde civilisé contre les agressions barbares. Les Perses, les Macédoniens, les Romains ont évidemment endossé volontiers cette "légitimation" théologique qui les habilitait à servir de médiateurs entre les hommes et les divinités au profit de la nation égyptienne.

Les dieux égyptiens et les dieux grecs avaient été identifiés les uns aux autres dès le VIe siècle av. J.-C., lors des premiers contacts entre les rois saïtes, qui règnent alors en Égypte, et les guerriers et commerçants de l’Hellade. L’architecture et la parure pariétale des temples qui furent construits ou reconstruits au nom des Ptolémées (la dynastie macédonienne mise en place après la conquête de l’Égypte par Alexandre le Grand, en 332 av. J.-C.) étaient de pure tradition égyptienne, couverts de textes hiéroglyphiques qui nous livrent un splendide corpus de la science sacrée indigène.

Les valeurs et les formes de l’idéologie pharaonique ont été scrupuleusement conservées par les lettrés de la chora qui, sous les Ptolémées, remplissaient des fonctions sociales, le notariat notamment, à côté de leurs activités rituelles de prêtres - certains d’entre eux accédant même aux plus hautes fonctions gouvernementales dans Alexandrie. Dans les provinces, les prêtres, groupés en associations, parlaient et écrivaient le démotique (l’égyptien courant) et le grec pour les affaires, et cultivaient l’égyptien classique, que notait l’écriture hiéroglyphique et sa cursive dite hiératique.

La suite sur le site de L'histoire: http://www.histoire.presse.fr/content/2 ... le?id=4809

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