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Les raisons du conflit ?
Le Sud voulait créer un Etat commerçant indépendant. 67%  67%  [ 80 ]
Le Nord voulait l'émancipation des Noirs 11%  11%  [ 13 ]
Autres ( à préciser ) 22%  22%  [ 26 ]
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 Sujet du message : Re: La guerre de Sécession.
Message Publié : 07 Oct 2020 16:38 
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Merci! Ken Burns est la référence en termes de séries documentaires historiques sur les Etats-Unis.

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 Sujet du message : Re: La guerre de Sécession.
Message Publié : 07 Oct 2020 17:56 
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Merci également. J'ai visionné le premier volet de ce documentaire et je suis quelque peu déçu que la seule (voire l'unique ?) cause de cette guerre retenue par leurs auteurs se situe autour de l'esclavage, pratiquement exclusivement, ce qui est évidemment faux. Dommage... :-|

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 Sujet du message : Re: La guerre de Sécession.
Message Publié : 07 Oct 2020 20:19 
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Darwin1859 a écrit :
Merci! Ken Burns est la référence en termes de séries documentaires historiques sur les Etats-Unis.

+1 J'ai acheté sa série documentaire sur la guerre du Vietnam, en DVD. C'est de très grande qualité.

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 Sujet du message : Re: La guerre de Sécession.
Message Publié : 07 Oct 2020 22:14 
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Duc de Raguse a écrit :
la cause de cette guerre retenue par leurs auteurs se situe autour de l'esclavage, pratiquement exclusivement, ce qui est évidemment faux.


Cher Duc,
En quoi cela est-ce faux? Si ça l'est ce n'est pas si évident. Ken Burns affirme avec la majorité des historiens que la source de ce conflit est bien à chercher dans la division du Sud et du Nord autour de l'esclavage, et notamment la volonté de Lincoln de ne pas autoriser l'esclavage dans les nouveaux Etats et d'imposer une vue fédérale. Le Sud fonctionnant sur une agriculture basée sur l'esclavage, n'était pas prêt à vivre selon les mêmes règles qu'un gouvernement du Nord, une société profondément différente, industrialisée. L'élection de Lincoln précipite les événements.
Même si la division de portait pas exclusivement sur la question morale, elle portait bien sur la question future de l'abolition de l'esclavage en tant que loi étatique et en tant que mode de fonctionnement économique.

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 Sujet du message : Re: La guerre de Sécession.
Message Publié : 07 Oct 2020 23:19 
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Nicole Bacharan, politologue mais pas historienne, certes, m'a assuré - et ce n'est pas le genre à causer sans biscuits - que Lincoln n'avait ajouté sa revendication sur l'esclavage qu'en cours de route, après que la guerre ait commencé, pour ajouter un élément moral de son côté.

De plus il me semble que c'est le sud qui a ouvert les hostilités, non ?

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 Sujet du message : Re: La guerre de Sécession.
Message Publié : 08 Oct 2020 6:58 
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Citer :
Même si la division de portait pas exclusivement sur la question morale, elle portait bien sur la question de l'abolition de l'esclavage en tant que loi étatique et en tant que mode de fonctionnement économique.

Non, je vous renvoie aux pages centrales de ce fil de discussion, tout y est décrit - avec des références sur des ouvrages d'auteurs anglophones et francophones - dans plusieurs échanges réalisés, à l'époque, avec Pyrrhos.
Je n'ai malheureusement pas le temps de répondre de manière plus développée.
Lorsque Lincoln remporte les élections, il se presse de rassurer les Etats du Sud, en affirmant à de nombreuses reprises qu'il n'a aucune intention d'abolir l'esclavage dans les Etats concernés, mais de ne pas l'autoriser dans les nouveaux Etats.
Il ne souhaite donc pas étendre l'abolition. Il est finalement partisan d'un statu quo.
La division est bien plus profonde entre ces Etats et commence lors de la fin de la guerre contre le Mexique et la division ne concerne pas que leur mode de vie et l'organisation de leur économie. Les relations entre le pouvoir des Etats et le pouvoir fédéral est crucial (et pas seulement sur la question de l'esclavage).
C'est bien ce qui m'a fait écrire que le documentaire présenté est aussi partial que partiel. Il y a une forme de réécriture qui est faite de tout ce que l'historiographie nous a appris depuis plus d'un siècle à sujet.

Citer :
Cette question des Etats esclavagistes vs non esclavagistes est au centre des dissensions Nord/Etat Fédéral-Sud

Pas vraiment, car 4 Etats esclavagistes demeurent fidèles à l'Union pendant ce conflit, sans que Lincoln leur impose quoique ce soit. En 1863, c'est différent, l'esclavage est aboli, mais le contexte l'est également : le Sud perd progressivement ses dernières chances de l'emporter.
Lincoln est un pragmatique avant tout.
Appréhender le conflit uniquement sous les lumières de l'esclavage est se fourvoyer totalement.
Un Lee, par exemple, est plutôt à ranger - malgré quelques débats qui perdurent toujours sur sa personne - parmi les abolitionnistes et pourtant il dirige les armées du Sud.

Citer :
Il est intéressant de voir que l'autre grand motif possible, la question fiscale, qui avait été un siècle avant la raison de la naissance des Etats-Unis et de leur émancipation de la Grande-Bretagne, n'a eu aucune influence sur la volonté de sécession. La question du protectionisme et des droits de douane non plus

Justement là aussi vous oubliez les spécificités d'un Sud libre-échangiste qui a besoin de vendre son coton et les produits dérivés et un Nord s'industrialisant souhaitant pratiquer un protectionnisme qui étouffait le Sud.
Ce n'est pas pour rien que la France et le Royaume-Uni ont failli se prononcer pour la Confédération.

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 Sujet du message : Re: La guerre de Sécession.
Message Publié : 08 Oct 2020 8:09 
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Philippe de Commines
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En réalité si les sudistes se sont battus à mort pendant 4 ans c'est bien pour maintenir l'esclavage.
On ne cause pas 1 million de mort, on ne ravage pas un pays entier pour des histoires de tarifs douaniers !
Il y a aussi des considérations religieuses à une époque ou la religion était très importante. Beaucoup de puritains du nord n'acceptaient pas l'esclavage.

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 Sujet du message : Re: La guerre de Sécession.
Message Publié : 08 Oct 2020 11:53 
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Au risque de me contredire - je pense en effet que la question de l'esclavage n'est pas LE facteur déclenchant, pour moi c'est la trop grande disparité des situations et des sociétés qui a conduit au conflit, le Sud ne se satisfaisant plus d'une fédération où le Nord lui imposait son poids grandissant - j'attire l'attention sur le fait que les débats sur l'esclavage ont commencé au Nord bien des années avant la guerre.

Il y a un cas emblématique, celui du journaliste et militant noir Frédérick Douglass, esclave en fuite à qui sa soudaine célébrité au Nord a valu un procès... de ses maîtres, qui réclamaient le retour de "leur bien". Réclamation parfaitement légale, face à laquelle il a fui en Angleterre, où des amis l'ont aidé à "se racheter", au sens propre. De retour aux USA, il a milité à grand bruit contre l'esclavage.

C'est lui qui a dit :"il est plus facile de faire grandir des enfants sains que de réparer des hommes brisés." Il est très connu aux Etats-Unis, où il fut une des consciences de cette époque.

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 Sujet du message : Re: La guerre de Sécession.
Message Publié : 08 Oct 2020 18:17 
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Philippe de Commines
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Le maintien de l'esclavage aurait été comme le maintien de la colonisation au 20° siècle, une chose impensable pour un pays moderne comme les États-Unis....

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 Sujet du message : Re: La guerre de Sécession.
Message Publié : 08 Oct 2020 21:59 
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Arf... que de messages écrits aujourd'hui et que d'éléments divers qu'il faut souligner, nuancer et discuter.

Je vais tenter de résumer en une réponse globale à certain nombre de remarques qui ont été faites, essentiellement, par Darwin.

Premièrement je suis assez d'accord sur les réponses/questions amenées par Darwin concernant les causes directes du déclenchement de la guerre entre les Etats ayant fait sécession et les autres, demeurés fidèles à l'Union - sauf sur le cas de Lincoln sur lequel je reviendrai plus tard.

Cela dit, les éléments apportés se focalisent bien trop sur l'abolition de l'esclavage pour lui-même, sans comprendre qu'il dépasse les vrais enjeux de cette hostilité croissante entre les Etats du Nord et du Sud et qui s'est construite dans la première moitié du XIXème siècle.
Il nous faut rappeler tout d'abord l'évolution prise par cette jeune démocratie américaine, qui a tant fasciné les Européens, en premier lieu un certain Tocqueville (qui me semble avoir fouillé un peu plus la question qu'un Stuart Mill ! :wink: ).
Car depuis la Déclaration d'Indépendance, la Constitution de 1787, les différents conflits avec l'ancienne puissance colonisatrice, le Royaume-Uni, qu'est-il arrivé à ce peuple composé majoritairement d'anciens colons britanniques ?
Pour commencer, la jeune nation américaine a connu en un demi-siècle ce qu'aucun autre pays n'a connu : sa population a doublé et a débordé largement de ses frontières d'ancienne colonie anglaise. Elle a récupéré des territoires, pris essentiellement aux Espagnols et aux Français (vente de la Louisiane), lui offrant un vaste boulevard vers l'Ouest du continent, très peu peuplé par les héritiers des populations amérindiennes, toujours plus refoulées vers les Rocheuses et toujours moins nombreuses. En moins de 50 ans, ce jeune pays décuple son territoire et accueille de plus en plus d'immigrés, venus essentiellement d'Europe (surtout d'Irlande, d'Ecosse, de divers Etats allemands).
Ses gouvernements successifs se frottent de plus en plus au grand - et tout aussi faible - voisin mexicain. Le vent de la guerre semble souffler sur ce coin du globe en 1846.
Mais qui sont les descendants de ces anciens colons anglais ? Les mêmes à peu près - qui perçoivent d'ailleurs mal l'arrivée de plus en plus forte d'Européens et se constituent parfois en partis ou en milices de "natives" - à la différence notable que le processus d'industrialisation les a touché, d'une manière plus intense et rapide qu'en Grande-Bretagne ou en France et les affecté de manière différente.
En réalité, c'est à ce moment que ce pays en pleine expansion territoriale, démographique et politique se fracture, c'est-à-dire dans les années 1830-1840, soit bien avant que la question de l'esclavage soit mise au centre des débats entre Etats du Sud et du Nord (dont le paroxysme conduit aux différentes déclarations de Sécession) dont la tonalité est de plus en plus belliqueuse.
Les Etats du Nord enregistrent les premiers les fruits de l'innovation technique et de l'industrialisation (80% des brevets déposés et des premières usines, par exemple, se situent au début des années 1830 dans les ex-colonies du Nord-Est du pays). Cet essor industriel touche très peu les Etats du Sud, ainsi que les nouveaux (souvent au Sud également) intégrés à la nation plus récemment. Ainsi, avant 1850 les Etats du Nord ne comptent plus que 40% de paysans contre 80% dans le Sud. Il faut bien entendu comprendre tous les progrès sociaux qui suivent et accompagnent ce processus : progrès de l'instruction, esprit d'entreprenariat développé, création de banques pour financer ledit processus, augmentation du travail libre et salarié, etc.
Il n'y a rien de tout cela dans les Etats du Sud, bien moins peuplés et très fortement marqués par l'agriculture et l'artisanat. Cela dit, pour survivre, il faut se spécialiser dans une production rentable : au moment où les industries et l'urbanisation se développent dans le Nord, on observe une augmentation de la taille des plantations de coton dans le Sud.
Cette spécialisation fonctionnelle rapporte, puisqu'au milieu du siècle les Etats du Sud sont les principaux fournisseurs en coton de toutes les usines textiles du monde (c'est d'ailleurs pour cela que l'Angleterre et la France ont besoin de ce fournisseur encore en 1860 et qu'ils sont à deux doigts de les reconnaitre) : 3/5 des besoins mondiaux sont couverts par les plantations sudistes. Cette activité dans laquelle s'est malheureusement rendue dépendante cette société, faute d'avoir pris le virage de l'industrialisation, fait vivre tout le monde.
Le Sud s'enrichit dans la première moitié du siècle, en apportant d'énormes devises étrangères dont le pays a besoin, mais d'une façon de plus en plus inégalitaire : seules certaines familles tirent un énorme bénéfice de cette production et de ce commerce, les autres demeurent relativement pauvres et très peu instruits, au bas de l'échelle sociale qui se stratifie de plus en plus. Une société de castes, très verticale, se construit alors. Bien entendu, inutile de le rappeler, l'utilisation d'une main d'oeuvre servile est au coeur de ce système économique traditionnel, pour ne pas dire archaïque. Il faut tout de même rappeler que les 2/3 des "Sudistes" ne possèdent pas d'esclaves.
Qui plus est, les présidents des Etats-Unis sont souvent d'origine sudiste (Polk, Taylor ou encore Buchanan) et ils "trustent" un certain nombre de fonctions prestigieuses dans le monde économique et culturel du pays.
La réussite industrielle - audacieuse et presque effrontée - du Nord va progressivement déclasser le Sud, économiquement et socialement. Qu'à cela ne tienne ! Si ces "Yankees" veulent investir et travailler dans pareille entreprise si funeste (c'est ainsi que les grandes familles sudistes percevaient le processus industriel et ses conséquences sociales), libres à eux ! Nous demeurerons dans nos riches plantations, certains ne notre bon droit à défendre nos valeurs traditionnelles.
Je schématise un peu, mais deux sociétés très différentes se construisent et s'affrontent de plus en plus entre 1830 et 1850.
Arracher un vote du Sénat dans le camp de l'un ou de l'autre, voire remporter une élection présidentielle devient une lutte à mort entre les deux camps (bien avant de passer à l'acte véritable en 1861). Ces luttes fratricides "cardinales" fracturent même les deux partis majoritaires de l'époque : les Démocrates (que certains présentent souvent comme le parti des "déclassés", des perdants de l'industrialisation, des minorités catholiques, en gros du niveau social rencontré le plus souvent dans le Sud) et les Whigs (se muant peu ou prou en parti Républicain en 1854 : ils représentent les "natives", les vainqueurs dans l'industrialisation, le progrès, une politique protectionniste pour faire décoller tous les secteurs industriels du Nord, bref ce qui se trouve le plus dans le Nord des Etats-Unis). Ces deux partis ne respectent que très peu le clivage politique dans les institutions fédérales et votent le plus souvent en raison des origines géographiques des uns et des autres. Ainsi, le parti démocrate, trusté par les "Sudistes, voit souvent ses membres du Nord voter avec les Whigs, qui eux-mêmes se divisent également sur le critère géographique. Ce dualisme transcende fortement la logique des partis.

Cet antagonisme économique, social, culturel et politique entre les deux sociétés des Etats-Unis va s'exacerber lors de la guerre américano-mexicaine de 1846-1848. Après une série de victoires faciles et la prise de Mexico, l'Union est pratiquement capable d'annexer la moitié du voisin mexicain, véritable géant (il n'y a pas si longtemps) aux pieds d'argile. On se contenta finalement du Rio Grande comme frontière et de la Californie à l'Ouest.
Seulement de nombreux territoires pris aux Mexicains se trouvent dans le Sud, offrant ainsi aux Sudistes une capacité de s'étendre territorialement et politiquement. La question de l'esclavage se pose alors : si ces nouveaux Etats deviennent esclavagistes, on romprait alors la forme d'équilibre - pourtant déjà mortifère - qui régnait jusqu'alors. Cela débouche directement sur le compromis (bancal) du Missouri.
Une chose est certaine, les deux camps ne se comprenaient déjà plus depuis belles lurettes et les "Yankees" percevaient l'esclavage qui régnait dans le Sud (mais très ponctuellement et localement) comme une institution très particulière dans une République démocratique, qui connaissait une transition rapide vers le capitalisme industriel fondé sur la liberté du travail. A leurs yeux, l'esclavage dégradait la main-d'oeuvre, entravait le développement économique, décourageait l'éducation et créait une classe possédante autoritaire bien décidé à gouverner le pays pour servir les intérêts de cette institution rétrograde.
De son côté l'aristocratie sudiste, riche de son coton, de ses esclaves et régnant sur des populations le plus souvent rurales, modestes et peu instruites, n'avait cure de ces critiques. Tant qu'on lui laissait poursuivre son entreprise, qui cimentait la société sudiste, tout irait bien.
C'est bien pour cela que, déjà en 1832, les politiques sudistes utilisent les Alien en Sedition Acts de 1798 afin de justifier que la Caroline du Sud n'appliquerait pas un tarif protectionniste voté par le Congrès fédéral. Cette bataille des Etats contre les institutions fédérales au sujet des tarifs douaniers est bien ancienne et témoigne bien de cette volonté du Sud de ne pas se laisser "manger par le Nord", à défaut de pouvoir se moderniser lui-même...
En effet, toucher au libre-échange (premiers combats politiques entre les deux camps) et/ou à l'esclavage mènerait à la ruine du Sud. Les élites du Nord et du Sud le savent très bien et pour des raisons diverses (progrès économique et social, mise au pas de l'élite sudiste en l'empêchant d'exporter son modèle économique esclavagiste dans les nouveaux Etats de l'Union, altruisme et la soif de libertés en fidélité à la Déclaration d'Indépendance de 1776, etc.) , mais certainement pas pour l'égalité raciale (j'y reviendrai plus tard), vont attaquer ces points petit à petit.
Ainsi, les "Nordistes" vont volontairement ou involontairement accroitre la puissance des institutions fédérales au détriment de celle des Etats, les Sudistes faisant exactement l'inverse entre 1830 et la première sécession de décembre 1860 en Caroline du Sud (encore...).
En effet, le compromis constitutionnel de 1787 laissait une grande marge de manoeuvre aux Etats, une plus faible pour les institutions fédérales. Son interprétation pouvait satisfaire les deux camps. Il revient sur le tapis (et sera définitivement après 1865) lorsque certains Etats du Sud se trouvent lésés par les décisions fédérales.
Lincoln l'avait déjà compris à la fin des années 1840 et dans la décennie 1850. C'est bien pour cela que, bien qu'anti-esclavagiste, il condamnait les actions violentes de certains groupes abolitionnistes, qui ne finiraient que par unir le Sud autour d'un seul point commun : la défense de l'esclavage, garant de son modèle économique, facteur de stabilité de sa société fortement stratifiée. Or, stratégiquement, il lui fallait éviter cette union pour éviter la partition des Etats-Unis. C'est tout le sens des annonces qu'il prodigue au lendemain de son élection : maintien du statu quo par pragmatisme évident, mais c'est trop tard car cela fait désormais deux générations qu'une lutte d'une violence (même si elle est plus verbale) incroyable a débuté. Bien entendu, présenter les motivations sudistes comme uniquement nourries par la défense d'un système esclavagiste constitue un raccourci aussi fallacieux que de présenter les motivations nordistes comme uniquement orientées par son abolition. La société sudiste qui perçoit dans les années 1850 son déclassement par rapport au nord, souhaite tout simplement survivre, la défense de son modèle économique est le seul élément qui semble faire consensus, avec le rejet partagé pour les institutions fédérales qui menacent directement ses particularismes.
Le paradoxe réside bien en ce que Lincoln avait prévu bien auparavant et qui arrive finalement lorsqu'il est élu. Le pays est divisé, mais il abandonne rapidement - devant la propagation du "sécessionnisme" sur le point d'emporter le Missouri et le Kentucky (mais qui y échouera au final) au printemps 1861 - cette politique (quoi de plus normal pour un pouvoir constitué ?) pour s'exclamer : "Nous devons régler cette question tout de suite et décider si dans un régime de liberté, la minorité a le droit de dissoudre le gouvernement à chaque fois que l'envie lui en prend".
L'esclavage n'est nullement l'argument agité en premier par les deux camps, c'est simplement l'identité de chacune de ces parties du pays dont il est question et l'esclavage fait partie de celle du Sud.

Cela représente bien le chemin parcouru par cette jeune République, se cherchant encore au début du XIXème siècle, mais suite à un tremblement de terre économique, social et culturel sans précédents dans l'histoire d'un pays, qui s'était vu accéder rapidement au rang de grande puissance continentale, à défaut de mondiale.
Cela dit, les conséquences de cette expansion incroyable avaient fracturé définitivement en deux sa population, ces parties soeurs n'hésitant plus à s'en prendre l'une à l'autre. Les deux faces d'un même visage qui ne se supportaient plus, l'une taxant l'autre d'arrogance, de jalousie et de mépris et inversement.

Oui, l'esclavage et dans une moindre mesure la politique douanière (avec derrière un droit des Etats supérieur à celui du pouvoir fédéral), au coeur du fonctionnement de l'économie et de la société sudiste, n'ont été que des prétexte pour aller jusqu'à la guerre entre deux parties d'un même Etat, qui avaient pris des routes si différentes et opposées en deux ou trois générations qu'elles en étaient parvenues à se souffler un antagonisme mortel. Ce n'est pas pour rien que cet antagonisme ne s'arrêtera pas vraiment après la guerre, l'esclavage n'existait plus, mais le "Yankee" arrogant si et le "Rebelle" et le suffisant Sudiste encore !
Car, qu'on ne se leurre pas - comme Pouzet qui semble parfois tout mélanger - l'abolition de l'esclavage ne s'est pas faite au nom de l'égalité (juridique peut-être mais certainement pas sociale) entre les Hommes. Cette idée est bien trop française pour avoir un jour dominé l'anglosphère, qui, on le sait, à toujours balayé d'un revers de la main ces émotions "rousseauistes" (Burke est toujours un auteur très lu chez les dirigeants américains). Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que les Sudistes ont appelé les Nordistes les "Jacobins" pendant la guerre de Sécession : il fallait les décrédibiliser publiquement au mieux, car même un "Nordiste" était choqué d'être ainsi nommé, par une pareille insulte.
N'oublions pas que la construction de la nation - et de l'identité - "étatsunienne" s'est faite sur et contre quelqu'un. Territorialement et ethniquement cela été contre les Amérindiens, économiquement sur des populations noires, afin de faire prospérer une économie agraire puissante.
Mais avec l'installation d'un capitalisme industriel dans le Nord et la progression d'un travail libre (même si être l'employé de quelqu'un était encore synonyme de dépendance ) cette concurrence d'une économie servile devenait odieuse pour la société du Nord, non seulement parce qu'elle était archaïque, mais aussi parce qu'elle était déloyale.
Car une fois les esclaves affranchis dans le Nord, la plupart était exclue du reste de la société, ils avaient peu de chance de profiter du "rêve américain" promis à tous les blancs.
Qu'il y ait eu de véritables philanthropes au Nord, de vrais humanistes soucieux de l'égalité entre les Hommes de toutes couleurs et origines, ne fait pas de doute, mais ce n'était certainement pas la majorité.
Les observations de Tocqueville sont très nettes à ce sujet, dans les années 1830, alors que le Nord-Est du pays connait un essor industriel, aussi brutal que rapide. Lorsqu'il écrit en 1837 que les sentiments racistes sont les mêmes au Nord qu'au Sud du pays - ce qui le désole au passage - il précise que : "le Nègre ne partage ni les droits, ni les plaisirs, ni les douleurs, ni même le tombeau de celui dont il a été déclaré l'égal. L'inégalité se grave dans les moeurs à mesure qu'elle s'efface dans les lois".

Donc oui, et encore une fois oui, même si l'esclavage avait une place importante dans la société sudiste (qui dirait le contraire ?), ce n'est pas la cause principale de cette guerre entre frères de la même Nation, ses racines sont bien plus profondes, anciennes et dépassent largement la question morale de l'esclavage.
C'est par cette méthode de mise en perspective, indispensable lorsqu'on prétend faire de l'Histoire, qu'il faut débuter avant de distribuer des bons et des mauvais points sur un ton péremptoire.

Qu'on laisse un peu de côté les productions littéraires et cinématographiques larmoyantes récentes, voire des documentaires tournés avec les pieds (le premier volet de celui-ci l'est totalement !) et qu'on aille faire un peu d'anthropologie ce sera bien mieux.
L'Histoire n'est pas aussi manichéenne - avec les bons abolitionnistes d'un côté et les méchants esclavagistes de l'autre - que ses (mauvais) récits laissent penser.

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 Sujet du message : Re: La guerre de Sécession.
Message Publié : 10 Oct 2020 9:26 
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"la totalité de la capacité de l'ensemble de la production industrielle" ce n'est pas une valeur totale mais une production annuelle, qui va se répéter année après année. La remarque me vient en le lisant, c'est comparer un stock à un flux. (A moins que David Blight parle de la valeur marchande de la totalité des usines et ateliers - ce qu'on appelait une usine à l'époque, qui souvent utilisait des locaux agricoles ou urbains - mais là ça parait beaucoup.)
Je suis surpris également de ne pas voir figurer la valeur des biens immobiliers, dans ce comparatif.

Dsl, je ne fais guère avancer le débat, mais cette comparaison un peu baroque m'a étonné.

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 Sujet du message : Re: La guerre de Sécession.
Message Publié : 10 Oct 2020 17:05 
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Citer :
Mais 1. les tarifs douaniers de 1828 et 1832, ayant donné naissance à une contestation notamment de la part de la Caroline du Sud, ont été résolues, justement. D'abord par la "Nullification crisis" (La Caroline déclare nul et non avenu ce tarif), puis par Calhoun lui-même avec le tariff de 1833. Un compromis donc, comme toujours.
et 2. le nouveau tariff Morrill n'avait aucune chance d'être voté si les Etats du Sud étaient restés sagement dans l'Union. (Déjà dit). Il n'est passé au Congrès que parce qu'ils ont fait sécession.

Certes, mais le Sud a compris dans la décennie 1850 qu'il avait perdu la partie d'un point de vue économique, malgré ses tentatives trop courtes de tourner casaque par rapport à ce qu'il avait entrepris entre 1820 et 1840 - c'est-à-dire de fonder son développement sur l'exploitation de grandes plantations de coton à l'aide d'une main-d'oeuvre servile.
Je vais développer ce point plus longuement en répondant à une autre de vos remarques qui se rapproche de cet élément :

Citer :
Et la racine de cette différence est l'esclavage. En laissant tout aspect moralisateur soigneusement de côté, loin d'être "l'arbre qui cache la forêt", l'esclavage est le terreau sur lequel pousse ladite forêt: il a façonné l'économie, la culture et la société du Sud.

En réalité ce n'est pas tout-à-fait exact, car il me semble que vous oubliez de votre équation le point le plus important : l'industrialisation du Nord et ses conséquences économiques et sociales, qui ont conduit le Sud à n'entrevoir comme porte de sortie que l'extension de la culture du coton, se fondant sur une main-d'oeuvre servile. Ce choix funeste les a conduit à créer un modèle économique, social et culturel différent du Nord. Cela alors été une fuite en avant et peu de Sudistes ont compris qu'ils étaient en train de creuser leur tombe, car ils devenaient ainsi de plus en plus dépendants économiquement du... Nord !
Dans la décennie 1840 le constat est terrible : les flux migratoires intérieurs se dirigent vers le Nord industrialisé (beaucoup de Sudistes quittent donc leurs Etats, attirés par les nouvelles activités du Nord et la promesse d'une vie meilleure) et les Etats "libres" du Nord-Est accueillent davantage d'immigrés que les Etats du Sud. Le fossé démographique se creuse donc rendant les régions du Nord attractives et les régions du Sud répulsives.
De plus, en 1850 le Sud ne possède que 26% des chemins de fer du pays, contre 44% en 1840 (J. McPherson, La Guerre de Sécession, 1988, p. 103). Ce même Sud ne compte quasiment aucune industrie et dépend totalement du Nord et de l'étranger pour les produits manufacturés, en premier lieu le textile ! C'est-à-dire que comme un pays en développement actuellement il vend son coton, matière première par excellence, aux usines textiles Nordistes et d'Angleterre. 2/3 des vêtements achetés par les Sudistes sont importés par ceux-ci. (Ibid. p.104). Par ailleurs, le secteur bancaire, qui finance le capitalisme industriel, est entre les mains des Nordistes. J. McPherson parle d'une "vassalité dégradante" (Ibid. p. 105) du Sud par rapport au Nord, qui conduit les Sudistes a toujours planter plus de coton et avoir davantage d'esclaves, pris dans le cercle vicieux des économies dépendantes de donneurs d'ordres situés ailleurs (dans le Nord et en Europe occidentale). La rupture est donc inévitable, d'autant plus que l'élite sudiste perd progressivement le pouvoir politique. Le président Taylor l'avait déjà compris lorsqu'il fut, peut-être, le premier sudiste à abandonner la cause ?
La seule porte de sortie trouvée par les Sudistes dans la décennie 1840 et de tout miser sur le commerce du coton - dont le prix augmente fortement en 1850 - avec l'Europe dans l'optique de s'affranchir du Nord : c'est pourquoi ils luttent frénétiquement contre la politique protectionniste du Nord. Entre 1830 et 1850, ils tentent vainement d'ouvrir des lignes maritimes sudistes pour commercer directement avec l'Europe et, ainsi, contourner les barrière douanières de l'Union. Chaque année des congrès réunissaient planteurs et marchands de coton dans le Sud pour obtenir ce résultat (en vain, ces discussions eurent une finalité le plus souvent stérile, mais elles mobilisaient les esprits sudistes)
Leur modèle économique (et social) est donc saisi d'une véritable fuite en avant, ne percevant que le l'extension du commerce du coton pour s'en sortir : ainsi la question des tarifs douaniers est très importante, ce n'est nullement un vague prétexte, il est aussi important que l'esclavage, puisqu'elle assure les principaux débouchés à cette économie (Ibid. p. 106). Ainsi, le Sud se comporte un peu comme les pays actuellement producteurs de pétrole : une société de riches rentiers au sommet (avec 2/3 de la population qui demeure aussi pauvre qu'analphabète) dépendant fortement des cours des prix de la matière 1ère, mais incapable de se lancer dans d'autres secteurs économiques. Tous les investissements du Sud concernent les terres et les esclaves jusqu'au début de la décennie 1850.
Lors du recensement de 1850, la situation devient plus qu'inquiétante : la croissance démographique augmente de 40% au Nord, contre 27% au Sud.
Certains Sudistes expliquent donc qu'il faut investir autrement pour sortir de la dépendance économique qui ne fait que croitre : dans les années 1850 les investissements se dirigent donc vers les chemins de fer et l'industrie, avec un retard de plus de 40 ans ! C'est malheureusement trop tard, ils ne parviennent à combler le fossé béant et, en 1860, le Nord est toujours aussi attractif, industrieux, centre principal décisionnel face à un Sud totalement à sa remorque.
La seule opportunité est donc de se concentrer sur ce qu'ils savent faire depuis 1820 : la culture du coton et son exportation massive, mais pour le faire de la façon la plus rentable il faut se séparer du Nord.
En fait d'un point de vue économique et social Mc Pherson explique que la Sécession de 1860-1861 des Etats du Sud marque le chant du cygne de la société sudiste, car elle est incapable de s'en sortir sans le Nord : cette décision est totalement suicidaire à moyen ou long terme.

Ces éléments pour illustrer le fait que la structuration économique et sociale du Sud n'a été entreprise qu'à la suite de l'industrialisation du Nord, que l'élite sudiste n'a pas souhaité suivre, jusqu'au milieu des années 1850.
C'est ce qu'avait également compris Lincoln : il voyait qu'au milieu de la décennie 1850 une faille s'observait dans une société sudiste, totalement dépassée économiquement et dépendante des Nordistes, s'ouvrant tout d'un coup aux activités industrielles, c'est bien pour cela qu'il ne souhait pas que le Nord lui donne l'occasion de se fédérer autour de la défense de son modèle économique et social, dont le pilier reposait sur l'esclavage. Pour lui, le fruit serait bientôt mûr, il n'avait qu'à patienter quelque peu.

Citer :
L'esclavagisme est un choix qui a fait diverger les routes du Nord et du Sud jusqu'à la rupture.

Il s'agit plutôt de l'industrialisation réussie du Nord - avec une insolence incroyable pour les Sudistes - avec, en réponse, la volonté du Sud de se spécialiser dans une économie agricole, dépendant d'un modèle de production archaïque, car reposant sur l'esclavage (le Sud n'avait ni les moyens humains, ni les moyens financiers, de recourir au service de travailleurs libres, d'autant plus que, par définition, le système agraire est peu productif), qui fait diverger les chemins de deux entités/sociétés d'un même pays.
La mise de l'esclavage au centre du système productif n'étant ici qu'une conséquence.
D'où ma remarque sur l'arbre qui cache la forêt.
Cela dit, oui, en s'attaquant à cet arbre, bien visible, on renverse toute la forêt d'un coup.

J'espère que je suis là plus explicite, je tiens à cette nuance importante, car le choix du capitalisme industriel bouleverse toute société qui l'adopte au XIXème siècle. Et, en dehors de la période très courte de 1852-1860 (mais bien trop tardivement !), les Sudistes n'ont jamais vraiment voulu y entrer pleinement. Au contraire, ils ont préféré littéralement s'enliser dans un modèle dépassé, croyant sauver leur pouvoir économique (et surtout politique : ils donnèrent la plupart des chefs d'Etat et des officiers supérieurs de la 1ère moitié du XIXème siècle) et la structuration d'une société particulière (d'où le battage romantique autour de celle-ci une fois qu'elle se fut éteinte), encore une fois, en réponse à la société industrielle "yankee".
En quelque sorte ils ont répondu aux conséquences sociales et culturelles d'un capitalisme industriel moderne en développant à l'extrême un système traditionnel. C'est un choix plus qu'étrange.

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 Sujet du message : Re: La guerre de Sécession.
Message Publié : 17 Oct 2020 15:21 
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Lee, je l'ai écrit, était un personnage bien plus complexe qu'il n'y parait et la vision manichéenne de ce conflit ne résiste pas à l'étude de la vie d'un général, qui avait d'abord accepté la proposition de Lincoln (soufflée par Scott) de prendre la tête des armées de l'Union, après avoir condamné la sécession des Etats confédérés. Cela, jusqu'à ce que sa Virginie natale rejoigne la Confédération :
McPherson a écrit :
"Lee avait clairement exprimé son antipathie pour l'esclavage dont il avait dit en 1856 que c'était "un fléau moral et politique". Jusqu'au jour où la Virginie quitta l'Union, il s'était également élevé contre la sécession".
La guerre de Sécession, p. 305 et James Ford Rhodes, History of the Unites States, p. 299)


La question des tarifs douaniers est tellement primordiale dans cette lutte entre deux sociétés devenues tellement différentes entre 1820 et 1860, qu'elle se traduit dans les échanges très houleux et violents au Congrès fédéral. En effet, les Sénateurs du Sud et du Nord sont même venus armés après 1858 lors de ces "débats" sur les tarifs douaniers à la Chambre haute !
McPherson a écrit :
"La question des tarifs douaniers illustre bien à quel point les retombées de la crise exacerbèrent les tensions entre le Nord et le Sud. Lors de chacune des trois sessions du Congrès qui eurent lieu entre la "panique" et les élections de 1860, une coalition de républicains et de démocrates protectionnistes s'efforça d'ajuster les droits de 1857 légèrement vers le haut. Chaque fois, une phalange soudée de Sudistes s'unit à la moitié ou plus des démocrates du Nord pour les en empêcher.
Avec son économie fondée sur l'exportation de matières premières et l'importation de produits manufacturés les Sudistes n'avaient aucun intérêt à faire monter le prix de ce qu'ils achèteraient pour financer les profits et les salaires du Nord".

La guerre de Sécession, p. 212.


Je reviens désormais sur "le pêché originel" que développe avec un certain brio McPherson, concernant les causes économiques, sociales et culturelles de la guerre de Sécession.
Selon lui, l'Ordonnance du Nord-Ouest de 1787 - interdisant l'esclavage au Nord-Ouest de la jeune nation, mais l'autorisant au Sud-Ouest - et l'industrialisation, qui affecta d'abord le Nord-Ouest et le plus souvent non-suivie (par dogmatisme des propriétaires terriens ou tout simplement par incapacité) par le Sud-Ouest, constituent le terreau des origines économiques, sociales, culturelles et, bien entendu, politiques, de ces deux sociétés antagonistes, qui se formèrent ensuite, et finalement de la guerre civile elle-même (p. 145).
En effet, entre 1820 et 1860, les antagonismes s'exacerbaient entre les Sudistes et les Nordistes, rendant tout accord impossible dans les dernières années de la décennie 1850, les Sudistes se plaçant systématiquement sur la défensive, les plongeant (avec l'augmentation du prix du "coton roi" en parallèle) dans une dépendance alors inconnue à un système économique et social esclavagiste, puis de l'esclavagisme tout court.
McPherson a écrit :
"Inutile de dire que toutes ces attaques contre leur système social hérissaient les Sudistes. A une certaine époque, bon nombre d'entre eux avaient partagé cette conviction que l'esclavage était un fléau - même si c'était un fléau momentanément "nécessaire", en raison des conséquences raciales explosives d'une émancipation. Toutefois, dès 1830, ce sentiment s'était atténué, à mesure que la demande mondiale de coton enfermait le Sud dans les tentacules d'une économie de plantations en pleine expansion".
La guerre de Sécession, p. 65.


Mc Pherson souligne également que certains hommes politiques Nordistes avaient une sorte de complexe d'infériorité contre leurs voisins Sudistes, qui selon eux (et à juste titre) trustaient les places prestigieuses dans les institutions et dans l'armée de l'Union dans la première moitié du XIXème siècle.
En visant - ce que j'ai appelé "l'arbre qui cache la forêt" - l'esclavage, tout comme les tarifs douaniers, les Nordistes peuvent ainsi abaisser la puissance et l'orgueil de ces prétentieux sudistes, avec qui ils se trouvent en compétition. Ces éléments sont donc des paumes de discorde des deux côtés. Ainsi, l'esclavage, qui n'est qu'un mode de fonctionnement économique et social, prend des considérations culturelles et politiques incroyables. Attaquer l'esclavage c'est rabaisser le Sud, le défendre c'est permettre au Sud de se maintenir, voire de se développer davantage. Mais derrière celui-ci ce sont bien deux sociétés très différentes qui s'affrontent.
McPherson a écrit :
"Mc Pherson cite ici les propos de Gideon Welles, élu du Connecticut à la Chambre, en 1846 : "Le gouvernement est sudiste, sudiste, trois fois sudiste ! Le moment est venu pour la démocratie du Nord de prendre position. Depuis des années, tout a pris une forme sudiste, tout a été soumis aux caprices des sudistes. [...] Puisque le Sud a fixé les limites aux territoires libres, que le Nord en fixe à son tour aux territoires esclavagistes."
La guerre de Sécession, p. 62


J'ajoute dans les deux voies économiques, sociales et culturelles prises par ces deux sociétés - le Nord industrieux et le Sud agricole - des éléments intéressants de McPherson. Ainsi, selon lui, tel ou tel développement économique produit des conséquences sociales et culturelles, dont les dimensions se trouvent aux antipodes les unes des autres - c'est ce que je souhaitais expliquer plus haut et qui n'a visiblement pas été compris -, cela dès les années 1800-1820, bien entendu, cela se retrouve également au niveau de la représentation politique choisie par ces deux sociétés :
McPherson a écrit :
"Une analyse quantitative des variables socio-économiques et culturelles en Illinois en 1850 a permis de constater que les zones yankees avaient une corrélation positive avec la production de blé, de fromage et de laine ; la valeur des fermes à l'arpent et le pourcentage de terres amendées ; la valeur des machines agricoles ; les banques et les sentiments probancaires ; l'urbanisation ; la croissance démographique ; les écoles ; l'alphabétisation ; les églises congrégationalistes et presbytériennes ; et enfin les ligues en faveur de la tempérance et les sociétés antiesclavagistes. Les zones "butternuts", quant à elles, avaient une corrélation positive avec la production de maïs, de patate douce et de whiskey, avec l'hostilité aux banques , l'analphabétisme et les églises baptistes. Inutile de dire que les secteurs "butternuts" [sudistes] étaient démocrates à une majorité écrasante, alors que les comtés yankees votaient whig, puis, après 1854, républicain."
La guerre de Sécession, p. 39. Richard Lyle Power et Shade.


Selon McPherson, cette société bicéphale, qui s'est construite à partir de 1787, avec des choix économiques, sociaux et culturels très différents - renforcés par l'industrialisation à partir de 1820 - n'a fait que se fracturer entre 1820 et 1860, parvenant à un point de non-retour dans la décennie 1850. La sécession déjà brandie par certains Etats du Sud en 1849 devient alors effective.
Bien entendu l'esclavage y tient un rôle central - puisqu'il s'est accru drastiquement entre 1820 et 1860, emprisonnant le Sud dans une spirale de la dépendance - mais il constitue avant tout un choix de développement économique et social et n'est pas le seul à la qualifier. S'opposer à ce type de développement, revient également à s'opposer à l'esclavage (ou à son extension).

Au final lorsque Lincoln et les Républicains remportent les élections de 1860, McPherson ne peut éviter de se fendre d'un :
McPherson a écrit :
"Ainsi, le terrain ayant été depuis longtemps labouré et planté, la moisson de la désunion intervint très vite après l'orage de l'élection présidentielle"
La guerre de Sécession, p. 256.


Ce sont bien ces points - entre autres (mais lire l'ouvrage est plus que recommandé pour entrer dans l'appropriation de ces éléments) - qui m'ont faire écrire plus haut que les causes de la guerre de Sécession sont plus profondes qu'on l'entend parfois et qu'elle ne peut se résumer au seul esclavage (surtout d'un point de vue moral). Je n'ai jamais cherché à le minorer, mais bien à contextualiser la place de cette "institution" dans les causes du conflit.

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