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Message Publié : 02 Nov 2018 16:20 
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Grégoire de Tours
Grégoire de Tours

Inscription : 27 Mai 2018 10:04
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En marge des discussions sur l'autonomisme alsacien en 1918-23, et en marge sur la discussion sur les évènements de novembre 1918 à Strasbourg, voici, en introduction la conclusion d'une thèse de doctorat qui porte sur : Réintégrer les départements annexés : le gouvernement et les services d’Alsace-Lorraine, 1914-1919

Citer :
L’étude des conclusions formulées par la Conférence d’Alsace-Lorraine conduit à s’interroger sur le degré de connaissance du terrain qu’ont les fonctionnaires chargés d’imaginer des solutions juridiques et administratives pour l’Alsace-Lorraine. On s’est intéressé en particulier au groupe des Alsaciens de Paris, qui déploie une activité considérable pour dresser des provinces de l’Est un tableau des plus idylliques. À la lecture des procès-verbaux de la Conférence d’Alsace-Lorraine, on peut d’ores et déjà s’attendre à ce que cette culture républicaine, assortie d’un certain degré d’anticléricalisme, se heurte au particularisme alsacien forgé dans la défense de l’autonomie au sein du Reich et défendu par un clergé catholique puissant et politisé. Cependant, de par sa composition et la nécessaire « Union sacrée » de ses membres, la Conférence d’Alsace-Lorraine apparait d’abord comme le lieu du compromis. Les vœux émis par la Conférence, tout en soulignant l’objectif d’une fusion à terme de l’Alsace-Lorraine dans l’unité nationale, privilégiaient la modération, ménageaient des transitions, faisaient à l’occasion preuve d’audace : intérêt pour les lois sociales en vigueur en Alsace, projets de développement économique, prise en compte du bilinguisme… certains membres alsaciens se plaisant déjà à imaginer la régionalisation de la France !



Dès 1917, on assiste à une mise sous tutelle de la Conférence d’Alsace-Lorraine, à laquelle on avait jusqu’alors conféré des attributions étendues. Un décret du 5 juin 1917 place l’administration de l’Alsace-Lorraine sous l’autorité directe du ministre de la Guerre ; un second décret du mois de septembre redéfinit les attributions de la Conférence. Lorsque Clemenceau accède aux responsabilités, les services d’Alsace-Lorraine sont, pour ainsi dire, sous étroit contrôle politique et l’équipe mise en place à l’automne 1917 autour du sous-secrétaire d’état Jules Jeanneney reste aux commandes jusqu’à la Paix. Or cette équipe est animée d’une vision strictement unitaire de la République, à l’opposé du libéralisme porté par la Conférence d’Alsace-Lorraine comme par les militaires chargés d’administrer les vallées vosgiennes. En dépit de la qualité des réflexions conduites pendant les années de guerre, Georges Clemenceau porte la lourde responsabilité d’avoir ravalé la Conférence au rang de comité Théodule24. Au-delà de cette faute politique, il apparait à travers le discours porté par les « libérateurs » comme des thèmes de propagande diffusés, que les Français se sont battus pour une vision fantasmée des provinces perdues, contaminée par les « images d’Épinal » et les illusions véhiculées par les Alsaciens de Paris et – ce qui est plus grave – par les représentants du parti francophile. À travers l’occupation des vallées vosgiennes, la prise en charge des réfugiés et l’administration des pays recouvrés (après 1918), le gouvernement est confronté au réel. Français et Allemands se sont d’ailleurs heurtés aux mêmes écueils : incapables de penser la différence, ils se sont efforcés d’intégrer un territoire caractérisé par une forte identité dans un État-nation (centralisé dans un cas, fédératif dans l’autre). Cherchant à gommer l’identité locale pour des raisons idéologiques et nationalistes, ils ont dû affronter, tour à tour, de puissants courants centrifuges. Des responsabilités sont à chercher également dans l’attitude ambiguë des Alsaciens-Lorrains eux-mêmes : l’enthousiasme des premières semaines, mais aussi le zèle germanophobe d’une population rongée par le chômage, le climat de délation, ont maintenu les autorités françaises dans l’illusion d’une assimilation aisée et rapide.


Au printemps 1919, les réjouissances sont à peine terminées qu’apparaissent les premiers signes d’insatisfaction dans les pays reconquis. Révélé par des maladresses politiques et administratives, le « malaise alsacien » constitue l’envers du « retour joyeux » à la France. Les responsabilités sont à trouver dans la hâte assimilatrice du gouvernement et dans la mise en œuvre des solutions administratives les plus jacobines. Les suites sont bien connues et ces illusions vont déboucher sur ce qu’il est convenu d’appeler la « crise autonomiste ». Pourtant, comme l’ont montré les travaux de François-Georges Dreyfus, ce terme d’ « autonomisme » est source de confusions puisqu’il recouvre en fait, trois réalités politiques distinctes : le séparatisme, l’autonomisme proprement dit et le régionalisme25. Or cette dernière acception, puissante dans la plupart des formations politiques alsaciennes, trouve son corollaire dans une pensée politique française : le girondinisme, un courant libéral enclin à la prise en considération du prisme régional26. Celui-ci se heurte toutefois à une technostructure puissante, tirant précisément sa légitimité d’une organisation unitaire et centralisatrice de l’État. La mise en place du Commissariat général de la République, avec à sa tête un homme pragmatique, semble au printemps 1919 ouvrir la voie à l’apaisement et à la mise en œuvre de solutions plus originales.



Il est intéressant de relever également les interactions entre question alsacienne et politique rhénane. L’Alsace-Lorraine apparait, dans ce contexte, non comme un nouveau limes latin, mais comme une membrane par laquelle l’influence politique et culturelle française doit pénétrer dans le monde germanique et même en Europe centrale27. La réorganisation de l’université de Strasbourg traduit cette même volonté de faire rayonner la France dans une Mitteleuropa jusque-là chasse gardée des empires centraux. Dans un article publié dans L’Alsace républicaine, Ferdinand Brunot, Ludovic Meister et Charles Schweitzer esquissent une politique linguistique libérale tenant compte de la situation particulière de la région28. Mais les pratiques administratives musclées, les expulsions de ressortissants allemands et la politique de francisation mise en œuvre dans les provinces reconquises contredisent ouvertement cette politique aimable conçue à l’intention des Rhénans. La nomination d’Alexandre Millerand, respectueux du particularisme, cherche a contrario à améliorer l’image de l’administration française aux yeux des populations de la rive gauche du Rhin. On émet l’hypothèse que cet argument a convaincu Clemenceau de créer le Commissariat général à Strasbourg.

Les cénacles parisiens dans lesquels se sont tenus les débats juridico-politiques étudiés dans le cadre de cette thèse ont constitué de véritables « laboratoires d’idées ». Certaines orientations prises entre 1914 et 1919 ont engagé l’avenir. Nombre de ces propositions ont cheminé, véhiculées à travers des projets de lois, et n’ont porté leurs fruits que bien des années plus tard. Elles sont à la source de dispositions du droit local alsacien-mosellan, de réalisations techniques ou bien de compromis politiques et législatifs intervenus tout au long du vingtième siècle.

24 Paul-Émile Appell, Souvenirs d’un Alsacien (1858-1922), Paris, Payot, 1923, p. 309. « On peut dire d’ailleurs que le régime actuel a été un peu trop improvisé par le gouvernement de Clemenceau. Je ne crois pas qu’on ait tenu un compte suffisant du travail préparatoire des commissions, qui avaient travaillé pendant la guerre. […] Ces rapports ne paraissent pas avoir servi au gouvernement après la guerre ; je sais que le gouvernement a envoyé en 1918 des hommes éminents en Alsace, en leur donnant comme unique instruction d’agir ‘avec leur cœur et leur âme de Français’. C’était beau, mais insuffisant du point de vue pratique ».

25 . François-Georges Dreyfus, La vie politique en Alsace (1919-1936), Paris, Armand Colin, « Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques, no173 », 1969, p. 269.

26 . Pierre Rosanvallon, Le modèle politique français, la société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours, Paris, Seuil, 2004, Paris, 445 p.

27 - Voir Olivier Lowcsyk, La fabrique de la paix. Du comité d’études à la conférence de la paix, l’élaboration par la France des traités de la Première Guerre mondiale, Paris, ISC, Institut de stratégie comparée - Economica impr., 2010, 533 p. Pierre Jardin, « La politique rhénane de Paul Tirard (1919-1923) », Revue d’Allemagne, 1989, p. 213. « Nouer des contacts avec les populations, les détacher de l’influence et de l’hégémonie prussienne ; constituer sur notre frontière une marche pacifique, à la fois zone de protection et contrepoids au militarisme prussien ».

28 - Archives départementales du Haut-Rhin, 27 J 9. « La Question des langues en Alsace-Lorraine », par Ferdinand Brunot, Ludovic Meister et Charles Schweitzer, dans L’Alsace républicaine. « Faire fi d’une telle richesse intellectuelle et morale, et même essayer de la détruire, comme les Allemands l’ont essayé tyranniquement, c’est priver en réalité la collectivité nationale tout entière de bénéfices au moins si précieux que les ressources du sol et du sous-sol. L’école sera donc bilingue. »


Résumé très succinct : français et allemands ont fait les mêmes erreurs vis à vis du particularisme alsacien ... ;)


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