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Message Publié : 23 Nov 2007 15:37 
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Hérodote
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Bon alors voilà une bonne conséquence (parmi tant d'autres) : l'arrêt des razzias (rezzous ?) sur les côtes italiennes et françaises. Cela sonne pratiquement le glas du pillage organisé de certains villages cotiers où les barbaresques s'emparaient des jeunes filles, des enfants, des objets de valeur ....


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 Sujet du message : algerie
Message Publié : 23 Nov 2007 15:52 
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Eginhard
Eginhard

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Bonjour

Un peu d'humour... L'Algérie a récupéré l'orgueil Français, en effet quand dans les années 80 la France impose le visa pour le Maghreb, la Tunisie et le Maroc ne s'en offusquent pas et n'appliquent pas la réciprocité, l'Algérie elle oui encore aujourd'hui...

"L'exception Française et Algérienne sont très très proches"
k


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 Sujet du message : Re: algerie
Message Publié : 23 Nov 2007 17:15 
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Eginhard
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Kamzz a écrit :
L'Algérie a récupéré l'orgueil Français
On avait remarqué... :wink: Cette qualité n'existait-elle pas cependant déjà aux temps de la Régence (là encore par comparaison globale avec ses deux voisins) ?


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 Sujet du message : Re: algerie
Message Publié : 23 Nov 2007 20:34 
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Grégoire de Tours
Grégoire de Tours
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Kamzz a écrit :
... Un peu d'humour... L'Algérie a récupéré l'orgueil Français, en effet quand dans les années 80 la France impose le visa pour le Maghreb, la Tunisie et le Maroc ne s'en offusquent pas et n'appliquent pas la réciprocité, l'Algérie elle oui encore aujourd'hui...

"L'exception Française et Algérienne sont très très proches"
k


Hahahaha, je rejoint ANDRE SANPHRAPE et j'ajouterait meme : Allez savoir qui a herite quoi et de qui ... :lol: Il est vrai que avant meme la colonisation la societe locale etait souvent decrite un peu dans ce sens la.

D'ailleurs pas plus qu'hier j'en discutais avec un autre forumiste, notamment du temperamment que semble avoir les Pieds-Noirs en generale qui semble plus se rapprochr de celui des Algeriens que celui des Europeens ... lol

_________________
Honeste vivere ; Alterum non Laedere ; Suum cuique Tribuere


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Message Publié : 29 Nov 2007 11:01 
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Hérodote
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Inscription : 28 Août 2007 15:31
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En échos au présent débat, « le Quotidien d’Oran » (journal modéré) de ce jour publie l’article suivant issu d’une étude universitaire.





Les premières élections algériennes (1919-1925)
par Benhamouda Kamel-Eddine *

La loi du 4 février 1919, par l'augmentation du nombre des élus musulmans dans les assemblés et la création de nouvelles catégories d'électeurs, marqua pour l'Algérie, l'entrée officielle des Musulmans dans la vie politique.

Pour la première fois, se déroulèrent des campagnes électorales, avec professions de foi, réunions, discours, articles de presse, etc. Et pour la première fois également, participèrent à la compétition non seulement des bourgeois d'origine mais des inconnus qui commençaient à se hisser au premier rang.




LES KHALIDISTES :
UNE ELITE MINORITAIRE CONSCIENTE

Les Khalidistes, adeptes de l'Emir Khaled, petit-fils de l'Emir Abdelkader, faisaient appel, dans ces élections, aux « compétences et non à l'ambition », au réalisme et non aux grandes envolées et aux thématiques abstraites. Les Khalidistes insistaient dans leur programme qui défendait la cause des « Indigènes », sur la nécessité de répondre à leurs préoccupations et à leurs attentes immédiates par rapport à l'instruction, à la vie chère, au travail, à la justice sociale, etc. Selon l'Ikdam, porte-parole des Jeunes Algériens, les élections municipales du 30 novembre 1919, auxquelles avait pris part un corps électoral indigène élargi, étaient très significatives, car d'une part le nouveau collège électoral s'était montré à la hauteur d'une tâche à laquelle il n'avait pas été préparé; d'autre part, les représentants n'avaient été choisis que parmi les personnalités connues pour leur compétence et surtout pour leur indépendance. La deuxième caractéristique, selon le journal, était la mise à l'écart dans de nombreux centres de l'élément des « vieux turbans », plus connus sous le sobriquet des « Béni-oui-oui », et dont le rôle était plus « décoratif qu'utile ». Le succès des Khalidistes dans certains centres, les nouvelles idées qu'ils diffusaient dans leur campagne électorale ainsi que certaines attitudes « déviationnistes » dans les régions rurales ont surpris brutalement l'administration, et sans attendre, celle-ci a mis en oeuvre ses « outils » et ses « recettes » prêtes à utiliser pour faire échec à toute « innovation » en matière de politique algérienne.




L'INTERVENTION DE L'ADMINISTRATION

L'intervention de l'administration se faisait soit directement soit indirectement par l'intermédiaire de ses agents qui étaient généralement des marabouts ou des caïds. Dans certaines villes comme Alger, Constantine, Bône (Annaba), Sétif, Guelma, Aïn-Beïda, Djidjelli (Jijel) où on commençait juste à se détacher de l'esprit maraboutique de l'époque, certains Khalidistes triomphèrent aux élections au Conseil Général et aux Délégations Financières, tels que l'Emir Khaled (Alger), Ahmed El-Kolhi (Sétif), Dr Moussa (Constantine), Amar Ben Yacoub (Guelma), Allaoua Lounissi (Aïn-Beïda), etc. Le succès de ce dernier au Conseil Général, laissa une certaine amertume au sein de l'administration départementale qui qualifia son envoi d'un télégramme « provocateur » au préfet et à certains administrateurs de « geste insolite », et son attitude de « manque total d'éducation et de déférence à l'égard des chefs de l'Administration ». Cependant, dans son télégramme diffusé aussi par certaine presse, Lounissi n'a fait que dévoiler clairement l'interventionnisme des autorités officielles dans ces élections, en soulignant: « Malgré toute mauvaise volonté, malgré toute mauvaise grâce, malgré toute pression malveillante, malgré tout attentat à la liberté, malgré toute parole manquée et tout manque de conscience et par la seule bonne volonté de mes braves électeurs, suis élu Conseiller Général ».

Le lobby de la finance et les « technocrates » de l'administration partaient tous du même principe : toute réforme politique en faveur des Musulmans devait entraîner nécessairement une diminution des prérogatives des « seigneurs » de l'Algérie. Entraver leur politique devient alors un choix, tant pour l'administration que pour les forces colonialistes et leur presse. En effet, les attaques constantes de cette dernière rendaient plus polémique la question de l'activité politique des Jeunes Algériens. Beaucoup de journaux demandaient alors l'arrestation de l'amir al muta amir [émir conspirateur] Khaled, l'abrogation de la loi Jonnart et surtout, dans un premier temps, la remise en vigueur de l'indigénat. Le Républicain d'Emile Morinaud, se mit à publier des lettres de notables désavouant « l'agitateur », L'Action Française répercuta les accusations en Métropole. En février-mars 1923, ce journal le traita d'« agent communiste ».

En 1923, le mouvement de Jeunes Algériens était au creux de la vague et les anciennes familles bourgeoises avec l'aide de l'administration dominèrent quasiment les élections de cette année. Dans la 1ère circonscription à Constantine, Ben Badis (père du chef ouléma) succéda au « Khalidiste intransigeant » qui était, selon les autorités, « complètement disqualifié aux yeux des électeurs ». Le docteur Moussa, considéré avec Kaïd Hammoud comme l'une des trois personnalités les plus en vue en Algérie et « le porte-drapeau de la jeunesse intellectuelle », remporta une majorité moyenne de 300 voix. A cause des pressions que les Khalidistes subissaient, «l'émancipateur» Moussa déclara avec ses compagnons être partisans d'une « politique française d'ordre et de travail ». La versatilité du docteur le fit ensuite perdre successivement. Selon les autorités, il avait des habitudes d'intempérance, ce qui le faisait tenir en médiocre estime par le groupe orthodoxe des « vieux turbans ». En 1925, un autre disciple de Khaled, Ahmed El-Kolhi, en campagne avec ses fils, n'hésitait pas à se targuer d'être soutenu ouvertement par le sous-préfet. A Djidjelli, un comité dit « de propagande électorale » s'était constitué en vue de provoquer des candidatures et d'arrêter un programme réclamant le retour de Khaled Ben El-Hachemi, la suppression de l'indigénat et les tribunaux répressifs et l'extension des droits politiques accordés aux Musulmans. Finalement, ce programme n'a pas été retenu par les candidats. Ce changement d'attitude n'était que le résultat de la pression administrative; à Sétif, par exemple, les conseillers municipaux réclamèrent en 1923 « qu'à l'avenir les élections musulmanes ne soient l'objet d'aucune intimidation, pression qui pourrait les empêcher d'indiquer librement leur préférence ». Exaspéré par la non-application des réformes, Khaled avant son départ en exil, écrivait une longue étude intitulée « la réalité », où il critiqua l'attitude officielle quant à la loi du 4 février 1919 en soulignant : « Cette loi n'est qu'un leurre, un trompe-l'oeil, une machine à faire croire au monde civilisé que les indigènes algériens ont les droits politiques... »




CAÏDS ET MARABOUTS
AU SERVICE DE L'ADMINISTRATION
Dans la plupart des douars, les rapports indiquent que deux listes se disputèrent les voix. L'une plus au moins ouvertement patronnée par le caïd et son allié marabout, l'autre par ses adversaires déclarés. Les électeurs accordèrent leurs suffrages aux personnages connus pour leur hostilité à l'égard des caïds. La liste patronnée par ces auxiliaires échoua dans divers endroits, montrant ainsi, d'une part, un échec de l'administration et, d'autre part, la recherche par les Musulmans de l'indépendance de toute tutelle administrative.

Par vengeance contre les caïds ou par mauvais calcul, les Musulmans, en votant pour le candidat de l'opposition, pensaient s'affranchir complètement de leur autorité; beaucoup d'entre eux croyaient, en effet, que le président de la djemaa serait le chef du douar. A El-Milia, par exemple, des manifestations bruyantes s'étaient produites dans les douars Ouled Kacem et M'chatt; dans ce dernier, le mouvement fomenté par le parti hostile au caïd aurait pu avoir des suites tragiques sans l'intervention des forces de l'ordre. Plusieurs membres de djemaa, aussitôt après l'élection des présidents, posèrent à l'administrateur de la commune mixte la question suivante : « N'est-il pas entendu qu'à partir de ce jour, c'est nous qui commandons et que le caïd doit nous obéir ? » L'administrateur d'El-Milia écrit à ce sujet : « Les indigènes n'ont à peu près rien compris au mécanisme du vote, ni à sa portée, mais beaucoup ont trouvé là l'occasion de lutter contre leurs adversaires, pensant que leurs élus auraient pleins pouvoirs et pourraient contrecarrer efficacement l'autorité de l'adjoint indigène ». A Souk-Ahras également, le droit de vote donnait à croire aux Musulmans que leurs élus seraient désormais tout puissants dans le douar, que la qualité d'électeur devait les soustraire à l'observation des lois et qu'ils ne seraient tenus d'obéir aux ordres des administrateurs et des caïds.

Dans beaucoup de régions, les éléments religieux, chefs de confréries et moqadems locaux ne demeuraient pas indifférents aux compétitions électorales; en effet, peu d'entre eux se firent élire personnellement, mais ils eurent à peu près partout une liste dont la tête était souvent un membre de leur famille. Dans l'ensemble, l'intervention de ces personnages religieux s'est exercée dans un sens favorable à l'administration. Dans la commune mixte d'Aïn-Touta, le moqadem Si Mohamed Sahraoui, dont l'intervention à côté de l'administration au cours des événements insurrectionnels de 1916 avait été récompensée par une médaille d'honneur, tenta une démarche auprès de l'administrateur en faveur d'un ex-caïd du douar, qu'il désirait faire élire comme président de la djemaa. Dans la même CM au douar Branis, le nommé Remdana Saddok, personnage religieux très vénéré des Rahmania, constitua une liste de candidats; cette liste fut élue entièrement grâce à son patronage et il devint lui-même le président de la djemaa. Dans la même circonscription administrative, mais pour les élections départementales, Si Amira Ben Ali, marabout de Tolga, et Si Abdessemed Seghir, autre marabout influent, sont intervenus personnellement et efficacement pour faire triompher le candidat, bien-aimé de l'administration, Si Ali Ben Gana.

Dans l'arrondissement de Bougie, les élections au Conseil Général eurent un caractère très nettement religieux, animées par Benalycherif et l'agha Ourabah, tous deux, fidèles alliés de l'administration dans la Soummam. Dans ces élections, le premier fut élu contre le second en raison de son origine maraboutique, et Ourabah dut lui-même, à défaut de « baraka personnelle », appeler à son aide d'autres marabouts locaux que Benalycherif, lequel, à la veille même de l'élection, put les délier du serment qu'ils avaient fait à Ourabah de voter pour lui. Le sous-préfet de Bougie évoquait à ce propos dans son rapport, que Ourabah aurait rassemblé les drapeaux des diverses zaouïas et fait promettre sous leurs plis, aux fidèles, de voter en sa faveur. Ce dernier, cependant, fut accusé par son adversaire d'avoir « vendu les enfants des Musulmans à la France» et fut traité de « M'tourni », de «vendeur de l'Islam » et de « fabricant de vin ».

Dans ces mascarades électorales, lorsque le victorieux appartenait au mouvement Jeunes Algériens, l'administration, suivie par l'armada de la presse, criait au scandale de la montée du « fanatisme », de la « xénophobie » et du « panislamisme ». Alors que lorsque des marabouts ou des muphtis accompagnaient et soutenaient les candidats adverses, cela faisait partie de la campagne électorale et du maintien de l'ordre. Lorsque, selon le journal l'Action Française, « l'agitateur Khaled » osa prononcer la Fatiha dans un discours, là se posa un monumental problème et l'Ikdam écrivit : « L'éloignement des choses de l'Islam, et la mauvaise foi » du rapporteur des faits, cela a permis à l'Action Française « de prendre un acte religieux anodin pour une manifestation de guerre sainte ».




L'ESPRIT DU ÇOFF

Dans les campagnes, comme la grande majorité des électeurs étaient complètement inconscients du fait de l'illettrisme et de l'ignorance, l'esprit de çoff, ou l'Assabia, selon le terme d'Ibn Khaldoun, l'intrigue, le souci des intérêts privés et la tentative des autorités traditionnelles (Djouads et confréries) en vue de maintenir leur influence historique et sociale dominaient incontestablement dans les élections. Dans beaucoup de communes, le recours à la force était la règle : ici, le çoff armé refusa l'accès de l'urne à son rival; là, les candidats expulsèrent le bureau; plus loin, un caïd fut assiégé par la foule dans un bâtiment et ne dut son salut qu'à l'intervention de la troupe.

Au douar Zemmoura, aux Bibans, les électeurs divisés en deux camps étaient animés de la plus vive hostilité, jusqu'à l'utilisation des armes à feu provoquant la blessure de cinq d'entre eux dont un grièvement et mettant un moment la vie du caïd en danger. Ce n'est qu'après l'intervention des autorités locales et de diverses personnalités influentes, que le calme revint. Cette situation était presque identique à El-Milia. Dans d'autres douars, tels Tassameurt et Ouled Dahmane, les élections furent tout simplement annulées par crainte de l'éclatement d'incidents. Ces élections ravivèrent aussi l'Assabia, entraînant des rivalités intimes et des dissensions héréditaires. A Ouled Askeur (CM de Taher), le moqadem a été pour les autorités « un précieux auxiliaire » pour son action, empêchant la création de çoffs. Les élections départementales de la circonscription de Bougie, qui mettaient en présence les représentants des deux grandes familles Benalycherif et Ourabah, furent assurément les plus caractéristiques de cette lutte violente. La politique de la balance utilisée par l'administration ne réussit pas cette fois-ci. Les Benalycherif voulurent avoir leur candidat contre l'agha Ourabah, conseiller sortant, et celui-ci fut battu, après une campagne où les pires haines furent soulevées. Pour éviter de graves incidents, des mesures furent prises par les autorités locales. L'agha Ourabah parcourut sa circonscription accompagné d'une « véritable garde armée ». Le sous-préfet de Bougie dut, le jour de l'élection, faire désarmer les électeurs kabyles à leur entrée dans la ville, tant les esprits lui semblaient surchauffés. Dans d'autres régions également, les vieux çoffs s'affrontèrent dans leurs intransigeances violentes.

Cette lutte fut plus ardente à Béni-Mansour, Collo, Châteaudun du Rhumel (Chelghoum El-Aïd), Souk-Ahras, Fort National (Larbâa Nath Irathen), Djurdjura, Draa El-Mizan, La Soummam, Edough, etc. La réapparition des çoffs donna ultérieurement l'occasion à quelques voix d'avertir la haute administration sur l'opportunité de regarder la question sous un autre angle, celui d'une « ébauche d'un néo-berbérisme » en se basant, comme le suggère Augustin Berque, sur « l'obscur poète » Mohand ou Mohand et même sur les écrits historiques de M'barek El-Mili, dans le but de créer un « particularisme de race et, peut-être de nationalité », « de dissocier l'Islam de l'arabisme » et de séparer « le spirituel et du temporel ». A l'époque, cette « ébauche » n'était qu'une idée « encore incertaine et obscure ».




L'ACHAT DES VOIX

Du fait de l'ignorance et aussi de la pauvreté, l'achat des voix apparaît au grand jour : à Sétif, la campagne faite par Djaballah, candidat khalidiste, s'était déroulée contre l'intervention des marabouts et l'esprit des çoffs à base de clientélisme. Les préoccupations économiques étaient la cause principale du marchandage des bulletins de vote. Les conséquences furent à Sétif l'achat des électeurs et la défaite de Djaballah. Dans la même ville, le candidat Ameur Tahar, battu par le bachagha Boudiaf, aurait dépensé plus de 50.000 F. A Bougie, le duel Ourabah - Benalycherif aurait coûté 300.000 F pour l'achat des voix, alors que le salaire journalier d'un ouvrier dépassait rarement les 2 F pour 12 à 14 heures de travail. L'enjeu était moindre pour les élections des djemaas; de l'argent fut également distribué, mais le plus souvent, il suffisait à quelques candidats de régaler de couscous et de méchouis les nouveaux électeurs pour s'assurer leurs suffrages.

L'existence d'un véritable malaise, dû en grand partie à une situation chaotique dans laquelle vivait la majorité des Musulmans, est mal vue, ou perçue uniquement comme un trouble d'imagination. Pour Augustin Berque, l'Arabo-Berbère est un « bovaryste » qui « s'imagine beaucoup plus malheureux qu'il ne l'est » ou encore : « Ici plus qu'ailleurs, si l'on pleure parce qu'on est triste, le plus souvent on est triste parce qu'on pleure ».

Finalement, après ces élections, tous les maux étaient attachés à la « réforme de Jonnart », qualifiée de « scélérate », « d'anodine » ou de « dangereuse ». « Scélérate », pour la plupart des politiciens et gros colons qui supposaient dès les débuts de sa mise en vigueur, qu'elle allait porter atteinte à leur prestige et à leur influence dans ce pays. « Anodine », disaient les intellectuels, parce qu'ils avaient constaté qu'elle n'opérait aucun changement notable dans leur situation sociale. « Dangereuse », disait un intellectuel, « parce que le candidat bourgeois, toujours soutenu par les marabouts influents, fait prévaloir à la masse ignorante que les candidats intellectuels, ces « M'tournis », menacent sa foi religieuse et visent à faire d'eux, par les droits qu'ils réclament, des libres penseurs ou des mécréants. « Dangereuse » également, parce que des intellectuels prêchent à la masse que les « Béni-oui-oui », pour un avantage personnel, pour une décoration, les livrent pieds et poings liés à ces «Roumis», leurs ennemis avérés.

Finalement, ces élections ont fait basculer l'ancien système démocratique spécifiquement local et millénaire, qui se basait sur le Consensus et la primauté du groupe sur l'individu, en un système de compétition qui encourage l'individualisme et l'exalte.

Le refus de l'autre et les pratiques archaïques dans des élections qui se disent libres et démocratiques, tels que l'interventionnisme, l'exclusion des forces montantes, le truquage - comme il se pratiquera plus tard dans les années 1940-1950 -, l'achat des voix et l'imposition de candidats qui ne représentent qu'eux-mêmes, vont créer les premiers germes de la disparition d'un régime policier en donnant aux marginalisés, aux exploités et aux « damnés de la terre », une voix contestataire et un coeur révolutionnaire qui mettront en péril le colonialisme. C'est ainsi que chaque régime qui se contente de vieilles recettes à bon compte et d'un mimétisme irrationnel, se prépare à une fin aussi dramatique que celle de tous les régimes inhumains à travers l'histoire.




* Université Lyon 2



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Sources:

Archives nationales d'Outre-mer (Aix-en-Provence): 11 H 46, 11 H 47,

B3/148, B3/351, B3/455, B3/457, B3/498. L'Ikdam, 27 novembre 1919, 12-19 mars 1920, 9-15 avril 1920, 16 et 23 mars 1923. L'Impartial, 2 janvier 1929.

Ahmed. Koulaksis, Gilbert Meynier,

L'Emir Khaled : premier za'ïm : identité algérienne et colonialisme français, Harmattan, Paris, p. 284.

Augustin Berque, Ecrits sur l'Algérie, Edisud, Aix-en-Provence, 1986, p. 165 et s. Charles Robert Ageron, Politiques coloniales au Maghreb, P.U.F. Paris, 1973. Gilbert Meynier, L'Algérie révélée,

Droz, Genève, 1981, p. 730.


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Message Publié : 29 Nov 2007 11:28 
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Thucydide
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Je ne rajouterai rien à celà, confirmant qu'à cette époque, à 89 ans du débarquement des premières troupes françaises à Sidi-Ferruch, l'Algérie en était encore au tout premier apprentissage de la "démocratie", et que jamais auparavant, un seul indigène n'avait élu qui que ce soit sur cette terre !
L'important est de constater que l'évolution se faisait tout de même dans le "bon sens" puisque en 1958, le double collège était enfin abolli. Certes, trop tard diront certains. Mais encore une fois on allait vers une amélioration du système... Le FLN, arrivé au pouvoir prit comme première mesure d'instaurer la dictature du parti unique !


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Message Publié : 29 Nov 2007 12:48 
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Eginhard
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Alors que si l'Algérie était restée française, elle aurait été une terre de démocratie, c'est tellement évident ! :lol: :lol: :lol:

Par curiosité, combien de temps fut-il nécessaire à la France métropolitaine, pays souverain et grande puissance économique mondiale, gagnante dans la plupart des termes des échanges, pour devenir une démocratie ?


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Message Publié : 29 Nov 2007 17:22 
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Thucydide
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Entre l'Algérie indépendante sous la domination du seul FLN et une Algérie "française", style DOM, il y avait peut-être la place dans une troisième solution, celle que présentais Albert Camus, c'est à dire une Algérie "franco-algérienne" stade intermédiaire entre l'Algérie de papa et l'Algérie totalement indépendante.
Mais c'était à la France de la mettre en place, en excluant bien entendu le FLN qui, je le rappelle, ne représentait plus rien sur le terrain. je rappelle également que les chefs des deux plus grandes willayas d'Algérie avaient entamé des pourparlers avec l'armée française afin de se rendre "dans l'honneur"... Que Si Sallah lui-même avait été reçu par De Gaulle à l'Elysée... dans le cadre de la "Paix des braves"...
Mais De Gaulle qui tenait déjà à offrir l'Algérie au seul GPRA, les fit éconduire. Résultat: Si Sallah et ses compagnons furent exécutés à leur retour par les "envoyés" de Tunis...


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 Sujet du message : algerie
Message Publié : 29 Nov 2007 17:28 
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Eginhard
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Bonjour

Clan ne croyez vous pas que le "problème" algérien, ne se décidait déjà plus à Paris mais ailleurs?

k


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Message Publié : 29 Nov 2007 17:49 
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Thucydide
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Je ne crois pas. Pas avec De Gaulle en tous les cas, qui avait dit ce qu'il pensait du "Machin" !


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 Sujet du message : Algérie
Message Publié : 29 Nov 2007 18:08 
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Eginhard
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Bonsoir

Dans sa jeunesse De Gaule avait une certaine idée de l'Allemagne qu'il conservera jusque dans les années 50 puis il change. Pour le "machin" il ne fera jamais le geste qu'il fit avec l'OTAN à savoir claquer la porte!
Ceci étant dit, le sort du monde se décide ailleurs qu'en Europe. les uns regardent vers Washington, les autres vers Moscou.
k


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 Sujet du message : Re: algerie
Message Publié : 29 Nov 2007 19:13 
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Eginhard
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Kamzz a écrit :
Clan ne croyez vous pas que le "problème" algérien, ne se décidait déjà plus à Paris mais ailleurs ?
Il se décidait surtout dans le cœur des musulmans d'Algérie, que le FLN gagnait à ses vues exclusives, que cela plaise ou non (et pas toujours par la coercition !).


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Message Publié : 29 Nov 2007 19:21 
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Eginhard
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Clan Campbell a écrit :
Entre l'Algérie indépendante sous la domination du seul FLN et une Algérie "française", style DOM, il y avait peut-être la place dans une troisième solution, celle que présentais Albert Camus, c'est à dire une Algérie "franco-algérienne" stade intermédiaire entre l'Algérie de papa et l'Algérie totalement indépendante.
N'était-ce pas une utopie, compte tenu du passif accumulé depuis des décennies ? Les Européens auraient-ils vraiment accepté de partager leurs pouvoirs avec ceux qu'ils considéraient globalement au fond d'eux-mêmes encore comme des inférieurs ? Les auraient-ils considérés comme leurs égaux, voire leurs semblables ? Les musulmans d'Algérie pouvaient-ils vraiment croire en un tel projet, eux qui avaient été si souvent victimes des parjures européens ? Dans la fièvre du moment, préfère-t-on laisser du pouvoir aux maîtres d'avant ou bien en recevoir la totalité ? Enfin, plus largement, pouvait-on aller contre l'ensemble d'un mouvement mondial, qui n'a vu au final aucun colonisateur rester dans la colonie et partager le pouvoir avec l'ancien colonisé ?


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Message Publié : 14 Déc 2007 23:10 
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Polybe
Polybe

Inscription : 14 Déc 2007 16:20
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J’ai trouvé sur le site du Monde, à la suite des récents attentats du 11 décembre en Algérie une interview réalisée par Florence Beaugé - et qui, curieusement, me paraît légitimement entrer dans ce « fil » sur « les conséquences de la colonisation en Algérie ».

Je ne suis pas sûre, quant à moi, de ne point me fourvoyer ici, moi qui, beaucoup plus que par l’histoire, suis passionnée par l’enseignement de l’histoire. Je trouvais néanmoins, en tant qu’ « invitée » ( ?) ce « topic » passionnant. Comme personne ne s’y exprime plus, je prends sur moi de le faire ( et j’aurais éventuellement d’autres messages sur le même sujet) :

Je cite le Monde :

« H'mida Layachi, vous êtes directeur d'Al-Djazaïr News et spécialiste des mouvements islamistes armés. Ces nouveaux attentats à Alger ont-ils une signification particulière ?

Réponse : «(Le 11 décembre) est aussi une date importante de la révolution algérienne : le 11décembre 1960, les Algérois étaient sortis en masse dans les rues pour manifester leur soutien au FLN [Front de libération nationale].
Les organisateurs des attentats de lundi détournent ce symbole de l'Etat-nation pour en faire le symbole de l'Etat salafiste. Pour eux, l'Etat algérien est le produit de la colonisation. Ils veulent son effondrement.

Dans le même temps, le GSPC [Groupe salafiste pour la prédication et le combat, qui a prêté allégeance à Al-Qaida en janvier et pris le nom d'Al-Qaida pour le Maghreb islamique (AQMI)] fait savoir à son parrain qu'il est toujours fort et qu'il utilise ses méthodes : les attentats-suicides.

Enfin, en visant le Conseil constitutionnel, il adresse un message au président Bouteflika : "Nous sommes contre une réforme de la Constitution qui autoriserait votre troisième mandat et contre votre démarche de réconciliation nationale."

L'autre cible – l'ONU – n'est pas non plus fortuite. Dans leurs communiqués, le GSPC et Al-Qaida ne cessent de dénoncer l'ONU comme étant "l'instrument des juifs" qui utilisent les Américains pour faire la guerre aux musulmans, en particulier en Irak et en Afghanistan.

C'est une constante dans leur littérature depuis deux ans. Le GSPC utilise à présent de très jeunes recrues, inconnues des services de sécurité algériens. Il les forme en trois ou quatre mois pour faire des coups médiatiques, comme des attentats-suicides.
Je redoute dans un proche avenir un scénario à l'irakienne : des attentats aveugles en série, ciblant les civils. Le GSPC est affaibli. Il considère les Algériens comme les alliés du pouvoir. Il n'hésitera donc pas à employer des méthodes de plus en plus radicales et spectaculaires.

Il ne faut pas oublier que dans le GSPC d'aujourd'hui ne reste qu'un noyau dur, d'extrémistes, et que ce mouvement est né du GIA [Groupe islamique armé], le plus meurtrier des mouvements islamistes algériens pendant les années 1990. Il exploite à fond Internet et la modernité. Grâce à cela, il forme en quelques mois des experts qui apprennent comment fabriquer une bombe. »


OK, OK, les gars … « Nous » serions donc, d’après le GSPC responsables (aussi) de ces attentats meurtriers puisque « l'Etat algérien, (entre autres visé) est le produit de la colonisation ». Et si d’aventure, il se trouve parmi nous des juifs (ce n’est pas mon cas, mais on devrait quand même pouvoir avoir le droit de l’être, en France … en 2007) ils sont doublement responsables ! … Nom d’une pipe ! …

J’ai cherché à en savoir plus et me suis un peu plongée dans les écrits de l’historien Benjamin Stora dont aucun « forumer » sérieux ne peut, je pense, ici contester la compétence.

Cette lecture m’a rassurée, si j’ai bien compris : D’après B. Stora qui sait de quoi il parle, ce ne serait pas « nous » qui serions en cause dans cette affaire, mais les Algériens eux-mêmes. Les Algériens qui n’auraient pas fait – ou fait incomplètement leur travail de mémoire sur la période coloniale – travail devant déboucher pour eux sur une écriture sereine de leur histoire. Une écriture de l’histoire qu’ils doivent d’ailleurs confronter à celle qui se fait actuellement chez nous en France – et B. Stora s’emploie lui-même à leur faciliter la chose avec une grande obstination.

Ce qui serait ici en cause, d’après B. Stora, c’est le « refoulement de mémoire » de cette petite période coloniale d’un peu plus de 130 ans qu’ont connue les Algériens du fait de la France. Dans La gangrène et l’oubli, en 1991, il s’était proposé d’analyser en historien " les mécanismes de fabrication de l’oubli, en France (mais ce n’est pas ce qui m’occupe ici) comme en Algérie. "

Voici comment un commentateur, Jean-Luc Allouche, pour Libération, salue la publication de son ouvrage, Algérie, Formation d'une nation, suivi de Impressions dans l'est algérien, Paris, éd Atlantica, 1998, 148 p. (: lien : http://village.online.co.ma/stora/) :

« Devant la "barbarie" contemporaine, l'historien, ou le spectateur, peut demeurer hébété, confessant : "Lorsque des femmes, des enfants ou des bébés sont tués, quand on égorge et quand on mutile, où est la politique ? Où est l'histoire ? Où sont les filiations possibles ? A vrai dire, l'historien ne les voit plus." Cependant, cet ouvrage n'a pas d'autre ambition que de rapporter un peu d'histoire dans les "couloirs sombres", les "labyrinthes à l'inextricable dédale" dans lesquels l'Algérie semble toute entière enfermée. D'offrir des "ancrages historiques" dans l'opacité consubstantielle à une culture politique dans laquelle "le secret est pensé comme "secret de fabrication" de la politique, incompatible avec le principe de la "chose publique"". Islamistes comme cercles du pouvoir y sacrifient tous les deux.

Il faut donc remonter à la généalogie du surgissement de l'Algérie dans l'histoire contemporaine. Ce que vit ce pays est bien "la poursuite d'un travail national", commencé avec le "viol colonial de la dépossession". Peur, acculturation, massacres, "accouchement aux forceps de la nation algérienne", les traces sont là, sanglantes, brûlantes, qui ont laissé à l'abandon des "chantiers de libération inachevés". En témoin scrupuleux et angoissé de la tragédie algérienne, l'historien n'entend pas désespérer mais aider à comprendre. Quitte à parier sur l'émergence d'une "citoyenneté" face au "trabendisme" des petits malfrats de la rue et des grands rapaces de l'appareil d'état. »


Certains Algériens affirment que ce travail de mémoire, voire d’histoire, ils l’ont déjà terminé à l’heure qu’il est : Ainsi Kaddour M’HAMSADJI assure : « Il faut se convaincre une fois pour toutes, que le peuple algérien qui s’attache passionnément depuis l’indépendance à s’ouvrir largement au progrès tout en reconstruisant son unité nationale, a tourné, il y a belle lurette, la page coloniale française de son histoire ». (dzlit.free.fr/stora.html).

Tel n’est pas le point de vue de B. Stora qui établit une filiation entre
- d’une part le « refoulement » par les Algériens de la période coloniale de leur histoire (tout un temps, l’Algérie était constituée des 3 départements français) ; tout comme celle des déchirements intestins qu’ils ont connus lors de la guerre d’indépendance de l’Algérie
- et d’autre part la crise violente qu’a traversée le pays dans les années 1990. Les récents attentats (31 morts, dit-on) nous en donnent, me semble-t-il, un écho sinistre.

D’après Benjamin Stora : « Le problème de l’Algérie est simple : c’est la mise à l’écart des grands leaders de la révolution dès l’indépendance, des dimensions multiculturelles : je cite la crise en Kabylie … Un peuple étouffé et arraché à son identité trouvera toujours un moyen de se venger, malheureusement … ».

B. Stora apporte cependant toutes les nuances nécessaires à son propos, indiquant les progrès faits dans ce domaine par les Algériens :
« Il y a des travaux en Algérie. Il y a une vitalité, des revues … Jamais il n’y a eu autant d’acteurs qui ont écrit leurs mémoires que depuis deux ou trois ans (il écrit ceci en 2004). Je reviens d’un colloque qui s’est tenu fin février à Oran sur le problème de l’écriture contemporaine à travers les sources que constituent les images. La recherche historique avance tout de même parce que l’Etat, à travers les maisons d’édition, la presse, les enquêtes journalistiques, les mémoires d’acteurs, perd progressivement le monopole de l’écriture de l’histoire. Une autre histoire émerge, y compris dans les manuels scolaires ».
Ou encore : « Les premiers pas au pouvoir de Bouteflika ont été marqués par toute une série d’initiatives et de gestes spectaculaires, perçus, à ce moment, comme autant de signes pour les retrouvailles de mémoire. On peut citer son discours de Constantine sur la place des juifs dans l’histoire de la ville. On peut rappeler aussi l’apparition des noms de figures du mouvement national comme Messali, Abane, Khider sur des lieux publics (aéroports). Et puis, il y a eu une profusion de témoignages dont ceux, importants, de Louisette Ighilahriz et du Général Aussaresses … ».

B. Stora s’en est d’ailleurs expliqué face à Pascal Bruckner dans une interview récente au Figaro : Pascal Bruckner-Benjamin Stora : contre l'oubli, la mémoire ou l'histoire.
Propos recueillis par MARIE-LAURE GERMON ET STÉPHANE MARCHAND
15/10/2007.
Mise à jour : 11:27 http://www.lefigaro.fr/debats/20061114. ... toire.html

« L'Algérie révise aussi progressivement son histoire, dit-il. Par exemple, elle ne minore plus le rôle de Messali Hadj, le premier à réclamer l'indépendance de l'Algérie, adversaire du FLN, dans son histoire. La réintroduction progressive de Ferhat Abbas, président du GPRA, considéré comme un « réformiste bourgeois » suit le même processus ».

Benjamin Stora a le droit, comme chacun de nous, de consacrer ses propres travaux d’historien à l’étude de ce domaine de l’histoire. Il a le droit aussi de tenir de tels propos parce qu’il sait ce dont il parle : il est lui-même un juif de Constantine (il nous dit avoir été circoncis suivant la tradition le 8° jour après sa naissance). Il est né en 1950, il a été « rapatrié » en 1962. Il a son propre nom, « Benjamin Stora », dans le cimetière juif de Constantine, proche du « Charah » (au Maroc, on parle de « Melha »). Cette tombe, il l’a cherchée lors de son premier retour en Algérie – mais dans son trouble, il n’a pu la retrouver – il ne l’a fait qu’après la mort de son propre père, lorsqu’il est lui-même retourné une 2° fois en Algérie, deux ans plus tard. C’est la tombe de son grand-père – mais il éprouvait, nous dit-il, "la sensation étrange" que c’était la sienne propre. Vous pouvez regarder ce qu’il en dit à dzlit.free.fr/stora.html : « Une enfance à Constantine ». Et qu’on ne nous fasse pas à son sujet le discours éculé sur le problème de la subjectivité ou de la partialité supposées de l’historien. Je vous renvoie à ce sujet à ce qu’en a dit Antoine Prost (dont j’ignore totalement s’il a lu ou non B. Stora) lors de sa dernière leçon devant ses étudiants de la Sorbonne en 1998 (Vingtième siècle. Revue d’histoire, numéro 65 de janvier-mars 2000 ).



Ce qui m’a également beaucoup intéressée aussi dans cette lecture de Benjamin Stora, c’est qu’il voit, nous concernant à nous, citoyens de ce pays, la France, une autre face des conséquences de la colonisation de l’Algérie.
D’une manière qui me paraît nous interpeller, il relie ce qu’il appelle « le refus officiel » en France « de regarder notre histoire en face » aux problèmes identitaires qui agitent actuellement notre pays en proie à la « crise des banlieues ». Et il voit dans cette dernière une conséquence de la colonisation française en Algérie. (analyse qui n’est évidemment pas celle de Pascal Bruckner dans la double interview au Figaro que j’ai citée plus haut) :
Le schéma explicatif que nous propose B. Stora est le suivant (cf notamment son ouvrage, daté de 1999, et dont le titre parle de lui-même : « Le transfert de mémoire : de L’Algérie française au racisme anti-arabe, la Découverte (Essai). Et, comme il a de la suite dans les idées, il y est revenu en 2007 : La guerre des mémoires : La France face à son passé colonial, Editions de l’Aube, La Tour d’Aigues (Essai).Donc, voici son schéma, si j’ai bien compris :
1) Il y a en France refus officiel de regarder en face cette colonisation de l’Algérie qui appartient cependant à notre histoire nationale (cela conduit d’ailleurs, d’après lui, à une défaillance de l’enseignement dispensé à nos enfants).
2) La conséquence en est que divers groupes constitutifs de notre société française actuelle sombrent dans ce qu’il appelle une « mémoire de rumination ». Il y aurait donc également en France un « communautarisme des mémoires ». Certaines d’entre elles sont constituées autour de souvenirs de la colonisation et de la guerre d’Algérie "dans le déni et l’occultation de leurs pages les plus noires".
3) Conséquence de cette conséquence : une idéologie d’exclusion qui trouve un écho dans notre société pourtant maintenant multiculturelle. Avec les suites que l’on sait.

Il affirme face à Pascal Bruckner dans l’article du Figaro que je cite plus haut :
« Certes, on peut déplorer le morcellement du discours et considérer que toutes les revendications risquent de miner un discours unitaire, de fissurer une légitimité républicaine. Mais on peut aussi comprendre tous ces mouvements, issus des profondeurs de la société et porteurs de témoignages particuliers, pour les intégrer dans un nouveau discours républicain plus conforme à la réalité. Oui, il faut reconstruire nos mémoires nationales, comme nous l'avons fait sur d'autres registres, avec l'esclavage et la période vichyste. »
Pascal Bruckner lui répond avec courtoisie.

Cette problématique de Benjamin Stora, je la trouve d’une étonnante richesse. Je ne l’avais pas du tout saisie lors de ma lecture en diagonale des 3 petits bouquins qu’il a consacrés à l’Algérie dans la collection « Repères » à la Découverte (que la personne bénévolente qui me les a « chouravés » en soit ici remerciée, si elle me lit).
Cela m’amènera, lorsque j’aurai un peu de temps ; à reprendre ce qu’en disent Gérard Noiriel (qui est né en 1950, comme B. Stora) et son équipe ainsi que Claude Liauzu (Il était bien jeune – il est de ma génération - et l’annonce de sa mort – le 23 mai 2007- m’était passée inaperçue).

Dans tout cela, B. Stora est parfaitement conscient des difficultés inhérentes à une telle entreprise pour un historien. Dans un entretien de septembre 2005 pour Façila, Yasmina Belkhacem lui fait remarquer à la fois qu’il y a des délais pour la consultation des archives étatiques et que « la parole des acteurs est une parole forcément blessée, subjective, partiale et qu’elle peut être difficile à manier ». Il ne cherche pas à dissimuler les risques que court l’historien, mais il répond : (Ce risque) , « il faut le surmonter en tentant d’articuler l’immédiateté de la perception de l’histoire avec tout le lent travail de mémoire. Donc, l’historien qui travaille sur comment s’organisent les représentations dans une société dans l’après-coup doit aussi, en aval, réfléchir à comment ces effets fonctionnent dans l’histoire en train de se vivre. Cela dit, travailler sur l’histoire immédiate, comme celle de la guerre d’indépendance algérienne, est une difficulté extrême, un « danger » dans le travail historique. »

Et il conclut : il faut aller plus loin : « Dépasser les contraintes subjectives de la parole des acteurs ou réglementaires et les conduites d’Etat ».
Notons par ailleurs que Benjamin Stora, grand historien, est également sociologue reconnu – ce qui ne peut qu’enrichir les données sur lesquelles il travaille.


J’ai travaillé sur Benjamin Stora, historien : si j’ai une minute, je vais « poster » un message dans la rubrique sur l’épistémologie.

_________________
"Si l'histoire peut servir à quelque chose, c'est à ouvrir les yeux" (Pierre Vidal-Naquet).

Ou encore : "Le travail historique n'est pas l'évocation d'un passé mort, mais une expérience vivante dans laquelle l'historien engage la vocation de sa propre destinée" (H.I. Marrou, cité paraît-il souvent par P. Vidal-Naquet).


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Message Publié : 14 Déc 2007 23:54 
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Polybe
Polybe

Inscription : 14 Déc 2007 16:20
Message(s) : 62
Un document pouvant être rattaché à ce « fil » sur les conséquences de la colonisation en Algérie.

Il n’est malheureusement pas daté, mais tout me porte à croire qu’il date d’après le statut de 1947.

C’est bientôt Noël : les rayons librairie des grandes surface regorgent de livres-cadeaux. J’ai résisté vertueusement au rayon « chats » (Hans Sylvester serait-il, à mon insu, décédé, lui aussi ? C’est lui que je préférais, mais il avait fait ces dernières années des émules …). Le rayon « Nostalgie, nostalgie … », maintenant. L’éventail de clientèle visée est large : depuis les gens de ma génération (« maintenant que la jeunesse a fui, voleur généreux » …) – jusqu’aux gamins qui veulent savoir comment c’était à l’époque de Mamie. C’est ainsi qu’il y a deux ans, j’étais tombée dans les filets de Stéphane Audoin-Rouzeau – ou d’Annette Becker – ou des deux à la fois, je ne sais plus ; l’année dernière (et par trois fois !) dans ceux de Monsieur Jean-Luc Mayaud. Cette année – entre autres titres alléchants, pour la somme de 11, 40 euros (prix conseillé : 12 euros) : Cahiers de géographie, de Rachel Grunstein, Henri Mérou, Jérôme Pecnard, les Arènes, septembre 2007. Exactement le cahier que j’ai connu dans mon enfance. Mais en fait, ce n’est pas le cahier d’un seul élève : c’est un pot-pourri dont les parties datées s’étendent entre 1941 et 1954. Il y aurait plusieurs documents à retenir en relation avec ce fil. Je me borne pour l’instant à recopier une petite rédaction :

« Titre : une école arabe. »

"Une mélopée s’élève : ces voix douces et chantantes sont celles d’une école de garçons, l’école du village mêne.
[corrigé ensuite au crayon : « même » et toujours au crayon : un petit bâton en marge, désignant une faute] …
Nous nous arrêtons une minute, devant une dizaine de petites faces éveillées et brunes, coiffées de chié-chia, se balançant en cadence d’un même mouvement rythmique, au dessus de petites tablettes de bois ou court des versées du courant. "
[puis correction : trois fautes encore dénponcées par des petits traits verticaux, en marge, et l’élève a rectifié : "où courent des versées du corant". Le maître s’est abstenu de donner son appréciation.] ».

Ah la bonne heure ! ...

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