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 Sujet du message : Frédégonde par Anne Bernet
Message Publié : 31 Mai 2020 5:31 
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Jean Froissart
Jean Froissart
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Je vous propose une nouvelle fiche de lecture faite par mon camarade Didier Lafargue. Il ne préfère pas s'inscrire sur le forum pour le moment.De nouveau Anne Bernet pour une biographie de Frédégonde cette fois-ci. Bonne lecture B)



Frédégonde
Par Anne BERNET
(Paris, Pygmalion, 2012)



Frédégonde était une Gauloise issue d’un milieu modeste. Elle est née au VIe siècle, vers l’an 540.

A l’époque, son peuple ne s’appartenait plus et était soumis à la domination des Francs, lesquels s’étaient imposés depuis la chute de l’empire romain. Clovis, qui en était l’initiateur, s’était soucié d’établir un certain modus vivendi entre les Francs et les Gaulois. Mais ses successeurs s’étaient véritablement comportés comme en pays conquis et ne ménageaient pas les Gaulois qu’ils écrasaient d’impôt. Pour bien se faire voir des dominants francs, les Gaulois donnaient à leurs enfants des noms d’inspiration germanique. C’est ainsi que notre héroïne reçut le prénom ridicule de Frédégonde, de Frieda, la « paix » et de Gund, la « bataille », deux termes antinomiques, ce qui souligne l’ignorance de ses parents.

Lors des premières années de son existence, le pouvoir des successeurs de Clovis, les Mérovingiens, était détenu par Clotaire 1er l’un de ses fils. Ce dernier avait réussi, à force de violence et de fourberie, à réunifier tout le Regnum Francorum, l’empire mérovingien, sous sa domination. Il avait eu la cruauté de faire périr son fils Chramme, ainsi que ses enfants, en les faisant tous brûler vifs, après qu’il se soit révolté contre lui.

Dans cette famille existait une sainte : Radegonde. A l’origine fille d’un souverain d’Alsace obligée d’épouser Clotaire 1er, elle était finalement entrée dans les Ordres et s’était retirée dans un couvent à Poitiers.

A la mort de Clotaire 1er, le royaume avait été partagé entre ses enfants.

Les règles de succession n’étaient alors pas séparables du droit privé. La notion d’Etat était encore très floue. A la mort du monarque, ses enfants se partageaient son royaume comme une propriété privé comme ils le faisaient à l’époque en ce qui concernait le butin de guerre. Le droit d’aînesse ne s’était pas imposé. De plus, la société franque, mal christianisée, ne reconnaissait pas un droit absolu au mariage religieux ce qui impliquait que les bâtards avaient les mêmes droits que les enfants légitimes. En fait, la polygamie était encore de règle. Ainsi, les rois avaient-ils des enfants, de leur femme légitime et aussi de leurs différentes concubines, tous à égalité.

Les enfants de Clotaire étaient Caribert, Sigebert, Gontran, tous issus de son épouse légitime et solidaires entre eux. Le petit dernier était Chilpéric, issu d’une concubine. Il se savait en position de faiblesse par rapport à ses frères et n’entendaient pas se laisser écarter de la succession paternelle.

Se méfiant de ses fils, Clotaire s’était bien gardé de les allier à des familles régnantes étrangères, jugées trop puissantes. Il se contenta donc de les marier à des filles de ses leudes, de ses fidèles. C’est ainsi qu’il maria le jeune Chilpéric à une certaine Audowere, relativement jolie mais complètement idiote. Elle donna à son mari plusieurs fils :

:arrow: Théodebert.
:arrow: Mérovée.
:arrow: Clovis.

Et une fille :
:arrow: Basine.

Malgré cela, Chilpéric n’aimait pas cette épouse qui lui avait été imposée. Recherchant l’amour ailleurs, il tomba amoureux d’une de ses suivantes particulièrement jolie.

C’était Frédégonde.


I. La maîtresse de Chilpéric.

La mort de Clotaire 1er prit de cours ses fils qui ne s’y attendaient pas. Ils se disputèrent le royaume.

Chilpéric, qui avait peur d’être lésé par ses aînés, voulut prendre les devants, et fonça vers Paris avec quelques troupes pour s’emparer du trésor qui y avait été entreposé par son père. Mais, il vit avec désolation que les caisses étaient vides et ses soldats l’abandonnèrent car il ne pouvait les payer. Il se vit mort, ses frères accourant et menaçant de le tuer. Magnanimes envers ce jeunot, ils lui pardonnèrent cependant et l’admirent au partage du regnum Francorum. Il n’en eut cependant qu’une part infime, soit les terres autour de la ville de Soissons. Sigebert eut l’Austrasie (l’Est de la France et une partie de l’Allemagne), Gontran, la Burgondie (tout le Midi), Caribert, la France de l’Ouest.

Dépité, Chilpéric se consacra, les premières années, à la poésie. Il s’intéressa aussi à la théologie, même s’il ne comprenait rien au dogme de la Trinité comme tous ses congénères. Il s’ennuyait avec Audowere qui ne pipait mot à tous ces problèmes. Par contre, sa maîtresse Frédégonde, habilement, s’y intéressa et en sut bientôt bien plus que la plupart de ses contemporains. Si elle voulait continuer à plaire à Chilpéric, elle se devait d’avoir les mêmes passions que lui, forcément. La réussite était à ce prix.

Chilpéric n’en convoitait pas moins les villes de Tours et de Reims qui appartenait à Sigebert, son frère qu’il jalousait terriblement depuis toujours. Profitant de ce que celui-ci guerroyait à l’Est contre les Avars, il s’en empara. Mais Sigebert, revenant à marche forcée, les lui reprit. Chilpéric n’avait pas de chance sur le plan militaire.

La fortune allait cependant lui sourire. Caribert mourut ce qui entraîna le partage de ses Etats. Cette fois-ci, Chilpéric eut la part du lion puisqu’il acquit pratiquement toute la France de l’ouest qui allait très vite s’appelait la Neustrie. C’est ainsi que, lors de ce partage de 568, le Regnum Francorum allait avoir trois souverains, situation qui allait conditionner la vie de Frédégonde :

:arrow: Chilpéric, roi de Neustrie, avec pour capitale Soissons.
:arrow: Sigebert, roi d’Austrasie, avec pour capitale Metz.
:arrow: Gontran, roi de Burgondie, avec pour capitale Chalon.

Le fait déterminant devait être la rivalité entre Chilpéric et Sigebert, entre la Neustrie et l’Austrasie. Entre les deux, Gontran allait pratiquer une politique d’équilibre, accordant son soutien tantôt à l’un, tantôt à l’autre, au gré des rapports de force.

Ce faisant, Chilpéric était toujours marié officiellement à Audowere, même s’il préférait vivre avec Frédégonde qu’il retrouvait en cachette. Malgré son faible niveau d’intelligence, Audowere se gardait bien de le provoquer et acceptait toutes ses incartades, car elle ne voulait pas être trop facilement répudiée par son mari, ainsi qu’il était advenu à une femme de Gontran, moins facile. Cette souplesse n’arrangeait pas Frédégonde qui aurait bien voulu que sa rivale soit écartée afin qu’elle puisse épouser Chilpéric. Aussi, toujours la suivante de la reine, elle lui suggéra l’idée d’être elle-même la marraine de sa fille Basine qu’il fallait faire baptiser. Audowere qui ne connaissait rien à la théologie y consentit ce qui signa sa perte. En effet, selon les canons officiels, une mère ne devait pas être la marraine de son enfant ce qui nécessitait alors sa répudiation immédiate. C’est précisément ce qui arriva et Audowere dut se retirer dans un monastère, furieuse d’avoir été jouée par sa suivante qu’elle avait pourtant comblée de bienfaits ! Mais la reconnaissance n’était pas la vertu principale de l’ambitieuse Frédégonde qui voulait absolument arriver.

Cependant, Chilpéric n’avait pas encore décidé de l’épouser.

En effet, il venait d’apprendre que son frère détesté Sigebert venait de conclure un mariage fort intéressant avec une princesse wisigothe nommée Brunehilde. Pour les Wisigoths, pourtant ennemis héréditaires des Francs depuis leur défaite à Vouillé, il s’agissait d’opérer un renversement d’alliance en s’alliant avec leurs anciens adversaires pour se protéger des Byzantins de l’empereur Justinien, lequel tentait de refaire l’empire romain. Les Francs étaient eux-mêmes menacés.

Mais Chilpéric était jaloux et voulait conclure un mariage similaire. Aussi obtint-il la main de la fille aînée du roi des Wisigoth Galswinthe, sœur de Brunehilde. Il consentit pour cela à toutes les concessions possibles, à savoir la cession de pratiquement tout le Sud-ouest aux Wisigoth, sous couvert de le donner à Galswinthe si le mariage ne fonctionnait pas. En fait, il s’était aperçu, un peu tard, que des deux princesses wisigothes il avait pris la plus laide et très vite ne pensa qu’à s’en débarrasser. Sur l’instigation de Frédégonde, que ce mariage n’arrangeait pas, il la fit étrangler dans sa chambre. Ce meurtre causa une effroyable réputation à Chilpéric, voire à Frédégonde, nuisant à son image dans le monde chrétien, tout particulièrement chez les Wisigoths en Espagne bien sûr. Naturellement, Chilpéric se garda bien de donner la dot de Galswinthe, le sud-ouest aquitain, aux Wisigoths.

Une semaine après cet assassinat, en 569, Chilpéric épousa Frédégonde qui reçut le titre de reine.


II. La reine de Neustrie.


La guerre éclata alors entre Chilpéric et Sigebert, entre la Neustrie et l’Austrasie. Sous l’influence de son épouse Brunehilde, qui n’entendait pas laisser le meurtre de da sœur impunie, Sigebert entra en lutte contre son frère dans le but, cette fois-ci, de réunifier tout le regnum francorum sous son sceptre.

Chilpéric envoya son fils aîné Théodebert combattre les troupes de Sigebert en Aquitaine. Il y trouva la mort, à la grande satisfaction de Frédégonde qui voyait ainsi disparaître l’un des fils d’Audowere. Les troupes austrasiennes entrèrent dans Paris. Puis elles foncèrent vers Rouen. Chilpéric était aux abois car ses troupes ne pouvaient les contenir. De plus tous ses fidèles, ses leudes, tendaient à l’abandonner au profit de Sigebert triomphant. Celui-ci était alors sur le point de se faire couronner roi de toute la Francia à Rouen. Chilpéric allait-il disparaître ?

Non grâce à Frédégonde.

Celle-ci, usant de son charme auprès des hommes qu’elle séduisait sans rien leur céder du tout, envoya en effet deux tueurs à Rouen qui plantèrent leur scramasaxe dans le cœur de Sigebert, profitant d’un moment de confusion où celui-ci était acclamé par la foule. Puis, ils disparurent aussi vite que possible pour aller débaucher tous les fidèles de Sigebert. Dès lors, le courant s’inversa et Chilpéric put entrer en vainqueur à Rouen, en l’année 575. Les généraux austrasiens n’eurent pas le temps de poursuivre l’œuvre de réunification de Sigebert. L’un d’eux livra même sa femme Brunehilde à Chilpéric qui la mit sous la garde de l’évêque Prétexta. La fourberie de Frédégonde avait sauvé la Neustrie.
insi se trouvaient mis pour la première fois en vis-à-vis Frédégonde et Brunehilde, la future régente de Neustrie et la future régente d’Austrasie, lesquelles allaient tant s’opposer dans l’avenir. Il est probable cependant que les deux femmes ne se rencontrèrent pas, Brunehilde tenant beaucoup à éviter sa belle-sœur.

Vite cependant, Chilpéric rendit sa liberté à Brunehilde qui rejoignit l’Austrasie où elle dut composer avec le pouvoir des nobles qui gouvernait l’Etat au nom du jeune Childebert II, le fils qu’elle avait eu de Sigebert.


III. La lutte pour le pouvoir.

C’est ainsi que l’action de Frédégonde avait sauvé Chilpéric de justesse. Celui-ci promit alors de consulter plus souvent son épouse quand une décision politique importante était à prendre. Frédégonde aimait Chilpéric et se gardait bien de le tromper. Très belle, elle usait sans vergogne de son pouvoir de séduction sur les hommes mais savait toujours les maintenir à distance. Elle et son mari formaient le « couple du diable » en quelque sorte. Mais Frédégonde était parfaitement consciente que, fille de rien, elle ne tenait que par Chilpéric. Lui mort, elle serait très certainement éliminé par les fils qu’il avait eu d’Audowere. Elle les connaissait et les tenait pour de tristes personnages qu’elle méprisait, sans aucun talent, ni intelligence. Quant à eux, ils la détestaient et elle le savait. Aussi devait-elle tout faire pour s’en débarrasser si elle voulait survivre.

Frédégonde a été accusée de beaucoup de crimes. Mais il faut dire qu’elle a été excessivement noirci par l’évêque Grégoire de Tours. Or, l’historien était inféodé au pouvoir austrasien et avait donc tout intérêt à accabler la reine de Neustrie de tous les maux, ce pour complaire à Brunehilde et à Childebert.

Elle avait donné plusieurs enfants à Chilpéric, meilleur moyen d’assurer son pouvoir en Neustrie :

:arrow: Chlodobert.
:arrow: Samson .
:arrow: Dagobert

et une fille :
:arrow: Rigonthe.

De façon générale, Frédégonde méprisait tous ces Francs qui ne l’avaient pas acceptée parmi eux. Elle se moquait notamment de leur procédure juridique par laquelle ils réparaient les dommages faits à autrui en donnant de l’argent (le wergeld). De son côté, tout comme les Francs d’ailleurs, elle se sentait peu adepte du christianisme, lequel ne restait chez elle que de surface. Pour elle, c’était le vieux fond celte qui parlait, et qui se résumait grosso modo dans la formule suivante « œil pour œil, dent pour dent ». Tendre la joue, pardonner les offenses étaient pour elle impensables, surtout dans le contexte où elle vivait. Elle avait trop d’adversaires contre lesquels il lui fallait lutter si elle voulait survivre. A la rigueur, et c’est une différence avec les Francs, sa ferveur chrétienne pouvait se manifester envers les Gaulois son peuple d’origine. Certes, elle se gardait bien de s’opposer à la fiscalité qui leur était imposée par les envahisseurs germaniques, trop attachée à sa position et au luxe qui en était l’apanage pour les voir menacés, mais elle fit quelques efforts pour les aider. Ainsi put-elle persuader Chilpéric, en lui insufflant la peur de l’enfer, de brûler les cadastres d’impôt, jugeant ceux-ci beaucoup trop lourds.

Frédégonde devait agir contre ses beaux-fils. Dans le cas de l’aîné Théodebert, ce fut facile puisqu’il trouva la mort dans la guerre contre l’Austrasie. Restaient Mérovée et Clovis.

Mérovée eut l’occasion d’approcher la reine Brunehilde, alors qu’elle était encore prisonnière de Chilpéric. Il en tomba éperdument amoureux et lui demanda de l’épouser. Brunehilde, qui s’amusait de ce gamin, y consentit cependant car elle y voyait un moyen de sortir de sa position de faiblesse. Puis une fois revenue en Austrasie, elle l’oublia. Mais le jeune Mérovée fut, sur l’instigation de Frédégonde, accusé de comploter contre son père. Arrêté, il fut forcé d’entrer dans un monastère. Mais il s’enfuit et se fixa en Austrasie, proche de la frontière de la Neustrie. Il escomptait se mettre au service de l’Austrasie, ennemi de la Neustrie, mais restait proche de la frontière pour le cas où son père mourrait subitement et lui permettrait ainsi de prendre le pouvoir en Neustrie. Connaissant son orgueil, Frédégonde usa de ce défaut pour l’attirer en Neustrie. C’est ainsi qu’elle lui fit croire que la ville de Thérouanne, gagnée à sa cause, avait décidé de le proclamer roi. Sans méfiance, Mérovée gagna Thérouanne où il fut immédiatement emprisonné. Accusé de haute trahison, d’avoir voulu assassiner son père Chilpéric, il était supposé connaître l’affreuse mort des parricides. En fait, il se suicida dans sa prison, à la grande satisfaction de Frédégonde qui en était ainsi débarrassée.

Seul Clovis, le dernier, représentait encore pour elle un danger. Elle sut s’en débarrasser à l’issue d’une tragédie qui causa à la reine gauloise les plus grandes douleurs.

En effet, une épidémie de variole sévissait à Paris où résidait la reine. Ses deux fils Chlodobert et Dagobert en furent victime et trouvèrent la mort. Frédégonde fut folle de désespoir car elle aimait beaucoup ses fils. Surtout, elle était de nouveau des plus vulnérables car, sa progéniture masculine n’existant plus, sa seule force résidait en Chilpéric. Lui mort…

Clovis, son beau-fils, n’hésitait pas à se rendre dans les lieux où résidait la reine, sous prétexte de rendre visite à son père Chilpéric. La reine n’y voyait que pure provocation. Surtout, cet inconscient imbécile insinuait à qui voulait l’entendre qu’il n’était pas pour rien dans la mort de ses demi-frères, une simple assertion qui n’avait pour but que de montrer qu’il n’avait pas peur de Frédégonde. Qui plus est, épris du beau sexe, il avait séduit la fille d’une des servantes de la reine. Tout de suite celle-ci s’imagina que c’était par l’entremise des deux femmes que Clovis avait fait empoisonner ses deux enfants. Elle les fit alors arrêter et, le fouet aidant, leur fit avouer tout ce qu’elle voulait. En fait n’existaient aucune preuve de ce prétendu assassinat, la procédure était grossière, mais cela suffit à Frédégonde pour faire arrêter Clovis, le faire accuser de complot et le traduire devant son père Chilpéric. Celui-ci avala tout et le livra à la vindicte de sa femme, ce qui montre qu’il avait une entière confiance en son jugement. Finalement, Clovis fut retrouvé assassiné dans sa prison (un de ses leudes qui craignait sa dénonciation ? Frédégonde ?). Ainsi gagnait la reine encore une fois, mais il faut dire que le jeune Clovis n’avait pas été très malin !

Les fils d’Audowere n’avaient pas volé ce qui leur était arrivé. Ils avaient voulu jouer aux plus forts, ils avaient perdu. A l’époque mérovingienne, c’était celui qui frappait le premier qui gagnait. Chilpéric et Frédégonde le savaient et avaient tout de suite appliqué cette règle.

Des derniers enfants survivants d’Audowere, la première épouse, ne restait plus que sa fille Basine.

Celle-ci vivait avec sa mère Audowere dans un monastère au Mans. Frédégonde auraient bien voulu faire tuer l’une et l’autre sous un quelconque prétexte, mais son mari ne voulait pas, tout au moins en ce qui concernait Basine. Il avait en effet besoin de sa fille pour asseoir son influence en la mariant à une grande famille princière, si possible en la casant chez les Wisigoth d’Espagne. Cela n’arrangeait pas Frédégonde qui ne voulait absolument pas que sa belle-fille devienne reine d’Espagne, encore moins reine de Neustrie puisque la tradition mérovingienne acceptait que les femmes occupent le trône. Aussi, si elle ne pouvait tuer Basine, elle devait la rendre inoffensive. Avec l’accord de Chilpéric, elle envoya une dizaine de ses sbires s’occuper d’elle et de sa mère dans l’endroit où elles s’étaient retirées. Arrivés devant Audowere, ils lui passèrent l’épée à travers le corps. Quant à Basine, elle fut tout simplement victime d’un viol collectif ! Un par un, ils assouvirent leurs désirs sur l’adolescente, lui enlevant sa virginité, la rendant ainsi inacceptable pour n’importe quel parti. Obligée de se faire religieuse, elle rejoignit le couvent dirigé par sa tante Radegonde. Frédégonde était enfin soulagée.

Puis, à sa plus grande joie, elle mit au monde, (alors qu’elle avait plus de 40 ans !) en mars 583 à Nogent, un autre fils qui fut prénommé Thierry. Mais celui-ci mourut très rapidement en 584 à Paris, à la suite d’une épidémie de gastro-entérite hivernale. Frédégonde n’avait décidément pas de chance.

Ne se contenant plus, elle voulut de nouveau absolument trouver un ou des coupables.

Opéraient alors dans Paris, des femmes que l’on disait guérisseuses et que les âmes les plus superstitieuses qualifiaient vulgairement de sorcières. En fait, leur savoir était grand, elles avaient la connaissances de toutes les plantes et de leur vertu, et en savaient souvent bien plus que les praticiens officiels. Mais comme une même plante pouvait guérir ou tuer selon la dose prescrite et l’état du patient, on voyait souvent en elles des empoisonneuses et l’on s’en méfiait. Il se trouve que Frédégonde apprit que leur connaissance des herbes aurait très bien pu sauver son fils Thierry et qu’elles n’avaient pas proposé leurs services ! En fait, elles s’en étaient bien gardées, sachant la crainte dont elles étaient l’objet, et n’avaient pas voulu trop s’avancer alors qu’on ne leur avait rien demandé. Mais Frédégonde n’entrait pas dans ces détails et les fit toutes arrêter. Elles aussi avouèrent tout ce qu’on voulut sous la torture et finirent brûlées vives, noyées dans la Seine, ou écrasées sous de lourdes voitures chargées ! Tels étaient les mœurs du temps.

Après cela, Frédégonde connut une crise morale en pensant que ses pêchés avaient été la cause de tous ses malheurs. Aussi, pour soulager sa conscience, elle obtint de Chilpéric qu’il fasse brûler les cadastres où étaient notés les impôts des Gaulois estimant ceux-ci beaucoup trop lourds.

Entretemps, son ennemie Brunehilde avait réussi à conquérir le pouvoir en Austrasie en évinçant tous les anciens conseillers de son mari Sigebert. Au nom de son fils, le jeune Childebert II, elle s’était imposée comme régente du royaume. C’est elle qui gouvernait derrière le jeune roi, esprit mou et peu consistant.

Elle et Frédégonde allait bientôt engager une lutte sans merci.

Frédégonde, qui n’avait dès lors plus de fils, désirait absolument en donner un autre à Chilpéric. Mais elle vieillissait et savait qu’à son âge, ce serait difficile. Malgré tout, en juin 584 elle mit encore au monde un garçon, lequel cette fois-ci se révéla le bon, puisqu’il s’agissait du futur Clotaire II.

En effet, ses parents se mirent d’accord pour lui donner le nom de son grand-père, voulant par-là l’enraciner davantage dans la dynastie. Ils tinrent cependant sa naissance secrète un certain temps afin de le protéger d’éventuels complots.
Ce faisant, Frédégonde était parvenue à caser sa fille Rigonthe en la fiançant à l’héritier du trône des Wisigoth Reccared, fils du roi Leovigild. Sa fille serait ainsi reine d’Espagne. Cependant, elle ne se pressait pas de la remettre aux ambassadeurs de Tolède, voulant l’avoir sous la main si une crise de succession se déclarait en Neustrie. Finalement sa fille partit mais un évènement imprévu vint remettre toute l’affaire en question.

En effet, une catastrophe survint brutalement dans la vie de Frédégonde : son mari Chilpéric, roi de Neustrie, fut soudainement assassiné à Chelles, près de la Marne, en octobre 584, dans les mêmes conditions que jadis son frère Sigebert.

Etant donnée la proximité non loin, à Meaux, de Brunehilde et de Childebert II, il était clair que ce meurtre avait été prémédité par la régente d’Austrasie. Celle-ci allait cependant tout faire pour que ce soit son ennemie Frédégonde qui soit accusée ! Elle comptait bien profiter de l’aubaine pour s’emparer de la Neustrie au profit de son fils et commença tout de suite en s’emparant de Soissons, la capitale historique du royaume.


IV. La régente de Neustrie.

Du reste, pour la reine de Neustrie commençaient des jours difficiles car son mari mort, son pouvoir ne se justifiait plus et elle pouvait à tout moment être supprimée. Elle ne tenait que par l’existence de son jeune fils Clotaire II. Encore sa légitimité était-elle contestée du fait que sa naissance avait été tenue secrète. Brunehilde, en tout cas, ne se ferait pas faute de la mettre en doute à tout prix.

Frédégonde, alors, sut se montrer très énergique et user de sa connaissance des hommes. Très intelligemment, elle choisit de se mettre sous la protection de son beau-frère Gontran, roi de Burgondie, car elle savait que ce dernier se refuserait absolument à ce que l’Austrasie absorbe la Neustrie, car alors, son propre royaume ne pèserait plus très lourd. Il accepta d’emblée de défendre « la veuve et l’orphelin », et se mit en route pour Paris. Frédégonde, bien sûr, escomptait bien plus tard récupérer le pouvoir qu’il lui abandonnait quand sa situation serait plus solide.

En attendant, Gontran n’entendait pas lui laisser la moindre parcelle de pouvoir puisque, une fois arrivé à Paris, il la fit mettre en résidence surveillée, dans sa villa de Vaudreuil près de Rouen, sous la surveillance de l’évêque Prétextat, religieux irascible ennemi de Frédégonde. Il s’opposa cependant absolument aux demandes de Brunehilde qui exigeait d’abord la remise de Paris à l’Austrasie, ensuite et surtout que lui soit livrée Frédégonde afin qu’elle soit jugée et exécutée pour ses crimes. Brunehilde calomniait systématiquement son ennemie en estimant qu’il en resterait toujours quelque chose susceptible de la détruire. C’était une différence avec Frédégonde qui, elle, n’agissait jamais à l’aveuglette, faisait des choix, et frappait toujours ses adversaires avec discernement.

Quant à Gontran, il s’amusait de ces deux femmes qui s’opposaient l’une l’autre, se refusant à céder à leurs désirs, tout en se défiant plus particulièrement de Brunehilde qui, forte de son pouvoir en Austrasie, était la plus redoutable. En principe, il avait fait de Childebert II son héritier. Mais il reconnaissait la légitimité du jeune Clotaire II, son autre neveu, et concevait fort bien qu’il puisse lui succéder, ce à la grande fureur de la régente d’Austrasie.

De fait, celle-ci songeait éventuellement à faire assassiner son beau-frère. Aussi se résolut-il finalement à quitter Paris et à rejoindre Chalon, sa capitale en Burgondie.
Entretemps, Rigonthe, la fille de Frédégonde, avait été abandonnée par les ambassadeurs en route vers Tolède, lesquels ne voyaient plus d’intérêt à ce mariage neustrien à présent que Chilpéric était mort. Menacée d’être livrée aux représentants de Brunehilde, elle fut immobilisée quelque temps en Aquitaine. Elle parvint finalement à rejoindre sa mère à Paris. Les deux femmes eurent entre elles de sévères explications.

En effet, si Frédégonde avait adoré ses deux fils, elle s’était toujours mal entendue avec sa fille, un caractère aussi entier qu’elle et qui lui ressemblait trop. Entre elles existait un rapport amour-haine. Rigonthe reprochait à sa mère d’avoir tardé à la faire partir pour Tolède. Si elle était arrivée là-bas avant l’assassinat de son père, elle aurait été reine d’Espagne. Frédégonde avait beau faire entrevoir à cette gamine que jamais Leovigild ne l’aurait gardée dès lors que la Neustrie ne comptait plus, Rigonthe se refusait à considérer les choses ainsi.

De sa résidence surveillée, Frédégonde se reprenait à espérer. Elle savait en effet qu’elle pouvait compter sur un puissant soutien : celui des grands de Neustrie. En effet, ceux-ci ne voyaient pas sans amertume le royaume passer sous le contrôle de la Burgondie ou de l’Austrasie. Or, il ne pouvait être indépendant sans un roi de Neustrie, en l’occurrence Clotaire II, avec pour le moment la régence nécessaire de sa mère Frédégonde. Celle-ci, toujours experte dans l’art de manipuler les hommes, savaient utiliser les services de ses amoureux.

C’est ainsi qu’elle parvint, de sa prison dorée, à faire assassiner par l’un d’eux l’évêque Prétextat. Celui-ci ne fut d’abord que blessé et sur son lit de mort invectiva la reine en l’accusant de tous les maux possibles. Il finit cependant par expirer et Frédégonde en fut débarrassée. Naturellement, Brunehilde fit tout pour que Frédégonde soit accusée de ce crime mais en vain.
Gontran étant occupé en Burgondie par de nouveaux combats contre un de ses rivaux, Gondovald, fils illégitime de Clotaire 1er, qui tentaient d’usurper son trône, Frédégonde eut les mains libres et reprit le pouvoir en Neustrie, pouvoir qu’elle exerça au nom de son jeune fils qui n’était encore qu’un enfant.

Pour mieux lutter contre l’Austrasie et la Burgondie, elle tenta de se rapprocher de la petite Bretagne (l’ancienne Armorique), notamment en s’efforçant de lancer les Bretons contre les possessions austrasiennes du Cotentin. Gauloise connaissant la volonté d’indépendance de ce peuple, elle se refusait à vouloir l’annexer à son royaume, contrairement à ce qu’avait voulu son mari Chilpéric, et préférait rechercher une alliance avec eux.
Au début 590, son fils Clotaire tomba malade et faillit mourir, comme autrefois ses deux aînés. Brunehilde, et aussi Gontran, à qui ce gosse compliquait singulièrement la vie, supputaient sur sa mort et ses conséquences certaines pour la Neustrie. Il est certain que si elle s’était produite, Frédégonde aurait été éliminée et elle le savait. D’ailleurs, elle le fit baptiser en toute hâte, cérémonie qui équivalait à une reconnaissance de ses droits par ses pairs. Heureusement pour elle, il survécut, mais elle avait eu chaud.
Finalement, Gontran mourut, en 593, laissant son royaume à Childebert II, c’est-à-dire à sa mère Brunehilde, régente d’Austrasie.
Ainsi la Neustrie avait-elle à faire face à une Austrasie bien plus puissante puisqu’elle était renforcée de la Burgondie.
Malgré tout, Frédégonde sut résister aux menaces de l’Austrasie-Burgondie en menant une guerre victorieuse contre elle. Si le royaume ennemi, désormais plus vaste, disposait de troupes plus nombreuses, elles étaient dispersées et de valeur inégales, tandis que celles de Frédégonde étaient constituées de combattants d’élite. Ainsi la reine de Neustrie réussit-elle à reprendre Soissons après avoir été victorieuse à Trucy en 593. Ses troupes devaient s’emparer de Paris peu après. Entretemps, le fils de Brunehilde, Childebert II, mourut prématurément en 595, d’une intoxication alimentaire. Evidemment, sa mère accusa Frédégonde de l’avoir fait empoisonner.

Toutes ces épreuves avaient progressivement miné la régente de Neustrie et ses forces l’abandonnaient peu à peu. Aussi désirait-elle que son fils soit rapidement capable d’exercer le pouvoir. Elle voulait surtout éviter l’erreur de Brunehilde qui avait été absolument étouffante envers son fils et avait fait de lui un être mou et sans volonté. Frédégonde au contraire voulait que son fils, Clotaire, s’affirme et sache remplir son rôle de souverain. C’est ainsi que, alors qu’il avait enfin atteint l’âge d’homme, elle s’effaça et s’abstint de participer à la prise de Paris qui fut le fait du seul Clotaire II et de ses leudes.

Peu après Frédégonde tomba malade et mourut en 597, à l’âge de cinquante-sept ans.

Plus tard, en 613, Clotaire II son fils devait abattre Brunehilde et faire triompher la branche de Neustrie dans le Regnum Francorum. Il devait être le père du fameux Dagobert, petit-fils de Frédégonde.

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«Κρέσσον πάντα θαρσέοντα ἥμισυ τῶν δεινῶν πάσκειν μᾶλλον ἢ πᾶν χρῆμα προδειμαίνοντα μηδαμὰ μηδὲν ποιέειν»
Xerxès, in Hérodote,

«L'Empereur n'avait pas à redouter qu'on ignorât qu'il régnait, il tenait plus encore à ce qu'on sût qu'il gouvernait[...].»
Émile Ollivier, l'Empire libéral.
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Message Publié : 31 Mai 2020 7:18 
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Belle histoire.

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Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer (Guillaume le Taciturne)


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Message Publié : 31 Mai 2020 9:50 
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Jean Froissart
Jean Froissart
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Inscription : 14 Avr 2006 21:21
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Personnellement, je trouve ça très... caricatural.

Et l'histoire de Frédégonde attachée par les cheveux à la queue d'un cheval et traînée au galop jusqu'à ce que mort s'ensuive, c'est donc une légende ?

EDIT : oups, j'ai confondu avec Brunehaut, c'est un comble !


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Message Publié : 05 Juin 2020 14:36 
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Plutarque
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Atlante a écrit :
Personnellement, je trouve ça très... caricatural.

Et l'histoire de Frédégonde attachée par les cheveux à la queue d'un cheval et traînée au galop jusqu'à ce que mort s'ensuive, c'est donc une légende ?

EDIT : oups, j'ai confondu avec Brunehaut, c'est un comble !


Autant que peut l'être l'histoire du vase de Soissons et ce qui arrive un an plus tard je suppose...


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Message Publié : 05 Juin 2020 14:50 
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Inscription : 27 Avr 2004 17:38
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Il existe un livre sur Brunehaut qui est excellent et qui est écrit par Dumézil. C'est du sérieux, et il montre la fondation du mythe comme il le fait souvent.

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