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Message Publié : 13 Jan 2019 13:29 
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Jean Mabillon
Jean Mabillon

Inscription : 10 Fév 2014 7:38
Message(s) : 2871
Localisation : Versailles
Marc Fumaroli, dans "Exercices de lecture" cite le chevalier de Méré, qui rapporte un épisode peu connu de la vie de Blaise Pascal :

« Je fis un voyage avec le D.D.R. [duc de Roannez] qui parle d’un sens juste et profond, et que je trouve de fort bon commerce. M. M. [Damien Mitton] que vous connaissez, et qui plaît à toute la Cour, était de la partie ; et parce que c’était plutôt une promenade qu’un voyage, nous ne songions qu’à nous réjoguir, et nous discourions de tout. Le [duc de Roannez] a l’esprit mathématique et, pour ne pas ennuyer sur le chemin, il avait fait provision d’un homme entre deux âges, qui n’était alors que fort peu connu, mais qui depuis a bien fait parler de lui [Blaise Pascal].

C’était un grand mathématicien, qui ne savait que cela. Ces sciences ne donnenat pas les agréments du monde et cet homme, qui n’avait ni goût ni sentiment, ne laissait pas de se mêler en tout ce que nous disions, mais il nous surprenait presque toujours et nous faisait souvent rire. Il admirait l’esprit et l’éloquence de M. du Vair, et nous rapportait les bons mots du lieutenant-criminel d’O ; nous ne pensions à rien moins qu’à rle désabuser ; cependant nous lui parlions de bonne foi.

Deux ou trois jours s’étant écoulés de la sorte, il eut quelque défiance de ses sentiments, et, ne faisant plus qu’écouter ou qu’interroger, pour s’éclaircir sur les sujets qui se présentaient, il avait des tablettes qu’il tirait de temps en temps, où il mettait quelque observation. Cela fut bien remarquable qu’avant que nous fussions arrivés à P. [Poitiers] il ne disait presque rien qui ne fût bon et que nous l’eussions voulu dire, et, sans mentir, c’était être revenu de bien loin.

Aussi pour dire le vrai, la joie qu’il nous témoignait d’avoir pris un tout autre esprit était si visible que je ne crois pas qu’on en puisse sentir une plus grrande ; il nous la faisait connaître d’une manière enveloppée et mystérieuse.

Depuis ce voyage, il ne songea plus aux mathématiques, qui l’avaient toujours occupé, et ce fut là comme son abjuration ».

Que faut il en penser quant aux mœurs du temps et au comportement de Pascal qu'on n'imaginait pas ainsi ?


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Message Publié : 13 Jan 2019 15:33 
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Tite-Live
Tite-Live

Inscription : 13 Juin 2017 15:04
Message(s) : 309
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Il faut remettre cet épisode dans son contexte à savoir les années 1651-1654.
Pascal n'a pas 30 ans. Sa sœur Jacqueline vient d'entrer au couvent et lui-même est épuisé.
Il fait le choix de se tourner vers le "divertissement" de la vie mondaine (salons de Mesdames d'Aiguillon et de Sablé). C'est au sein de ces salons qu'il rencontre le duc de Roannez, le chevalier de Méré et Miton, esprits brillants et cultivés qui vont enrichir l'expérience de Pascal.
Pour le côté "époque", vous avez le "Discours de la vraie honnêteté" de Méré, défini en art d "… exceller en tout ce qui regarde les agréments et les bienséances de la vie..."
[… il faut observer tout ce qui se passe dans le cœur et l'esprit des personnes qu'ont entretient et s'accoutumer de bonne heure à connaître les sentiments et les pensées par des signes presque imperceptibles … Il faut avoir l'esprit bien pénétrant pour découvrir la manière la plus conforme aux gens qu'on fréquente...].
Pascal s'affine et apprend l'art de plaire. Ces salons étaient le point d'échanges pour personnes se proclamant "honnêtes gens". Ces "honnêtes gens" étaient, en matière de religion, des indifférents frôlant ce qui sera "les libertins".
Lorsqu'il médite son "Apologie", Pascal sera imprégné de ce milieu dont la philosophie visait essentiellement à réaliser une forme de bonheur terrestre par l'adaptation de l'individu à un idéal mondain.
A ce moment BP perd de sa ferveur religieuse, il se rapproche plus des Stoïciens (Epictète) et se plonge dans les écrits de Montaigne. Socialement, il mène grand train et songe à prendre épouse ; on lui attribue "Discours sur les Passions de l'Amour" (1652). A la demande de Méré, il résout le "problème des partis".

Pascal est donc loin d'endosser l'image de l'anachorète de Port Royal. Le rapport à la foi ne s'accompagne pas forcément d'un renoncement à la vie. Pour Pascal ce sera surtout la capacité à comprendre l'autre et ses paradoxes et le mot pivot sera "Amour" : l'amour de l'autre, la compassion, l'empathie :
[… le prix du sang de Jésus Christ serait de nous obtenir la dispense de l'aimer ? … Etrange théologie de nos jours ! On ose lever l'anathème que saint Paul prononce … on ruine ce que dit saint Jean … et je prie Dieu … qu'il remplisse de son amour ceux qui en osent dispenser les hommes.] (X ou XIIème (?) Provinciale)
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Message Publié : 15 Jan 2019 17:55 
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Tite-Live
Tite-Live

Inscription : 13 Juin 2017 15:04
Message(s) : 309
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Jerôme a écrit :
Que faut il en penser quant aux mœurs du temps et au comportement de Pascal qu'on n'imaginait pas ainsi ?

Blaise Pascal n'est pas représentatif des mœurs de l'époque trop riche pour se réduire à une personne même si cette personne est BP.
Le XVIIIème est la continuation faite de au XVIIème. Ne serait-ce déjà que le rapport à la science pour mieux tout appréhender. Descartes -très en vogue le siècle suivant- bien qu'élevant le "rationnel" en raisonnement en dispense la religion et le principe de "royauté" (l'essentiel de l'oeuvre de Descartes est écrit au hasard de l'Europe et essentiellement en Hollande ce qui l'exempte de toute censure sinon la sienne).
Il faut attendre un La Bruyère (repris par Montesquieu dans ses "Lettres Persannes") pour s'étonner du rapport vertical d'un peuple à une force/pouvoir d'un seul ; de cette force/pouvoir à un dieu/totem. Les libertins -dont les principaux représentants- sont des huguenots convertis pousseront l'analyse plus loin en s'emparant de la méthode cartésienne pour l'appliquer à la religion.
Je vous laisse ces extraits qui montrent combien cette parenthèse légère dans la vie de Pascal a imprégné ses écrits ultérieurs.

[Rien n'est plus insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement … Il sent alors son néant, son abandon … son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l'ennui, … , le chagrin, … , le dépit, le désespoir.]

Cet état n'épargne pas les plus "grands". BP fait alors la démonstration de l'impossibilité de "rester seul avec soi-même". Que faire ? Se tourner vers une misère plus grande encore "Le divertissement", ceci bien entendu est écrit après l'épisode que vous proposez.
[Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés -pour se rendre heureux- de ne plus y penser.].
Le divertissement n'est pas seulement plaisir chez BP, c'est tout ce qui "… détourne l'homme de découvrir son néant." (di-vertere). Y entrent les métiers et les plus hautes fonctions : éternelles occupations factices de l'esprit afin de se duper sur l'essentiel.
[… Ils s'imaginent que, s'ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir … Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en réalité que l'agitation.]
Le divertissement est un leurre [… car c'est cela qui nous empêche principalement de pensez à nous (en ce qui fait notre essentiel pour BP) et qui nous fait perdre (qui nous perd) insensiblement … Il (le divertissement) nous fait arriver insensiblement à la mort. // Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir.].

Ici BP a oublié les Stoïciens et se réfugie (maladie, souffrance ?) dans un profond pessimisme. Sa seule analyse sera désormais une balance. Dans un plateau : la misère ; dans l'autre, l'élévation. Pour abonder ce qui va vers le haut, il faut supporter le poids de la misère.
Il se garde cependant de voir en l'homme un condamné en sursis. La rédemption : l'Amour au sens paulien cad l'Amour/Agapè.
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