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 Sujet du message : L'hommage à Turenne
Message Publié : 26 Nov 2016 16:03 
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Marc Bloch
Marc Bloch
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Napoléon ne fut pas avare d’éloges vis-à-vis de Turenne

"Turenne est le plus grand général français. Contre l'ordinaire, il a pris de l'audace en vieillissant ; ses dernières campagnes sont superbes.
[...]
l'Empereur parle de Turenne avec éloges
[…]
Turenne est un grand général, ce n'est pas un homme ordinaire. S'il eût commandé de grandes armées, c'eût peut-être été différent, parce que la guerre est différente alors. Il avait un génie puissant.
[…]
Sa Majesté revient sur les campagnes de Turenne.
« Voilà un bon général, dit-elle, c'est le seul qui ait acquis de l'audace en vieillissant. Je le trouve d'autant mieux dans ses opérations, qu'il agit absolument comme j'aurais fait à sa place. Il a passé par tous les grades, ayant été un soldat, quatre ans capitaine, etc. C'est un homme qui, s'il était venu près de moi à Wagram, aurait de suite, tout compris. […] Si j'avais eu un homme comme Turenne pour me seconder dans mes campagnes, j'aurais été le maître du monde
[…]
Turenne le général de l'expérience ; je le considère bien plus que Frédéric de Prusse.
[…]
Turenne ne brillait pas par l'esprit, mais il avait le génie du général.»
(Gourgaud, Journal de Sainte-Hélène)


« Eugène et Turenne ont fait vingt campagnes : voilà des réputations qui ne sont pas usurpées »
(Bertrand, Cahiers de Sainte-Hélène)


« Si j'avais eu, nous dit-il ensuite, un homme comme Turenne pour me seconder, j'aurais été le maître du monde.
[…]
Turenne était le général de l'expérience. Je le considère bien plus que Frédéric. […]
Le génie de Turenne aurait été aussi supérieur pour conduire les grandes armées de mon temps, qu'il en montra pour commander de petites. Je le répète, il serait sorti de terre près de moi sur le champ de bataille de Wagram, qu'il aurait tout compris.
[…]
Voyez Turenne; il ne brillait pas certes par l'esprit, mais il avait le génie de la guerre. »
(Montholon, Récits de la captivité de l’Empereur Napoléon à Sainte-Hélène)


« De tous les généraux qui l'ont précédé, et peut-être de tous ceux qui l'ont suivi, Turenne est le plus grand. »
(O'Meara, Napoléon dans l'exil)




Logiquement, arrivé au pouvoir, Bonaparte, dans une démarche fortement teintée de politique, rendit hommage au grand capitaine.

Le 5 septembre 1800, Lucien Bonaparte, ministre de l’Intérieur, présenta aux consuls le rapport suivant :
« Je viens vous présenter le programme de la fête du 1er vendémiaire [23 septembre ; anniversaire de la fondation de la République]. J'ai, d'après vos ordres, invité des fonctionnaires publics de tous les départements à s'y trouver : ainsi sera représenté la grande famille des Français, ainsi se resserreront les liens qui unissent les enfants de la patrie. Je vous propose de rendre, dans cette circonstance, un hommage solennel à la mémoire d'un grand homme ; il faut honorer tout ce qui est grand, tout ce qui a servi la patrie : et quel citoyen, quel guerrier mérite plus que Turenne d'être placé dans un monument élevé à la gloire des armées françaises ! Vous avez ordonné que les noms des braves qui ont obtenu des armes d'honneur, fussent inscrits sur des tables de marbre ; vos intentions seront remplies. Le même jour, on proclamera dans toute la République et dans les armées, conformément à votre arrêté du 17 ventôse, le nom des départements qui ont le mieux payé leurs contributions, le nom de ceux qui ont fourni le plus de conscrits ; et une place de Paris prendra le nom du département que vous aurez jugé digne de cet honneur. Ainsi tout rappellera la gloire de la nation. J'ai en conséquence l'honneur de vous proposer le projet d'arrêté ci-joint.
« Art. 1er. Le dernier jour complémentaire [22 septembre], à six heures du matin, des salves d'artillerie annonceront la fête; elles continueront d'heure en heure jusqu'à la nuit. Il en sera de même le 1er vendémiaire.
Art. 2. Les envoyés des départements invités à la fête, seront présentés aux consuls par le ministre de l'intérieur.
Art.3. Le corps de Turenne sera solennellement transféré au temple de Mars [l’église des Invalides], où il restera déposé. Le monument élevé à sa mémoire y sera placé.
Art. 4. A six heures les spectacles seront ouverts au public.
[…] »

De suite, les consuls adoptèrent par arrêté le programme présenté par Lucien.

Le même jour, cependant, Alexandre Lenoir, administrateur de Musée des monuments français (où se trouvait le corps de Turenne), écrivait au Premier Consul, afin de lui signifier son opposition à ce qui n’était jusque là qu’un projet :
« Une commission vient d'être instituée par vous pour diriger l'érection des monuments qui peuvent décorer nos palais nationaux et nos places publiques. Nommer les membres qui composent cette commission, c'est couronner d'avance leurs travaux.
Instruit que cette commission se propose de faire transporter dans l'intérieur du dôme de l'Hôtel de Mars (ci-devant les Invalides), le corps et le monument de Turenne, qui décorent aujourd'hui le Musée des Monuments français, permettez-moi, sur ce projet, quelques observations que je crois dignes de vous être présentées.

Première observation.

L'exhumation de Turenne eut lieu en 1793 ; il fut trouvé dans un état tel que ses traits n'étaient point altérés. Je le vis à cette époque ; mais abandonné sans soin pendant plus de deux mois aux regards des curieux, il fut bientôt réduit au triste état d'une momie sèche, ce qui donna lieu à l'administration du Jardin des Plantes de le réclamer pour faire des expériences.
Le 19 germinal de l'an VII [8 avril 1799 ; en vérité le 16], le Directoire exécutif voulant que les restes de ce guerrier respectable fussent déposés dans un lieu plus décent, un arrêté fut pris par lequel le corps de Turenne serait mis à ma disposition, et placé dans un sarcophage particulier dans le jardin élysée du Musée des Monuments français; le ministre de l'Intérieur m'autorisa de suite à l'exécution de l'arrêté du Directoire. Je fis élever le sarcophage sur mes dessins, et le corps y fut déposé. Des trophées de guerre, des chênes et des cyprès accompagnent ce monument funèbre.
Si l'on enlève le corps de Turenne au Musée des Monuments français, les dépenses faites pour le monument seront nulles et entièrement perdues.
Il serait possible, Général, de ne rien changer au Musée, et de faire transporter dès ce moment dans l’Hôtel de Mars les restes des généraux distingués et morts pour la chose publique. Là ils vivraient encore dans l'esprit de leurs compagnons d'armes et recevraient le repos au pied de l'autel du dieu de la guerre. Ne cherchons point des héros dans les siècles passés ; l'occasion est trop belle, et honorons ceux qui ont perdu la vie en défendant la liberté.

Deuxième observation.

Le monument de Turenne, qui avait été érigé à Saint-Denis, est définitivement placé dans le Musée que je dirige, et à demeure. Je l'ai sauvé de la destruction, restauré, et il décore la salle du dix-septième siècle.
Ce monument, adossé contre un mur qui en soutient un autre, a déjà beaucoup coûté tant pour son déplacement primitif que pour sa restauration ; il est composé d'un groupe colossal et de deux figures de même proportion, d'un bas-relief et d'un piédestal immense; il ne peut que souffrir dans le déplacement; les restaurations déjà faites seront perdues ; les frais de transport et de placement, sur lesquels il est encore dû environ trois mille francs (quoiqu'il y ait plus de trois ans qu'il est placé), seront également perdus. Pourront coûter le transport, et pour le remonter aux Invalides, environ dix mille; avec cette somme on ferait exécuter une statue de Turenne en marbre, on ne toucherait pas à un Musée qui a obtenu des succès et l'approbation générale des artistes et des amis des arts, on ne perdrait pas une somme de dix mille francs, et enfin il en résulterait un bien, puisqu'en laissant les choses comme elles sont, on ferait travailler un artiste de mérite, et que la République gagnerait un chef-d'œuvre de plus.
J'ose dire le mot, je crois que ce monument serait déplacé dans le temple de Mars. Ce monument représente Turenne mourant, et je pense que cette attitude n'est pas celle que doit prendre un héros auprès du dieu de la guerre. Ce n'est pas ainsi que nos artistes célèbres, David et Moitte, eussent représenté le vainqueur de Turkein; cette erreur est celle du siècle qui nous a précédés, et ce sont des oppositions précieuses que l'on trouve avec plaisir dans le Musée des Monuments français.
C'est à vous. Général, à juger s'il convient de dépouiller les Musées consacrés à l'instruction publique; s'il convient de déplacer des monuments considérables, dont les frais de déplacement, de transport et de construction coûteraient autant, j'ose dire plus, qu'un monument d'une composition nouvelle et propre au local et au caractère du lieu que l'on cherche à décorer, et qui ne peut ressembler ni à un musée ni à un tombeau.
Que deviendront nos artistes si on ne les occupe ?
Depuis 1790, je m'occupe de la réunion des monuments français, monuments qui m'ont exposé plus d'une fois dans des temps dont on se plaît à perdre le souvenir. La Convention a respecté le Musée des Monuments français; son Comité d'instruction publique a adopté mes projets et mes plans sur l'établissement que je désirais former dans la capitale du monde, en lui donnant un titre et un caractère vraiment national. J’ai sauvé de la destruction plus de cinq cents monuments, et déjà je montre quatre siècles entièrement terminés, et c'est à force de recherches, de sollicitude et d'économie dans la gestion de mes fonds que je suis parvenu à en faire jouir le public.
Si vous daignez venir à mon secours, la cinquième salle s'ouvrira sous vos auspices avec la rapidité qui convient à vos goûts.
Non, Général, il n'entre point dans vos vues de dépouiller mon Musée après dix années de travaux et de m'enlever le fruit de mes veilles; faites-moi l'honneur de visiter mon établissement, et vous jugerez par vous-même de la vérité de ma proposition.
Dépouillons-nous de tout esprit versatile et de désorganisation; réédifions au lieu de détruire. Conservons dans les temples consacrés aux arts (les Musées) les monuments qui y servent à l'instruction et qui seraient perdus pour elle, si on les transportait ailleurs; saisissons avec transport le système régénérateur et conservateur que vous avez apporté aux Français du fond de l'Egypte; appliquons-le aux Beaux-Arts; élevons dans nos places publiques des monuments nouveaux à la gloire nationale; tirons de leurs ateliers les artistes habiles, consumés depuis longtemps par l'inaction, et dont les bras se sont engourdis dans le repos.
C'est à vous. Général, vainqueur de l'Italie et de l'Orient, qu'était réservé l'honneur de régénérer la République, et de verser dans le trésor national l'aliment nécessaire au commerce, aux sciences et aux arts. Déjà l'espérance renait et la gaieté se peint sur tous les visages.
Les artistes David, Percier et Fontaine, que vous avez honorés de votre confiance et qui travaillent à la décoration du temple de Mars, sentiront comme moi combien il serait impolitique de toucher aux Musées consacrés à l'instruction, et ils conviendront sans doute que c'est le lieu où doivent se placer les statues des héros français qui se sont distingués dans les combats, mais qu'ils doivent être représentés debout dans une attitude peignant la victoire; et certes il ne conviendrait pas de représenter Duguesclin, Bayard, Villars ou Turenne, couchés mollement sur un lit comme on voit le cardinal de Richelieu.
On pourrait encore faire exécuter, pour les niches qui se trouvent toutes faites, les statues des généraux qui se sont distingués dans la Révolution française, tels que Hoche, Marceau, Joubert, etc. C'est là que l'on verrait des citoyens guerriers admirer ces images intéressantes, embrasser encore la statue de Mars dans un vigoureux enthousiasme, et le laurier croître de ces tiges frêles remplaçant des membres moissonnés pour la liberté.

Conclusion.

D'après ces considérations, j'ose Consul et Général, vous demander qu'il ne soit point statué sur le déplacement du monument de Turenne qui orne le Musée des Monuments français ; je réclame également de votre amour pour les arts que les Musées en général soient respectés et conservés dans leur intégrité par les artistes chargés des fêtes nationales ou de décorer les places publiques et les palais nationaux.
Cette décision me parait digne de votre justice. »


Les doléances arrivaient de toute manière trop tard, et trois jours plus tard, Lucien transmettait une réponse sans appel :
« Un des articles du programme de la fête de la République porte, Citoyen, que le tombeau de Turenne doit être transféré au temple de Mars.
En conséquence, je vous invite à remettre ce monument aux citoyens Chalgrin et Peyre, que j'ai chargés de la translation.
Le corps de Turenne sera transféré le dernier jour complémentaire, avec une grande solennité, de votre Musée au temple de Mars.
Comme vous êtes un de ceux qui ont contribué à conserver ces restes précieux, j'ai décidé que vous seriez particulièrement invité à la cérémonie, et admis dans le cortège. »

Le programme projeté en amont de l’arrêté du 5 septembre fut précisé par la suite :
« Art. 1er. Le dernier jour complémentaire, à six heures du matin, une salve d'artillerie annoncera la fête.
Art. 2. A onze heures, le ministre de l'Intérieur présentera aux Consuls les fonctionnaires publics venus des départements pour assister à la fête.
Art. 3. A deux heures après midi, le ministre de l'Intérieur et le ministre de la Guerre, escortés des hérauts d'armes et précédés d'un détachement de cavalerie, se rendront au Musée des Monuments français, où le corps de Tu renne est déposé.
Art. 4. Le corps de Turenne sera présenté aux ministres par le citoyen Lenoir, conservateur du Musée, et par les administrateurs du Musée d'histoire naturelle, à qui l'on doit la conservation de ces restes précieux.
Art. 5. Quatre généraux placeront le corps sur un char élevé, attelé de quatre chevaux blancs. L'armure que portait Turenne sera placée sur un cheval pie.
Sur les côtés du char, des inscriptions rappelleront les exploits du héros.
Art. 6. Une musique précédera la char.
Il sera escorté par l’état-major de la 17e division militaire et par celui de la place.
Un groupe de vieux soldats invalides le suivra.
Le ministre de l’intérieur et de la guerre termineront le cortège.
Art. 7. A deux heures et demi, le cortège se mettra en marche.
Il s’avancera sur les quais jusqu’à la place du Corps-législatif, et ensuite par les rues de Bourgogne, de Varennes, le boulevard des Invalides jusqu’au temple de Mars.
Art. 8. Les autorités et les administrations qui auront été appelées à la cérémonie, seront placées dans la partie du temple située sous le dôme.
Le cortège entrera par la porte du Sud.
Une symphonie militaire annoncera son arrivée.
Le corps sera posé au milieu de l’enceinte.
Art.9. Le ministre de la Guerre montera sur un cippe au milieu de l'enceinte (établie dans le temple) et prononcera un discours.
Le corps de Turenne sera ensuite porté par les quatre généraux, dans son tombeau reconstruit sous le dôme.
Le ministre de la Guerre jettera dans la tombe une couronne de laurier, et le ministre de l’intérieur une plaque d'argent sur laquelle sera gravée l'époque de la translation.
Un chant militaire terminera la cérémonie. »


Au soir du 22 septembre, Carnot et Lucien Bonaparte rédigèrent le procès-verbal suivant :
« Les citoyens Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, et Carnot, ministre de la guerre, accompagnés des officiers composant l'état-major de la dix-septième division militaire, de l'état-major de la place, et d'un grand nombre d'officiers de tout grade, escortés par un détachement de cavalerie, se sont transportés au Musée des monuments français, rue des Petits-Augustins, où ils ont été reçus par le citoyen Lenoir, administrateur de cet établissement, qui les a conduits dans la salle où sont réunis les monuments du dix-septième siècle; ils y ont trouvé le corps de Turenne, placé sur une estrade et recouvert d'une draperie

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devant lui étaient, sur un brancard, son épée et le boulet qui l'a frappé.
Le citoyen Desfontaines, nommé, d'après l'invitation du ministre de l'intérieur, par l'administration du Musée d'histoire naturelle, pour assister à cette cérémonie, s'est placé avec le citoyen Lenoir près l'estrade, et ce dernier, en présentant le corps de Turenne, leur a exprimé les regrets qu'il éprouvait d'être privé de la garde d'un si honorable dépôt; mais en même temps il a assuré qu'il trouverait sa consolation et son dédommagement dans les honneurs rendus à la mémoire de ce grand homme. »

Le Moniteur universel du 30 septembre a retranscrit ce discours :
« Citoyens Ministres,
Le premier consul, voulant célébrer l'anniversaire de la fondation de la République française d'une manière éclatante et par un acte de reconnaissance, a arrêté que l'apothéose de Turenne s'effectuerait le cinquième jour complémentaire, et que ses cendres seraient déposées par vous dans le temple de Mars. Ce jour sera célèbre dans l'histoire; il apprendra aux nations, présentes et futures, que le vainqueur du Nil et du Tibre sait distinguer l'homme d'Etat, et qu'il sait honorer les talents; elles apprendront aussi qu'il connaît le juste équilibre qui seul peut affermir une grande nation ; que ce ne sont plus les passions qui disposent des récompenses nationales et qui distribuent les lauriers; que ce n'est pas la distinction des rangs qu'il veut récompenser, mais l'honneur et la vertu.
Citoyens Ministres, recevez de mes mains les restes d'un héros qui, le 27 juillet 1675, périt, à Saltzbach, victime de son courage. Il faisait honneur à l'homme, s'écria le général ennemi, Montécuculli, lorsqu'il apprit la perte que la France, l'humanité entière faisait dans la personne de Turenne.
Une sage administration, dont les membres respectables consacrent leurs veilles à l'étude de la nature, a su retirer des mains des barbares cette précieuse dépouille. Je l'ai recueillie avec un respect religieux, ainsi que le marbre et sa statue, élevés, à sa mémoire, au milieu des chefs d'une monarchie qui prolongea son existence au-delà de quatorze siècles. Oh ! combien il était grand auprès de cette foule de princes couchés dans leurs tombeaux !
Je dois vous l'avouer, Citoyens Ministres, ce n'est pas sans regret que je quitte ce trésor ; mes larmes vous l'annoncent, mon cœur y est attaché : mais plus le sacrifice que j'en fais est grand, plus je me plais à l'obéissance.
Ministres de la grande nation, et vous généraux, dignes défenseurs de la patrie, recevez les cendres d'un des soutiens de la France, de ce grand homme ami de l'humanité, avare, dans la guerre, du sang français ; aussi savant dans ses retraites, qu'il était grand dans les combats; enfin, recevez Turenne, qui mieux que vous, Citoyens Ministres, sait apprécier ses hautes vertus ! »

Le procès-verbal se poursuit ainsi :
« Le ministre de l'intérieur lui a témoigné la satisfaction du gouvernement et l'a remercié du soin religieux avec lequel il a conservé ces précieux restes.
Le corps a été transporté par quatre vieux guerriers sur un char pompeusement décoré; il était escorté par les généraux de division Berruyer, Aboville et Estourmel, et par le général de brigade Vital.
Le cortège s'est mis en marche dans l'ordre suivant:
Un détachement de cavalerie, précédé de trompettes, ouvrait la marche; il était suivi par une musique militaire.
Le brancard sur lequel étaient placés l'épée de Turenne et le boulet qui l'a frappé.
Un cheval pie, harnaché comme celui que montait Turenne, et conduit par un nègre vêtu de même que celui qui l'avait servi.
Le char qui portait son corps, sur l'un des côtés duquel on lisait : La gloire de Turenne appartient au peuple français. De l'autre côté, le mot de SaintHilaire : Ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, c'est sur ce grand homme que la France vient de perdre. Sur l'avant : Bataille de Turkein.
Des hérauts d'armes marchaient autour du char, qu'escortaient les généraux, accompagnés des états-majors de la dix-septième division et de la place, et d'un groupe de vieux soldats.
Les voitures des ministres et celle des citoyens Lenoir et Desfontaines terminaient la marche.

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Le cortège s'est rendu dans cet ordre au temple de Mars; il est entré par la porte du sud dans le dôme, où le corps a été déposé au bruit d'une musique militaire et aux applaudissements unanimes des nombreux spectateurs qui remplissaient l'enceinte.
Ensuite les deux ministres se sont rendus près du monument élevé à Turenne dans une des chapelles du dôme, et le corps y a été placé par les quatre soldats qui l'avaient transporté, au bruit d'une musique guerrière. »

Carnot prit alors la parole (discours repris dans le Moniteur universel des 23-24 septembre) :
« Citoyens,
Vos yeux sont fixés sur les restes du grand Turenne : voilà le corps de ce guerrier si cher à tout Français, à tout ami de la gloire et de l’humanité : voilà celui dont le nom seul ne manqua jamais de produire la plus vive émotion sur tout cœur enclin à la vertu ; que la renommée proclama chez tous les peuples, et qu’elle doit proposer à toutes les générations comme le modèle des héros.
Demain, nous célébrons la fondation de la république ; préparons cette fête par l'apothéose de ce que nous laissèrent de louable et de justement illustre les siècles antérieurs. Ce temple n'est pas réservé à ceux que le hasard fit ou doit faire exister sous l'ère républicaine, mais à ceux qui, dans tous les temps, montrèrent des vertus dignes d'elle. Désormais, ô Turenne ! tes mânes habiteront cette enceinte ; ils demeureront naturalisés parmi les fondateurs de la république ; ils embelliront leurs triomphes et participeront à leurs fêtes nationales.
Elle est sublime sans doute, l'idée de placer les dépouilles mortelles d'un héros qui n'est plus, au milieu des guerriers qui le suivirent dans la carrière, et que forma son exemple. C'est l'urne d'un père rendue à ses enfants, comme leur légitime, comme la portion la plus précieuse de son héritage.
Aux braves appartient la cendre du brave ; ils en sont les gardiens naturels, ils doivent en être les dépositaires jaloux. Un droit reste après la mort au guerrier qui fut moissonné sur le champ des combats ; celui de demeurer sous la sauvegarde des guerriers qui lui survivent, de partager avec eux l'asile consacré à la gloire, car la gloire est une propriété que la mort n'enlève pas.
Honneur au gouvernement qui se fait une étude d’acquitter la nation envers ses anciens bienfaiteurs ; qui ne redoute point les lumières que répandit leur génie ; qui n’a point d’intérêt à étouffer leur souvenir ! Honneur aux chefs d’une nation guerrière, qui ne craignent point d’évoquer l’ombre de Turenne ! La grandeur de tout héros est attestée par la grandeur des héros qu’il a surpassés, il rehausse sa propre gloire, en faisant briller de tout son éclat celle des plus grands hommes, sans craindre d’être effacé par eux.
Turenne vécut dans un temps où le préjugé plaçait des distinctionss imaginaires au-dessus des services les plus signalés. Il sut faire disparaitre l’éclat de son rang par celui de ses victoires, et l’on ne vit plus en lui que le grand homme. La France, l’Italie, l’Allemagne retentirent de ses seuls triomphes, et ce n’est qu’à ses vertus qu’il dut après sa mort, cet éloge si sublime dans la bouche d’un rival généreux, grand homme lui-même, de Montecucculi : il est mort un homme qui faisait honneur à l’homme.
Je ne répéterai point ce que l’histoire apprit à chacun de nous dès son enfance, les actions de Turenne, les détails de sa vie militaire, ni les détails plus intéressants peut-être encore de sa vie privée ; il est des hommes dont l'éloge doit se réduire à prononcer leur nom. Le nom des héros est comme le foyer qui réunit en un seul point toutes les circonstances de leur vie : il imprime aux sens une commotion plus forte, à l'enthousiasme un élan plus rapide, au cœur un amour plus touchant pour la vertu, que le récit même des faits qui leur méritèrent la palme immortelle.
Eh ! quel titre plus glorieux pourrais-je unir au titre de père que les soldats décernèrent à Turenne, pendant sa vie ? quel trait pourrais-je ajouter à celui de ces mêmes soldats après sa mort, en voyant l'embarras où elle laissait les chefs de l'armée, sur le parti à prendre ? Lâchez la pie, dirent-ils, elle nous conduira ? Que mettrais-je à côté des paroles de Saint-Hilaire ? Le même boulet qui renverse Turenne, lui emporte un bras : son fils jette un cri de douleur : Ce n'est pas moi, mon fils, qu'il faut pleurer, dit Saint-Hilaire, c'est ce grand homme !
Turenne est aux plaines de Saltzbach, commandant à des français, sûr de ces dispositions, sûr de la victoire ; il est frappé ; Turenne est mort. La confiance et l'espoir sont disparus : la France est en deuil, l'ennemi s'honore lui-même, en pleurant ce grand homme.
Les Allemands, pendant plusieurs années, laissèrent en friche l'endroit où il fut tué, et les habitants le montraient comme un lieu sacré. Ils respectèrent le vieux arbre sous lequel il reposa peu de temps avant sa mort, et ne voulurent point le laisser couper. L'arbre n'a péri, que parce que les soldats de toutes les nations en détachèrent des morceaux par respect pour sa mémoire.
Les restes de Turenne furent conservés jusqu'à nos jours dans le tombeau des rois. Les républicains l'ont tiré de ce fastueux oubli. Ils lui décernent aujourd'hui une place dans le temple de Mars, où chaque jour le récit de ses victoires sera répété par les vieux guerriers qui habitent cette enceinte.
Qu'importent des trophées sans mouvement et sans vie ? Ici la gloire est toujours en action. Le marbre et l'airain disparaissent par le temps ; cet asile des guerriers français, que la vieillesse et les blessures privent de combattre encore, se maintiendra d'âge en âge ; et nos derniers neveux viendront avec respect s'y entretenir de ceux qui auront terminé leur carrière au champ de l'honneur.
C'est sur la tombe de Turenne que le vieillard versera chaque jour des larmes d'admiration, que le jeune homme viendra éprouver sa vocation pour le métier des armes. Si après avoir embrassé son monument, si après avoir invoqué les mânes de Turenne il ne se sent rempli d'un saint enthousiasme, si son cœur ne s'agrandit et ne s'épure, s'il ne se passionne pour toutes les vertus héroïques, il devra se dire à lui-même qu'il n'est pas né pour la gloire.
De nos jours Turenne eût été le premier à s'élancer dans la carrière qu'ont parcourue nos phalanges républicaines. Ce ne fut point au maintien du système politique alors dominant, qu'il consacra ses travaux, qu'il sacrifia sa vie, mais à la défense de son pays, indépendante de tout système. L'amour de la patrie fut son mobile, comme il fut de nos jours celui des Dampierre, des Dugommier, des Marceau , des Joubert, des Desaix, des Latour-d'Auvergne ; sa gloire ne doit point être séparée de celle de ces héros républicains ; et c'est au nom de la république , que ma main doit déposer ces lauriers dans sa tombe. Puisse l'ombre du grand Turenne être sensible à cet acte de la reconnaissance nationale, commandé par un gouvernement qui sait apprécier les vertus !
Citoyens, n'affaiblissons point l'émotion que vos cœurs éprouvent à l'aspect de cet apprêt funèbre. Des paroles ne sauraient décrire ce qui tombe ici sous vos sens. Qu'aurais-je à dire de Turenne ? Le voilà lui-même ; de ses triomphes ? Voilà l'épée qui armait son bras victorieux ; de sa mort ? Voilà le fatal boulet qui le ravit à la France, à l'humanité entière. »

Le procès-verbal se termine ainsi :
« Le citoyen Peyre, architecte, a présenté aux ministres une boite en acajou dans laquelle il avait fait placer:
1° L'inscription trouvée dans le tombeau de Saint-Denis, gravée sur une planche de cuivre, en ces termes :
ICI EST LE CORPS
DE SERENISSIME PRINCE
HENRY DE LA TOUR DAUVERGNE,
VICOMTE DE TURENNE,
MARÉCHAL GÉNÉRAL DES CAMPS ET ARMÉES DU ROI,
COLONEL GÉNÉRAL DE LA CAVALERIE LÉGÈRE DE FRANCE,
GOUVERNEUR DU HAUT ET BAS LIMOUSIN,
LEQUEL FUT TUÉ D'UN COUP DE CANON,
LE XXVII DE JUILLET
L'AN MDCLXXV.

2° Une autre planche de cuivre sur laquelle est gravée l'inscription suivante:
HENRY DE LA TOUR D’AUVERGNE
PRINCE VICOMTE DE TURENNE

et au revers un chêne dont les branches sont chargées de couronnes de laurier et de couronnes murales, lequel est frappé de la foudre.
Légende : NON MILLE LAURI TUENTUR.
1683.
Cette médaille a été présentée aux ministres par le citoyen Decotte, directeur de la monnaie, aux soins duquel est due la conservation des coins.

3° Trois médailles, aussi en bronze, représentant d'un côté le buste de Turenne avec cette légende:
HONNEURS RENDUS A TURENNE PAR LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS.
Exergue : La gloire appartient au peuple français.
Au revers: Translation du corps de Turenne au temple de Mars, par les ordres du Premier Consul Bonaparte, le 5e jour complémentaire an VIII. 1ère année du consulat (22 7bre 1800). Signé : LUCIEN BONAPARTE, Ministre de l'intérieur.

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Cette médaille a été frappée par les soins du citoyen Auguste, qui l’a présentée aux ministres.
Le ministre de la guerre, ayant reçu des mains de l’ordonnateur de la cérémonie une couronne de laurier, l’a placée sur le cercueil, et le ministre de l’intérieur y a déposé la boîte ci-dessus décrite.
Ces cérémonies terminées, la tombe a été fermée par les soins du citoyen Peyre, en présence des ministres, des généraux et de tout le public, par une plaque de marbre fixée avec des vis à tête de bronze.
Les ministres se sont ensuite retirés avec leur cortège, et ils ont dressé le présent procès-verbal, qu’ils ont signé et fait contre-signer par leurs secrétaires-généraux. »

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Le lendemain, jour de la fête de la République, Turenne fut encore à l’honneur. Bonaparte après avoir posé le matin la première pierre du monument devant honorer sur la place des Victoires la mémoire de Kléber et Desaix, se rendit à midi au temple de Mars où Lucien tint ces mots :
« Aussi les nations veulent-elles la paix; mais quelques ennemis implacables veulent la guerre, parce que la guerre favorise leurs calculs. Ils versent sur le continent toutes les calamités avec leur or, bien sûrs que cet or leur sera bientôt rapporté par les besoins factices de ceux dont ils achètent le sang; leur trésor entretient le malheur des peuples, et les tributs des peuples renouvellent leur trésor.
Ces ennemis nourrissent encore l'espoir de ranimer parmi nous les torches de la guerre civile. Pourquoi ne peuvent-ils pas à l'instant même être transportés du palais de Westminster sous ces voûtes guerrières ! Pourquoi ne peuvent-ils pas assister à cette fête auguste, entendre ces chants solennels, voir ces émotions profondes qui animent les magistrats, les guerriers, les citoyens, et ces envoyés accourus des départements, où les mêmes vœux se forment pour la prospérité de la patrie ! A ce spectacle ils reconnaîtraient l'impuissance de leurs complots. Le sourire de la haine était sur leurs lèvres lorsque dans nos fureurs nous trouvions de la gloire à briser les monuments de notre antique gloire. Que diraient-ils aujourd'hui en entendant ma voix prononcer avec un saint respect le nom de Turenne à l'anniversaire de la fondation de la République ? Oui, j'invoque dans ce jour la mémoire de ce grand maître de l'art militaire, à qui la monarchie dut des jours si brillants, et dont les restes religieux, portés hier en triomphe, reposent en ce moment sous le dôme le plus majestueux de la terre ! Turenne attendait du peuple français la justice qu'il vient d'obtenir. Les fêtes et les pompes de la liberté réjouissent ses mânes. Les orateurs immortels de son siècle le comparèrent plus d'une fois aux Scipion et aux Fabius, parce qu'ils sentaient que Rome antique eût mieux convenu à la dignité simple de ses mœurs. Son tombeau fut longtemps au milieu des tombeaux des rois, qu'honorait cette alliance; le voilà dans le temple de la Victoire, sous les drapeaux conquis par les héritiers de sa renommée. Ne dirait-on pas que les deux siècles en ce moment se rencontrent, et se donnent la main sur cette tombe auguste ? Ce qui fut grand autrefois, ce qui l'est aujourd'hui, les héros vivants, les morts illustres, se rassemblent dans le même lieu pour célébrer le grand jour où la France a changé de lois sans interrompre le cours de ses grandes destinées. Cette réunion de notre ancienne gloire et de notre gloire présente doit redoubler l'union des citoyens ; elle est surtout un exemple pour nos descendants. Qu'ils respectent le souvenir des héros jusqu'à la postérité la plus reculée ! Les mœurs, les usages et les lois varient sans cesse ; les empires les plus stables n'ont que des formes passagères; mais l'héroïsme et la vertu sont de tous les siècles.
Cet exemple sans doute ne deviendra jamais nécessaire aux générations futures, et nos grands capitaines recueilleront successivement leur hommage. Le monument érigé ce matin ne sera jamais détruit par l'ingratitude de nos enfants, parce qu'il n'est pas consacré à la puissance et à l'orgueil. Là nos enfants s'assembleront d'âge en âge; ils se plairont à répéter les paroles de Desaix, tombant sur le champ de bataille comme Turenne ; l'accent de l'imprécation ranimera leur voix au souvenir de l'assassinat de Kléber, et des bords du Nil et du Pô ces deux grandes ombres, consolées, reviendront avec plaisir au milieu de leurs neveux reconnaissants.
Tels sont les présages sûrs des événements qui reposent dans l'avenir. Qu'ils accourent donc les éternels artisans de nos discordes, après nous avoir suivis tour à tour au pavillon funèbre et à l'antique mausolée ! Qu'ils pressent ici la foule, et, prenant place sous ces colonnes, qu'ils observent et qu'ils écoutent ! Ils repousseraient en vain la vérité, qu'ils craignent; malgré leur haine, ils se croiraient transportés au milieu de ce peuple de Mars, qui, rassemblé devant ses consuls au pied du Capitole, invoquait à la fin et au retour de chaque siècle les divinités protectrices de l'empire. Nous touchons au même renouvellement, et le sentiment qui nous réunit n'est pas moins religieux. Il me semble que, debout sur la statue brisée ou sur le tombeau détruit d'un des anciens rois de France, le siècle qui va finir prend l'essor, et, s'adressant au siècle qui commence, — Je te lègue , dit-il, un grand héritage ; j'ai accru toutes les connaissances humaines; on m'a appelé le siècle de la philosophie. Je disparais, et les tempêtes rentrent avec moi dans la nuit des temps. Ton règne commence dans un jour serein. Conserve bien le repos et la liberté, ces fruits pénibles de mes travaux que tu viens recueillir; repousse toujours avec horreur de ton sein les révolutions et les guerres civiles. Tu dois valoir mieux que moi : j'emporte, il est vrai, beaucoup de bénédictions; mais j'entends aussi des gémissements. Je vois la trace de bien des malheurs ! Plus heureux, il suffit que tu saches conserver ce que tu reçois pour que des bénédictions sans mélange te suivent jusqu'à ton heure dernière. Ne trompe pas l'espérance des sages. —
Non, cette espérance ne sera pas trompée; le repos, la liberté, les sciences, les lumières, les beaux-arts, toutes les idées libérales prospéreront sous la République. Le siècle qui commence sera le Grand Siècle, j'en jure par le peuple dont je suis aujourd'hui l'organe, par la sagesse de ses premiers magistrats, par l'union des citoyens ! Les grandes destinées de la France républicaine seront accomplies. »

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" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)


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 Sujet du message : Re: L'hommage à Turenne
Message Publié : 27 Nov 2016 9:21 
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Jean Mabillon
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et surtout POURQUOI ?


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 Sujet du message : Re: L'hommage à Turenne
Message Publié : 27 Nov 2016 10:57 
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Philippe de Commines
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On peut rajouter l'hommage funèbre après la mort de Duroc

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il pleuvait, en cette Nuit de Noël 1914, où les Rois Mages apportaient des Minenwerfer


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 Sujet du message : Re: L'hommage à Turenne
Message Publié : 27 Nov 2016 12:26 
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Marc Bloch
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Aigle a écrit :
et surtout POURQUOI ?


Il n’était pas convenable pour un chef de guerre tel que Bonaparte de voir un grand capitaine comme Turenne reposer au Musée des Monuments français.
Mais au-delà de l’hommage du militaire à un de ses plus illustres pairs, il s’agit, comme je l’ai dit plus haut, d’une démarche politique où on honore, dans un dessein d’union nationale autour du nouveau régime en place, la mémoire et les vertus guerrières (la France est toujours en guerre) d’un maréchal (« un citoyen » dixit Lucien) de l’Ancien Régime, et celles des généraux républicains Kléber et Desaix (eux aussi tombés au service du pays) dans le cadre (le choix de la date a toute son importance) des festivités liées à l’anniversaire de la République.
On retrouve de cela sous la plume de Lucien :
« Ainsi se resserreront les liens qui unissent les enfants de la patrie »
« Que diraient [les ennemis de la France] aujourd'hui en entendant ma voix prononcer avec un saint respect le nom de Turenne à l'anniversaire de la fondation de la République ?
[…]
Ne dirait-on pas que les deux siècles en ce moment se rencontrent, et se donnent la main sur cette tombe auguste ? Ce qui fut grand autrefois, ce qui l'est aujourd'hui, les héros vivants, les morts illustres, se rassemblent dans le même lieu pour célébrer le grand jour où la France a changé de lois sans interrompre le cours de ses grandes destinées. Cette réunion de notre ancienne gloire et de notre gloire présente doit redoubler l'union des citoyens »

Ou sous celle de Carnot :
« Demain, nous célébrons la fondation de la république ; préparons cette fête par l'apothéose de ce que nous laissèrent de louable et de justement illustre les siècles antérieurs.
[…]
Honneur au gouvernement qui se fait une étude d’acquitter la nation envers ses anciens bienfaiteurs ; qui ne redoute point les lumières que répandit leur génie ; qui n’a point d’intérêt à étouffer leur souvenir ! Honneur aux chefs d’une nation guerrière, qui ne craignent point d’évoquer l’ombre de Turenne !
[…]
Ce ne fut point au maintien du système politique alors dominant, qu'il consacra ses travaux, qu'il sacrifia sa vie, mais à la défense de son pays, indépendante de tout système. L'amour de la patrie fut son mobile, comme il fut de nos jours celui des Dampierre, des Dugommier, des Marceau , des Joubert, des Desaix, des Latour-d'Auvergne ; sa gloire ne doit point être séparée de celle de ces héros républicains ; et c'est au nom de la république , que ma main doit déposer ces lauriers dans sa tombe. Puisse l'ombre du grand Turenne être sensible à cet acte de la reconnaissance nationale, commandé par un gouvernement qui sait apprécier les vertus !»

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" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)


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 Sujet du message : Re: L'hommage à Turenne
Message Publié : 28 Nov 2016 13:18 
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Philippe de Commines
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bourbilly21 a écrit :
On peut rajouter l'hommage funèbre après la mort de Duroc

non, erreur, c'est celle de Bessières :oops:

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il pleuvait, en cette Nuit de Noël 1914, où les Rois Mages apportaient des Minenwerfer


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 Sujet du message : Re: L'hommage à Turenne
Message Publié : 28 Nov 2016 14:56 
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Joli discours que celui de Carnot.

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Si l'avenir est multiple, le passé est unique. Malgré cela, la réalité historique est parfois difficile à découvrir.


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 Sujet du message : Re: L'hommage à Turenne
Message Publié : 11 Déc 2016 19:01 
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Marc Bloch
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bourbilly21 a écrit :
bourbilly21 a écrit :
On peut rajouter l'hommage funèbre après la mort de Duroc

non, erreur, c'est celle de Bessières :oops:



Dans la lignée de Turenne, plus que les proches de Napoléon, je pencherais plutôt pour Vauban.


Le corps de Vauban reposait depuis le 16 avril 1707 dans le caveau familial de l’église de Bazoches. La sépulture fut cependant violée en 1793, et seule la cassette de plomb contenant le cœur du maréchal put être conservée. Cet objet suscita l’attention du président du Sénat, François de Neufchâteau, qui avertit Berthier, le ministre de la Guerre, par une missive datée du 6 juillet 1804 :
« Le coeur de l'illustre Vauban est clans une boîte de plomb que le ravisseur des cercueils n'a pas osé détruire. Cette boîte est bien conservée. C'est ce qui m'a donné l'idée que je crois bien digne de vous, Monsieur le Maréchal, d'engager l'Empereur à réparer tout à la fois, envers les mânes de Vauban, l'oubli de l'ancien régime et le crime du vandalisme révolutionnaire, en faisant apporter de Bazoches à Paris, avec une pompe pieuse, la boîte de plomb qui renferme le coeur du guerrier citoyen et en la faisant déposer sous le dôme des Invalides.
Vauban fut, suivant Fontenelle, le seul homme de guerre pour qui la paix même ait été aussi laborieuse que la guerre la plus pénible. C'était comme il le dit encore, un Romain sous la monarchie. Sa Majesté Impériale regardera sans doute comme un de ses devoirs de mettre à sa vraie place ce qui reste d'un si grand homme. Jamais honneur national ne fut mieux mérité, par Turenne lui-même. Si la France existe aujourd'hui sans avoir été entamée par tant d'ennemis acharnés, elle en est redevable aux travaux de Vauban; de son temps, on lui dût encore l'ordre de Saint-Louis. La Légion d'honneur doit se joindre au Corps du génie, à l'Institut National, à tout ce qu'il y a de grand et d'éclairé en France, pour recevoir aux Invalides les restes de Vauban, avec une solennité digne de sa mémoire et d'un gouvernement fait pour expier envers lui les outrages qu'il a subis.
Je ne sais pas si je me trompe, mais peut-être la pompe avec laquelle on peut apporter le coeur de Vauban au temple guerrier est-elle un épisode heureux, susceptible de se lier aux fêtes du couronnement. »

Sensible aux souhaits de Neufchâteau, Berthier les relaya auprès de l’Empereur le 25 du même mois :
« Sire,
J'apprends que les restes de Sébastien Prestre Maréchal de Vauban, déposés à sa mort dans un caveau de sa terre de Bazoche près Avallon, furent enlevés en 1793 du cercueil qui les renfermait et dispersés dans ce caveau. La boîte de plomb où son coeur était placé fut cependant épargnée et s'est même bien conservée.
J'ai l'honneur de proposer à Votre Majesté de faire apporter cette boîte à Paris et de la déposer à l'Hôtel des Invalides.
Pour donner à cette cérémonie le caractère imposant qui doit distinguer les honneurs à rendre au guerrier qui créa l'art des fortifications, je pense qu'un officier général de l'arme du génie devrait être envoyé à Avallon pour pour recevoir, des mains du sous-préfet, en présence du général commandant le département et des officiers du génie qui y sont employés, le cœur du Maréchal qu'il apporterait à Paris. A son arrivée, le Premier Inspecteur du Génie, à la tête des officiers de cette arme qui sont dans cette place se rendraient auprès de lui et l'accompagneraient aux Invalides. Une salve d'artillerie serait tirée au moment où le cœur serait remis au gouverneur de l’hôtel.
J’ai l’honneur de proposer aussi à Votre Majesté de faire mettre des inscriptions sur la maison où Vauban est né et sur le château de Bazoches qui lui a appartenu. »

Cinq jours plus tard, Napoléon accepta la proposition de son ministre.
Le 15 octobre, suite aux ordres transmis par Berthier le 3 octobre précédent, le sous préfet de l’arrondissement de Clamecy (Nièvre), La Ramée, et le sous-préfet de l’arrondissement d’Avallon (Yonne), Châteauvieux, se transportèrent à l’église de Bazoches. En présence du maire de la commune, le caveau fut ouvert et le coffret contenant le coeur de Vauban retiré.
On raconte à ce sujet que la précieuse relique fut un temps perdue par le brigadier de gendarmerie Roubot qui en avait la charge. Il la retrouva finalement dans la mangeoire de son cheval au château de Vauban, chez le maire de Bazoches, où un déjeuner avait été offert le jour même pour fêter l’évènement.
Le cœur reposa provisoirement dans l’église d’Avallon et fut finalement remis à Le Pelletier d’Aulnay, descendant du maréchal. Dans l’attente des cérémonies prévues aux Invalides, ce dernier se chargea de sa garde en son domicile parisien.
Le 16 mars 1805, Berthier approuvait le projet de tombeau. Ce dernier fut achevé dans le courant du mois de juin 1807. Le monument en question était différent de celui que l’on peut voir sous dôme depuis 1847 : il consistait en une pyramide en stuc bleu turquin surmontant un sarcophage devant lesquels s’élevait une colonne destinée à recevoir en son sommet l’urne contenant le cœur de Vauban.
Le monument actuel :
Image

Napoléon, en réponse à un rapport de Clarke concernant ledit monument en date du 21 décembre, indiqua dans une note en marge que la cérémonie de transfert devait avoir lieu le 26 mai 1808, jour anniversaire de la prise de Dantzig.
Les vœux impériaux furent respectés et Moniteur universel du 1er juin conta l’événement ces termes :
« Le 26 mai 1808, jour anniversaire de la prise de Dantzig, conformément aux décrets de S. M. l'empereur et roi, le cœur du maréchal de Vauban a été transféré dans le mausolée qui lui avait été érigé vis-à-vis celui de Turenne, sous le dôme de l'hôtel des Invalides.
Le cœur du maréchal de Vauban était placé dans la salle d'audiences de l'hôtel de la guerre, sous un buste du maréchal, au milieu d'armes et de drapeaux pris à Dantzig et dans les places conquises. Il y avait été déposé par M. Le Pelletier d'Aulnay, ancien maréchal-de-camp, arrière-petit-fils du maréchal de Vauban, au nom et en présence des autres membres de la famille du maréchal.
Une salve d'artillerie avait annoncé le matin la cérémonie, et le jour anniversaire de la prise de Dantzig. A midi, une seconde salve ayant annoncé le départ du cortège, le cœur du maréchal de Vauban, porté par M. Le Pelletier d'Aulnay, a été posé sur un char orné d'armes et de drapeaux pris à Dantzig, et dans les autres places conquises par la grande armée.
Le cortège s'est ensuite mis en marche de l'hôtel de la guerre, dans l'ordre suivant :
Un corps de cavalerie ouvrant la marche.
Le général commandant la division et la place, à cheval, à la tête des deux états-majors.
Un bataillon des élèves de l'école polytechnique.
Quatre corps d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie et du génie, marchant dans l'ordre, avec les armes, les bouches à feu et les autres machines de siège.
Quatre pièces de canon, représentant celles qui furent données au maréchal de Vauban après la prise de Philisbourg.
Le char portant le cœur du maréchal.
Les voitures de LL. EExc. MM. les premiers inspecteurs et colonels-généraux de toutes les armes.
Les voitures de LL. EExe. MM. les maréchaux d'Empire.
Les voitures de LL. EExc. le ministre de la guerre, le ministre de la marine, le ministre directeur de l’administration de la guerre, le ministre d'état directeur de la conscription et des revues.
S. Exc. le ministre de la guerre avait dans sa voiture M. Le Pelletier d'Aulnay.
LL. EE. les ministres et les maréchaux d'empire, les inspecteurs et colonels-généraux avaient avec eux les autres personnes de la famille de Vauban, les présidents et secrétaires perpétuels de la classe des sciences de l'Institut, et les membres du comité central des fortifications.
Des corps de trompettes, de tambours et de musique précédaient les divers corps de troupes. Un corps de cavalerie fermait la marche.
Le cortège a suivi la rue de Lille, la place du Corps législatif, les rues de Bourgogne et de Varennes, le boulevard des Invalides, l'avenue de Tourville et la place de Vauban, vis-à-vis la cour du dôme.
La haie était bordée par l'infanterie jusqu’à la place de Vauban, par les vétérans sur cette place, par les invalides dans la cour du dôme. Des piquets de cavalerie étaient en bataille, au débouché des rues qui donnaient sur la route du cortège. Le canon tirait par pièce pendant la marche, et l'arrivée en a été annoncée par une salve ‘d'artillerie.
LL. EE. les ministres, maréchaux d'empire, premiers inspecteurs et colonels-généraux, ainsi que M. le général commandant la division et la place, et les états-majors , étant descendus de voiture et de cheval, le cœur du maréchal de Vauban a été repris sur le char, et porté sous le dôme par M. Le Pelletier d'Aulnay, au milieu des ministres et des généraux qui l'environnaient.
Il a été reçu à la porte du dôme par le maréchal Serrurier, gouverneur de Hôtel des Invalides, à la tête de son état-major et d'officiers invalides de toutes armes. Le cœur a été placé au milieu du chœur sur une estrade, sous un buste du maréchal, au milieu d'autres armes et drapeaux pris dans les places conquises. Des parfums brûlaient dans quatre mortiers de bronze, placés au coin de l'estrade.
Le dôme était rempli de militaires de toutes armes, au milieu desquels on voyait, à côté d'un groupe d'invalides, un groupe d'élèves des écoles militaires et de l'école polytechnique, des membres de l'institut, et des ingénieurs de tous les services publics.
Les tribunes et les galeries étaient occupées par les dames et les familles des militaires, et autres personnes invitées à la cérémonie.
Un corps de musique placé sous le dôme a exécuté une symphonie guerrière.
M. le premier inspecteur-général du génie [Marescot] qui devait prononcer l'éloge du maréchal de Vauban ayant été appelé auprès de S. M. l'empereur [ordre du 16 mai l’invitant à se rendre à Madrid], le discours qu'il devait prononcer a été lu par le secrétaire du comité des fortifications [lieutenant colonel Allent].
Voici ce discours:
«S. M. l'empereur et roi a voulu réunir sous ce dôme, aux cendres du maréchal de Turenne, le cœur du maréchal de Vauban : association touchante de deux héros contemporains, dont les caractères eurent tant de ressemblance ! Le jour qu'a choisi S. M. est anniversaire de celui où la prise de Dantzig préludait à la victoire de Friedland et à la paix de Tilsitt; rapprochement ingénieux et délicat du guerrier qui créa l'art des sièges, et des guerriers qui viennent de s'illustrer dans un siège glorieux.
Il ne restait du maréchal de Vauban que son cœur. Le prince, que l'empereur a nommé son digne compagnon d'armes, avec ce zèle que le mérite seul met à honorer le mérite, a sur ces derniers restes d'un homme illustre appelé l'attention d'un monarque qui se plaît à répandre sur les grands hommes tout l'éclat de sa gloire.
Ici cet éclat rejaillit sur l'armée, dont tous les corps participent dans les sièges au succès de l'attaque ou à l'honneur de la défense. Il rejaillit sur les maréchaux d'empire, gouverneurs des places, généraux des armées de siège, revêtus de la même dignité que Vauban, et désignés comme dignes des mêmes honneurs par la reconnaissance publique. Ces aigles, emblèmes du dévouement à l'honneur, à la patrie, au monarque, rappellent les ordres dont Vauban fut décoré, et son ardeur à servir son prince et son pays. A leur tête, collègue de l'élève et du successeur de Buffon, un élève de Vauban, général et ministre, unissant dans les sièges l'audace à la sagesse, dans l'administration de la guerre le talent à la probité, retrace le caractère et les vertus de ce grand homme. Les successeurs ‘des Fontenelle, les collègues des Borda, des Coulomb et des Meunier représentent ici l'académie des sciences, qui honora dans Vauban les sciences appliquées au service de l'état. Vauban enfin est dans cette enceinte représenté lui-même par son propre sang. Son arrière-petit-fils, qui, dans la carrière des armes, s'est montré l'héritier de ses vertus guerrières, est ici au milieu de sa famille. Il vient déposer son cœur dans ce temple, et le confie au chef illustre de ces guerriers dont les cheveux blancs et les blessures attestent les longs et brillants services. Sous leur garde reposeront désormais les restes de Vauban et de Turenne; et si les ombres de ces héros errent quelquefois sous ces voûtes, elles se croiront au milieu des compagnons de leur gloire.
Tout est ici une image, un souvenir de Vauban. Qu’ajouter à ces témoignages glorieux ? L'éloge de Vauban, écrit par d'éloquents orateurs, a été prononcé dans le sein de trois académies. Chef du corps dont Vauban a créé l'art, s'il m'est doux et permis, en retraçant ses services, de lui rendre hommage, comme à l'un de ces hommes à qui l'on succède et qu'on ne remplace jamais, devant des militaires, militaire comme eux, étranger à une éloquence peu connue dans les camps, la seule louange de Vauban sera, dans ma bouche, le tableau simple et rapide de sa vie.
Le maréchal de Vauban comptait une longue suite d'aïeux, presque tous militaires. Mais, dans leur rang, l'honneur était de sacrifier sa fortune, comme sa vie, au service du souverain. Vauban naquit sans biens, et dès sa tendre enfance, il resta orphelin. A 17 ans, il cède à son génie, voit les places, et devient ingénieur. Dans ses premiers sièges, il fait l'essai de son talent et donne des preuves de son courage. Au siège de Sainte-Menehould, pendant l'assaut, sous le feu de la place, il traverse la rivière à la nage. A Stenay, Montmédy, Valenciennes, il est couvert de blessures. Sous Gravelines, à 25 ans, il conduit en chef les attaques, prend et ne quitte plus le seul rang digne de son mérite. Dans les guerres suivantes, il crée un nouvel art des sièges. A Maëstricht, il emploie pour la première fois les trois parallèles, et le reste du dispositif ingénieux des approches régulières. A Luxembourg, il applique les couronnements à la sape, et les cavaliers de tranchée, inventions que la rapidité donnée aux sièges par lui-même a permis de négliger. En 1688, il ouvre les portes de Philisbourg, de Manheim, de Franckenthal, à l'héritier du trône, qui pour prix de ce service lui donne, au nom du roi, quatre pièces de canon. C'est devant Philisbourg qu'il invente le ricochet, manière aussi ingénieuse que redoutable de tirer le boulet et l'obus, et qui ne laisse, dans l'intérieur d'une place assiégée, que peu d'asile contre ses ravages. Au siège de Namur, en 1692, il se trouve en présence de Cohorn. Cet ingénieur célèbre venait de créer le fort Guillaume; il y attachait le sort de la place et sa gloire : Vauban d'un coup d'œil aperçoit le défaut de cet ouvrage; il se porte rapidement entre le fort Guillaume et le château, les sépare par une tranchée, enlève le fort, et triomphe d'un rival que l'histoire n'a cru pouvoir mieux louer qu'en le nommant le Vauban hollandais. ,
Les sièges d'Ath et de Brisach sont les derniers qu'il ait faits. Sous Ath, il rassemble et déploie tout ce que son art a de puissant. Brisach, qu'il avait construit, fut pris en treize jours, et dans ce siège, on peut dire que Vauban triompha de lui-même.
Les forteresses de la France étaient la plupart faibles et placées au hasard. Vauban est chargé de fortifier toutes les frontières. Des Pyrénées au bord de l'Escaut, sa fortification varie comme les sites. Partout, sur les montagnes, au bord de la mer et des fleuves, c'est en pliant les ouvrages au terrain qu'il subjugué la nature. Sa pensée dans chaque place embrasse l'universalité des frontières. Il considère la France comme une vaste place d'armes, dont chaque forteresse n'est qu'un ouvrage particulier. Il les coordonne, et en détermine les rapports. Suivant leur position, elles sont entretenues, réparées ou perfectionnées. Il crée celles qui manquent, il donne à chacune son caractère.et sa destination. Le même homme, qui dans les sièges contribue à reculer les limites de l'empire, jouit de la gloire d'en poser les barrières. Les places du Nord ont arrêté deux fois les ennemis de la France. Dans la guerre de la succession, et en 1795, elles ont été pour nous, suivant l'expression de Montecucculi, les ancres sacrées qui sauvent les états.
Vauban, au milieu de ces travaux trouva le temps de composer un grand nombre d'ouvrages, sur son art et sur l'économie politique. Ses traités de l'attaque et de la défense sont encore l'oracle des militaires dans les sièges. Dans ses mémoires et ses projets sur toutes les places, tout est discuté, tout est prévu jusqu'aux détails d'exécution ; et lorsqu'on veut reprendre ce qu'il n'a pu exécuter, en vain essaie-t-on de le perfectionner. Ce que Vauban a déterminé se trouve, un siècle après, être encore ce qu'il y a de plus solide, de plus économique, de plus ingénieux. La vérité est immuable, et le génie ne s'attache qu'à la vérité. A cette collection précieuse se joignent sa Dixme royale, et les manuscrits auxquels il avait donné le titre modeste d'0isivetés...
De grandes récompenses, la charge de commissaire général des fortifications, les gouvernements de Douai et de la citadelle de Lille, les ordres du roi, le bâton de maréchal de France, furent le prix de ses services...
Cinquante-sept années de services, 25 campagnes, 10 blessures, 140 actions de guerre, 55 sièges, 55 places neuves, toutes celles de la France restaurées : telle est la vie du maréchal de Vauban. Un siècle s'est écoulé depuis sa mort; mais avant que son nom s'oublie, les Français cesseront d'aimer leur pays et la gloire.
Et vous, guerriers, sous qui Dantzig a succombé, vous chef illustre qui les avez dirigés, couvrez le cœur de Vauban d'un rameau de vos lauriers ; mêlez à l'éclat de ses honneurs celui de votre gloire, comme nous mêlons aux souvenirs que Vauban a laissés les images de vos services. Dans ces honneurs décernés au héros devant qui tombaient les forteresses, c'est vous aussi, c'est son armée qu'a voulu honorer le monarque invincible, devant qui tombent les armées et les places de tous ses ennemis.»

M. le secrétaire-général du ministre de la guerre a lu ensuite l'ordre de S. M. l'empereur et roi, qui ordonne la translation du cœur du maréchal de Vauban.
Alors M. Le Pelletier d’Aulnay, ayant pris dans ses mains le cœur de son illustre aïeul, l'a remis en celles de S. E. le ministre de la guerre, en lui adressant les paroles suivantes:
« Monseigneur,
Chargé par S. M. l'empereur et roi de déposer entre vos mains le cœur du maréchal de Vauban, mon aïeul, j'ai l'honneur de vous remettre ce dépôt précieux... »

S. E. le ministre de la guerre a répondu à M. Le Peletier d'Aulnay dans les termes suivants :
« Monsieur, en recevant de vous et de la famille de Vauban le cœur de ce grand homme, je m'estime heureux d'être chargé de confier un si précieux dépôt aux braves défenseurs de l'état que renferme cette enceinte, et à leur digne gouverneur, entre les mains duquel Mantoue jadis capitula.
Le cœur de Vauban, qui brûla d'un amour si vrai pour sa patrie et pour la gloire, reçoit aujourd'hui un nouvel hommage des mains de la victoire, puisqu'il va être couronné par celui qui, à pareil jour, il y a un an, rappela tous les souvenirs de ‘Vauban, en s'emparant, à l'aide de l'art qu'il a créé, et après des actions où ‘ont brillé simultanément le talent, l'audace et l'intrépidité les plus remarquables, de l'un des premiers boulevards du Nord , par celui qui mérita comme récompense, et obtint de l'empereur, après l'importante prise de Dantzig, d'en porter le nom, et de le transmettre à ses descendants pour en consacrer la mémoire. »

Après ce discours, M. le colonel du génie, Sabatier, un des officiers qui se sont distingués, sous les ordres de M. le maréchal duc de Dantzig, au siège de cette forteresse, lui a remis, au nom des braves qui ont servi sous lui, une couronne de laurier et une médaille sur laquelle était, d'un côté, le portrait de S. M.; de l'autre une inscription rappelant l'ordre de l'empereur pour la translation du cœur de Vauban.
Alors M. le maréchal de Dantzig a déposé la couronne de laurier et la médaille sur le cœur de Vauban, et a prononcé le discours suivant :
« Ombre illustre d'un héros qui fut longtemps le boulevard de la France et la terreur de nos ennemis, intrépide guerrier, profond géomètre, habile homme d'état, sois sensible au tribut d'amour et de reconnaissance que nous t'offrons dans cette enceinte auguste, sous ces voûtes sacrées, où pendent les trophées de nos innombrables victoires.»

Le cœur du maréchal de Vauban ayant ensuite été remis à M. le maréchal, gouverneur des Invalides, M. le maréchal Serrurier l'a porté jusque sur le mausolée qui devait le recevoir, accompagné de LL. EE. les ministres et les maréchaux, de la famille de Vauban, des militaires et autres personnes du cortège. Le maréchal Serrurier a fait placer le cœur de Vauban, la couronne et la médaille dans l'urne d'albâtre qui termine la colonne funéraire ; l'urne a été scellée sur-le-champ.
La musique a exécuté une symphonie guerrière pendant cette cérémonie, qui a été terminée par une salve d'artillerie. »

Plus tôt, suite à la cérémonie, le ministre de la Guerre, Clarke, avait transmis le rapport suivant :
« La cérémonie de la translation du coeur de Vauban aux Invalides a eu lieu aujourd'hui et s'est bien passée.
M. le maréchal duc de Dantzig, désigné par moi pour placer une couronne de lauriers sur le coeur de Vauban, m'a fait part de son désir de prononcer un discours de peu d'étendue en plaçant cette couronne. C'était au moment où on allait se rendre aux Invalides. Il m'a donné lecture de ce discours, qui était bien dans son ensemble et qu'il n'y a pas eu de raison bien marquante d'empêcher, quoiqu'il n'ait point été prévu. Mais il finissait par ces mots :
« ... Jurons sur le coeur de Vauban fidélité à notre Empereur, à sa dynastie, etc. »
J'ai sur le champ pensé qu'un tel serment, bien qu'il fût dans le coeur de tous ceux qui se trouvaient chez-moi, ainsi que dans le mien, paraitrait étrange dans cette circonstance, qu'il ferait penser mal à propos que Votre Majesté droit avoir besoin d'un renouvellement de serment de la part de ses sujets, quand cela n'est pas nécessaire et que ce n'était pas sur le coeur du maréchal de Vauban qui n'a servi que Louis XIV qu'un tel serment devait être prononcé. D'après ces réflexions, M. le Maréchal a supprimé cette fin de son discours.
Comme cette matière est délicate, je crois devoir en rendre compte à Votre Majesté et je ne doute aucunement que ma conduite en cette occasion n'eût sa pleine approbation»

Napoléon, qui à cette date, tout aux affaires d’Espagne, était au château de Marracq près de Bayonne, et qui avait quitté Saint-Cloud depuis le 2 avril, éprouva cependant à la réception dudit rapport quelque mécontentement. S’il avait, comme dit plus haut, transmit son intention de fixer le 26 mai 1808 comme date du transfert du cœur de Vauban aux Invalides ; il ne semble pas avoir été dans ses intentions de laisser toute liberté sur ce point à son ministre de la Guerre. Ainsi, quand Clarke lui écrivit peu temps avant l’événement une lettre concernant la translation, Napoléon (25 mai) lui fit connaître laconiquement son étonnement :
« La lettre que vous m’écrivez pour la translation du cœur de Vauban aux Invalides ne m’est arrivée qu’hier 24. Ma décision ne pourrait donc pas arriver à temps. »

Du coup, la cérémonie passée et annoncée, Napoléon écrivait le 31 mai à Cambacérès :
« Je ne conçois pas […] ce qu’a fait le général Clarke, sans vous en donner avis. Comment un ministre fait-il une cérémonie publique à Paris sans que je l’aie ordonné ? Comment la police a-t-elle pris des dispositions sans mon décret ? Je ne conçois vraiment plus rien à ce qui se fait à Paris ? »

L’archichancelier répondit le 4 juin suivant :
« Dans les premiers jours du mois le ministre me dit que V.M. avait ordonné que le cœur du Maréchal de Vauban fût transporté aux Invalides, et que cette translation eut lieu à l’époque anniversaire de la capitulation de Dantzig. Il m’a demandé si je voulais assister à la cérémonie. J’ai répondu que je ne croyais pas devoir assister à aucune cérémonie publique, sans en recevoir l’ordre de V.M. ; qu’il ferait bien de vous soumettre le programme ; et que si V.M. jugeait que les Grands Dignitaires dussent faire partie du cortège, elle m’en ferait avertir ; je n’ai rien reçu ; la fête a eu lieu le jour que j’étais à Fontainebleau : le surlendemain, le ministre de la Guerre m’a envoyé le procès-verbal en m’invitant à le faire insérer au Moniteur ; je lui ai écrit que s’agissant d’une fête purement militaire c’était à lui de l’adresser au rédacteur du Moniteur, s’il croirait en publier les détail.
Voilà, Sire, l’éclat des choses.
Il m’a paru que le général Clarke aurait bien été aise que j’eusse assisté à la cérémonie : mais j’ai pensé qu’il était de mon devoir de n’y point paraître, surtout pendant l’absence de V.M. lorsque je n’en avais pas reçu l’autorisation spéciale. »

A ma connaissance, l’affaire n’alla pas plus loin.
L’urne resta sous le dôme jusqu’au 31 janvier 1852, date à laquelle elle fut descendue dans le caveau des Gouverneurs.
Image

L’urne lors des cérémonies du tricentenaire de la naissance de Vauban :
Image

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" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)


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