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 Sujet du message : Robespierre et Carrier
Message Publié : 19 Juin 2013 6:00 
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Jules Michelet
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Dralastor a écrit :
-Concernant les envoyés en mission, les responsabilités n'incombent certainement pas aux robespierristes : au contraire, Couthon a élargi à Lyon beaucoup de suspects arrêtés par Fouché et Collot, et Robespierre a fait rappeler la plupart des envoyés "terroristes" (Carrier, Tallien...) pour mettre fin à leurs agissements. (cf la lettre à Augustin Robespierre mentionné par Napoléon dans le Mémorial)


Pouvez-vous retranscrire cette lettre s'il vous plait ?

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" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)


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 Sujet du message : Re: Robespierre et Carrier
Message Publié : 19 Juin 2013 18:48 
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Polybe
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Bonjour Drouet Cyril

Ces lettres de Robespierre aîné à son jeune frère n'ont pas été conservées à ma connaissance. Napoléon, dans le Mémorial, confie à Las Cases les avoir lues alors qu'il était jeune général proche d'Augustin. Il ne s'agit pas de Carrier d'ailleurs, mais des représentants en mission en général. Je vous cite le passage en entier :

"L’Empereur s’est arrêté sur Robespierre […] auquel il ne croyait ni talent, ni force, ni système. Il le pensait néanmoins le vrai bouc émissaire de la Révolution, immolé dès qu’il avait voulu entreprendre de l’arrêter dans sa course […]. Ils (les terroristes) ont tout jeté sur Robespierre ; mais celui-ci leur répondait, avant de périr, qu’il était étranger aux dernières exécutions ; que, depuis six semaines, il n’avait pas paru aux comités. Napoléon confessait qu’à l’armée de Nice, il avait vu de longues lettres de lui à son frère blâmant les horreurs des commissaires conventionnels qui perdaient, disait-il, la Révolution par leur tyrannie et leurs atrocités. Cambacérès, qui doit être une autorité sur cette époque, observait l’Empereur, avait répondu à l’interpellation qu’il lui adressait un jour sur la condamnation de Robespierre, par ces paroles remarquables : « Sire, cela a été un procès jugé, mais non plaidé » ajoutant que Robespierre avait plus de suite et de conception qu’on ne pensait ; qu’après avoir renversé les factions effrénées qu’il avait eues à combattre, son intention avait été le retour à l’ordre et à la modération."


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 Sujet du message : Re: Robespierre et Carrier
Message Publié : 19 Juin 2013 19:21 
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Jules Michelet
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Merci. C'est bien ce qui me semblait.
Méfiance donc...

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 Sujet du message : Re: Robespierre et Carrier
Message Publié : 19 Juin 2013 19:54 
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Polybe
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Vous pensez que Napoléon affabule en parlant de ces lettres ?


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 Sujet du message : Re: Robespierre et Carrier
Message Publié : 19 Juin 2013 20:14 
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Jules Michelet
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Inscription : 06 Fév 2004 7:08
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Disons que j'ai l'habitude de lire le Mémorial avec prudence.

Et puis pour un homme sensé perdre la Révolution par sa tyrannie et ses atrocité (pour reprendre les termes rapportés par Las Cases), le rappel est bien peu sévère :
"Tes travaux multipliés, dans une ville peu patriote et voisine de la Vendée, méritent que tu te reposes quelques instants, et tous tes collègues te reverront avec plaisir dans le sein de la Convention nationale."
(Comité de salut public à Carrier, 8 février 1794)

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 Sujet du message : Re: Robespierre et Carrier
Message Publié : 19 Juin 2013 20:28 
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Polybe
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Inscription : 19 Déc 2007 18:08
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Moui.
Napoléon sculpte sa statue pour la postérité, il réarrange pas mal de faits. Mais Robespierre est très mal considéré dans l'opinion, je ne vois pas l'intérêt qu'aurait eu Napoléon de nuancer sa responsabilité dans la Terreur... D'autant qu'il cite une conversation avec Cambacérès ; un mensonge aussi gratuit frôlerait la mythomanie pure et simple.


Citer :
Et puis pour un homme sensé perdre la Révolution par sa tyrannie et ses atrocité (pour reprendre les termes rapportés par Las Cases), le rappel est bien peu sévère :
"Tes travaux multipliés, dans une ville peu patriote et voisine de la Vendée, méritent que tu te reposes quelques instants, et tous tes collègues te reverront avec plaisir dans le sein de la Convention nationale."
(Comité de salut public à Carrier, 8 février 1794)


Robespierre a-t-il signé cette lettre ? S'il en est des lettres comme des décrets, seules 3 signatures des membres du comité sont nécessaires pour que le document soit validé.
Par ailleurs, Robespierre ne recule pas devant la manipulation pour parvenir à ses fins. Il n'est que de voir comment il a joué les exagérés contre les indulgents pour finalement se débarrasser des deux groupes.
Je vous avoue que mes souvenirs sur le cas Carrier ne sont pas très précis. Il semble me rappeler que c'est Jullien, le très jeune envoyé de Robespierre, qui l'a dénoncé à celui-ci comme terroriste en même tant que Tallien.


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 Sujet du message : Re: Robespierre et Carrier
Message Publié : 19 Juin 2013 20:48 
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Jules Michelet
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Citer :
Moui.
Napoléon sculpte sa statue pour la postérité, il réarrange pas mal de faits. Mais Robespierre est très mal considéré dans l'opinion, je ne vois pas l'intérêt qu'aurait eu Napoléon de nuancer sa responsabilité dans la Terreur... D'autant qu'il cite une conversation avec Cambacérès ; un mensonge aussi gratuit frôlerait la mythomanie pure et simple.


Difficile d’y voir clair. Mais, pour ma part, sans "longues lettres" à défaut d’un passage du Mémorial, je m’en tiendrai à la méfiance.

Citer :
Robespierre a-t-il signé cette lettre ?


Non, les signataires sont Barère, Jean-Bon Saint-André et Billaud-Varenne.

Citer :
Je vous avoue que mes souvenirs sur le cas Carrier ne sont pas très précis. Il semble me rappeler que c'est Jullien, le très jeune envoyé de Robespierre, qui l'a dénoncé à celui-ci comme terroriste en même tant que Tallien.


Quelques extraits de la lettre de Jullien à Robespierre (4 février 1794) :
« On n’ose ni parler, ni écrire, ni même penser. L'esprit public est mort ; la liberté n'existe plus. J'ai vu dans Nantes l'Ancien Régime. L'énergie des sans-culottes est étouffée, et les vrais républicains pleurent de désespoir d'avoir vu le despotisme renaître. Et la guerre civile semble couver au sein de tant d’horreurs. Une guerre manifeste éclate déjà entre les états-majors et la Société populaire.
Une justice doit être rendue à Carrier, c'est qu'il a, dans le temps, écrasé le négociantisme, tonné avec force contre l'esprit mercantile, aristocratique et fédéraliste. Mais depuis, il a mis la Terreur à l'ordre du jour contre les patriotes eux-mêmes, dont il a paru prendre à tâche de se faire craindre. Il s'est mal entouré : il a payé par des places les bassesses de quelques courtisans, et il a rebuté les Républicains, rejeté leurs avis, comprimé les élans du patriotisme. Il a, par un acte inouï, fermé pendant trois jours les séances d'une société montagnarde. Il a chargé un secrétaire insolent de recevoir les députations de la Société populaire. Enfin, il a fait arrêter de nuit, comparaître devant lui, et il a maltraité de coups, en les menaçant de la mort, ceux qui se plaignaient qu'il y eût un intermédiaire entre le représentant du peuple et le club, organe du peuple, ou qui, dans l'énergique élan de la franchise républicaine, demandaient que Carrier fût rayé de la Société, s'il ne fraternisait plus avec elle : j'ai moi-même été témoin de ces faits.
On lui en reproche d'autres. On assure qu'il a fait prendre indistinctement, puis conduire dans les bateaux et submerger dans la Loire, tous ceux qui remplissaient les prisons de Nantes. Il m'a dit à moi-même qu'on ne révolutionnait que par des mesures semblables, et il a traité d'imbécile Prieur de la Marne, qui ne savait qu'enfermer les suspects, etc. Ma conférence avec lui serait trop longue à détailler. C’est encore Carrier qui, par un acte public, défendit de reconnaître un de ses collègues pour représentant du peuple. Et cet arrêté, que je t’ai envoyé, était, dans toute la force du terme, contre-révolutionnaire. Il faut sans délai rappeler Carrier et envoyer à Nantes quelqu'un qui réveille l'énergie du peuple, et le rende à lui-même. Il faut, sans délai, charger un général, sous sa responsabilité, d'exterminer à terme fixe les restes des rebelles »

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 Sujet du message : Re: Robespierre et Carrier
Message Publié : 19 Juin 2013 22:45 
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Georges Duby
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Il n'est pas anormal qu'accusé par les thermidoriens qui avaient suspendu sa carrière, d'avoir été jacobin et ami du frère de Robespierre, Napoléon ait voulu plus tard relativiser le rôle de l'incorruptible. Un classique. Il avait en effet commencé sa carrière avec la Convention et s'était fait protéger pour avoir de l'avancement.

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Heureux celui qui a pu pénétrer les causes secrètes des choses. Virgile.


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 Sujet du message : Re: Robespierre et Carrier
Message Publié : 23 Juil 2013 1:50 
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Jules Michelet
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Dralastor a écrit :
-Concernant les envoyés en mission, les responsabilités n'incombent certainement pas aux robespierristes : au contraire, Couthon a élargi à Lyon beaucoup de suspects arrêtés par Fouché et Collot, et Robespierre a fait rappeler la plupart des envoyés "terroristes" (Carrier, Tallien...) pour mettre fin à leurs agissements. (cf la lettre à Augustin Robespierre mentionné par Napoléon dans le Mémorial)



La réflexion sur le rappel de Carrier n’est pas inexacte mais trop courte pour y voir clair.
A l’aide principalement de la Correspondance de ce dernier et du Comité de salut public, je vais tenter de débroussailler quelque peu l’affaire et essayer d’entrevoir ce que l’on pouvait savoir dans les sphères du pouvoir des intentions et des actions du tristement célèbre représentant du peuple, et ce qui a pu motiver finalement son rappel à Paris.

Carrier fit une première entrée à Nantes le 7 octobre 1793 et quitta définitivement la ville le 16 février ; mais pour mieux appréhender sa mission dans la cité ligérienne, il convient de revenir un peu en arrière, plus exactement à la mi-août.
Le 14 de ce mois, la Convention, sur avis du Comité de salut public, décrétait en effet l’envoi de Carrier et de Pocholle dans les départements bretons afin d’y « continuer leur mission et y prendre toutes les mesures de défense intérieure et extérieure qui leur paraîtront nécessaires »

Les deux députés n’étaient effectivement pas nouveaux dans l’Ouest et avaient été précédemment missionnés en Normandie près l’Armée des côtes de Cherbourg (décret du 12 juillet) avec objectif d’y prendre, dans le cadre de la lutte contre les mouvements dits « fédéralistes », « toutes les mesures pour découvrir, faire arrêter les généraux, et faire arrêter, traduire au tribunal révolutionnaire miliaire, agent civil et autres citoyens qui auraient aidé, favorisé ou conseillé un complot contre la liberté et la sûreté de la République, ou qui auraient machiné la désorganisation des armées et flottes, et dilapadé les fonds publics. » (décret du 30 avril)

A noter que trois jours avant le décret du 14 août, Carrier, au sein de la Convention, et sous les applaudissements, s’était illustré par un discours des plus vigoureux :
« Il est temps que la Convention fasse enfin succéder la sévérité à la clémence
[…]
Il faut enfin que la France, qui vient de se prononcer en faveur d'une constitution républicaine, se prononce en même temps contre tous les traîtres de l'intérieur ; plus de paix, plus de miséricorde. Ne pas frapper du glaive de la loi ces administrateurs qui ont conspiré avec Dumouriez, ce serait transiger avec Dumouriez lui-même. Il faut que la Convention porte enfin les grands coups : la France, indignement trahie, réclame vengeance. » (discours publié dans le Moniteur du 13 août)



Après un passage à Saint-Malo, Carrier fila vers Rennes, que certains n'hésitaient pas à voir comme une possible future "nouvelle Lyon" (lettre du député de l’Ille-et-Vilaine, Sevestre au Comité de Salut public, 26 août)
C’est là qu’il rencontra Hérault (jeune parent de Hérault de Sechelles) et Guermeur, tous deux missionnés à Rennes par le Comité de salut public (arrêté du 31 août) auprès du général Beysser afin de seconder ce dernier dans la poursuite des girondins en fuite. Lesdits commissaires dans leur rapport du 6 septembre au Comité de salut public couvrirent Carrier de louanges :
« La présence du représentant Carrier était essentielle dans cette ville.
[…]
Ce qu'il y a de très certain, c'est que sans l'arrivée de Carrier, et surtout sans la grande énergie qu'il a déployée, [un soulèvement contre-révolutionnaire] avait lieu ; que même dans ce moment, il se trame quelques complots. Mais votre collègue a eu soin de s'entourer d'une force armée capable d'en imposer aux malveillants, et qui lui donnera toute facilité pour purger les administrations, qui sont composées en totalité de conspirateurs. »

Cette confiance se renouvela par la suite dans les réponses du Comité de salut public aux lettres de Carrier des 8, 11 et 18 septembre :

Carrier au Comité de salut public (Rennes, 8 septembre) :
« Je vous préviens que si vous ne prenez vous-mêmes cette mesure [déportation de Le Coz, évêque de l’Ille-et-Vilaine], ou si vous ne la faites promptement adopter par la Convention, je saurai bien trouver le moyen d'effectuer moi-même la déportation. Vous en penserez ce que vous jugerez à propos; mais, quand le salut public me commande une mesure, je ne considère pas si je brusque les convenances, le salut du peuple est ma suprême loi. »

Réponse du Comité de salut public :
« Les pouvoirs que la Convention vous a conférés sont bien suffisants pour autoriser toutes les mesures de salut public que vous croirez nécessaires. »


Carrier au Comité de salut public (Rennes, 11 septembre, reçue le 13):
« Cependant rassurez-vous sur ma ferme résolution à écraser tous les conspirateurs; je ne quitterai point la Bretagne que je ne les aie tous livrés à la vengeance nationale, ou que son sol n'en soit purgé par une fuite que je ne pourrais empêcher. »

Réponse du Comité de salut public :
« Les perfidies de Toulon doivent fixer une surveillance particulière sur nos villes maritimes. En écartant des places les hommes douteux, en punissant les traîtres, en fortifiant le bon esprit du peuple, l'on peu espérer que son énergie réduira les malveillants à l'impuissance. Nous comptons que vous prendrez des mesures proportionnées aux circonstances ; votre fermeté et votre prudence vous dicteront tout ce qui peut intéresser le salut de la République. »


Réponse du Comité de salut public à la lettre du 18 où Carrier, toujours de Rennes, exposait à nouveau ses craintes :
« Votre lettre du 18 septembre est de nature à exciter plus que jamais la vigilance de ceux à qui le peuple a confié le dépôt de ses intérêts. Le Comité de salut public veille avec la plus sérieuse attention sur des places dont la conservation est si importante pour la République et compte que vous le seconderez par tous les moyens qui sont en votre pouvoir. »

On peut à ce sujet citer également la lettre qu’Hérault de Séchelles lui écrivit dans la même période, le 20 septembre :
« J'ai lu aussi tes lettres au comité de Salut public. Elles sont pleines de vigueur et d'énergie. Continue brave collègue, c'est en poursuivant ainsi les coquins et les hommes douteux ; c'est en déménageant toute cette engeance que tu sers et que tu sauves la République. Nous sentons qu'il te manque des forces et des moyens, mais nous avons le regret de ne pouvoir guère t'en donner davantage. Forcé de saisir l’ensemble, nous n'agissons que par urgence. Au surplus, si tu veux me transmettre particulièrement tes diverses demandes, je me ferai toujours un plaisir de te servir. »



De Rennes, le regard de Carrier se portait à présent vers Nantes.
Carrier au Comité de salut public (Rennes, 15 septembre, reçue le 17) :
« La ville qui doit le plus fixer vos regards et toute votre sollicitude est Nantes. Vous ne devez pas ignorer ou du moins mes collègues qui y sont doivent vous avoir appris, que les étrangers qui y fourmillent, les négociants et la cavalerie, qui y forment presque toute la population, sont des contre-révolutionnaires très connus, qu'ils sont d'intelligence avec les révoltés de la Vendée, qu'ils favorisent et alimentent leurs rébellions, que les Nantais ont été les premiers qui ont donné le funeste exemple de faire une avance très considérable au ci-devant comte d'Artois. Je ne conçois pas quels sont les motifs de ménagements qu'on a pour une ville, qui, si on n'y prend garde, deviendra un second Lyon.
[…]
Croyez bien que je n'épargnerai ni soin, ni veilles, ni travaux, pour rendre à un meilleur sort les contrées de la Bretagne désolées pour les fanatiques, les étrangers, les contre-révolutionnaires de toute espèce. »

Réponse du Comité de salut public :
« Le tableau affligeant que vous tracez de la ci-devant Bretagne, dans votre lettre du 15 de ce mois, prête trop à la réflexion pour que le Comité de salut public ne prenne pas en très sérieuse considération tous les détails où vous entrez. Continuez de surveiller sans cesse les malveillants, surtout ces sépulcres blanchis, cette engeance sanguinaire des prêtres fanatiques ; purgez sans délai tous les corps gangrenés ; que le glaive de la loi se promène sur tous les coupables et que rien de ce qui peut devenir nuisible n'échappe à l'œil sévère d'une active surveillance. Le Comité se repose toujours sur votre zèle, qu'aucun obstacle ne rebute, et sur votre entier dévouement à la patrie. »


Douze jours plus tard, sa mission Rennes lui semblant avoir porté ses fruits, Nantes devenait pour Carrier un objectif prioritaire.
Carrier à Hérault de Séchelles (Rennes, 27 septembre, reçue le 29) :
« Adieu, mon brave ami. Mes travaux ont singulièrement altéré ma santé. Hier j'ai été très malade. Sans cette indisposition j'aurais volé à Nantes, foyer de contre-révolution, aliment continuel de la Vendée, où mes collègues laissent subsister deux Sociétés populaires, dont l'une n'est composée que de vrais contre-révolutionnaires. C'est aux demi-mesures, c'est à une indulgence vraiment coupable que nous devons les derniers échecs que nous avons éprouvés du côté de Nantes, qui deviendra un second Lyon, si on n'y prend garde. »
A cette date, la Vendée était encore redoutable, et la campagne républicaine de septembre à laquelle participa l'armée de Mayence nouvellement arrivée sur ce théâtre d'opérations s'était soldée par un cuisant échec.

A peine avait-il reçu ladite missive que Hérault s’empressa de la lire au Comité de salut public (29 septembre) qui prit de suite l’arrêté suivant (signé de Barère, Prieur de la Marne, Hérault de Séchelles, Carnot, Prieur et Billaud-Varennes) : « Le Comité de salut public, d'après les renseignements qu'il a reçus des représentants du peuple envoyés près l'armée des côtes de Brest, a arrêté que le citoyen Carrier, représentant du peuple dans le département d'Ille-et-Vilaine, se rendra sur-le-champ à Nantes pour l'exécution des mesures prescrites par le décret du 5 août dernier concernant les divers membres des autorités constituées à destituer, et y prendre, conformément aux pouvoirs qui lui sont délégués, toutes les mesures de salut public. »

Hérault de Séchelles répondit le même jour à Carrier dans des propos autrement plus enflammés :
«Voilà comme on marche, mon brave ami. Courage, digne républicain; je viens de recevoir ta lettre et au même instant je l'ai lue au Comité de salut public, qui l'a entendue avec une vive satisfaction.
Nous serions bien heureux, la République serait vigoureuse et florissante s'il y avait partout des commissaires aussi énergiques que toi et ton collègue.
Tu dois être à Nantes, si ta santé te l’a permis. Nous te conjurons d’y aller sur-le-champ. Nous t’envoyons un arrêté qui te presse de purger cette ville qui est de la dernière importance.
[…]
Il faut sans rémission évacuer, renfermer tout individu suspect. La liberté ne compose pas. Nous pourrons être humains quand nous serons assurés d’être vainqueurs.
[…]
Le caractère de la représentation nationale se déploie avec bien plus de force et d’empire […] quand [les représentants] frappent en passant de grands coups, et qu’ils en laissent (sauf à la suivre) la responsabilité sur ceux qui sont chargés d’exécuter. »


De son côté, Carrier, de Rennes, mais toujours obnubilé par Nantes, écrivait au Comité de salut public (4 octobre, reçue le 7) :
« Nantes, comme je vous l'ai déjà marqué, est en pleine contre-révolution ; qu'il y existe deux Sociétés, dont la moins nombreuse, celle de Saint-Vincent, est dans les bons principes, tandis que l'autre conspire ouvertement ; que toute la cavalerie de Nantes est gangrenée d'aristocratie ; que nos collègues s'occupent uniquement, à l'exception de Gillet, d'y étaler un luxe asiatique, sans s'occuper nullement de la chose publique et des individus qui la dirigent.
[…]
Je me serais rendu sur les lieux sans une indisposition qui me retient à Rennes et je vous aurais donné des renseignements positifs sur lesquels vous auriez pu compter. Tout ce que je puis bien vous assurer, c'est que sur les violents reproches que j'ai faits à mes collègues de souffrir que sous leurs yeux la contre-révolution se développe à Nantes, ils m'ont invité à m'y rendre pour destituer les autorités constituées, dissoudre la Société antipopulaire et y faire toutes les réformes que commande l'intérêt public. Quoique ma présence soit très nécessaire à Rennes, qu'elle le fût à Vitré et dans le Morbihan, j'irai à Nantes demain ou après-demain, et reposez-vous là, comme partout ailleurs, sur ma fermeté inébranlable à dénoncer et à terrasser tous les abus, tous les traîtres et conspirateurs. Ne cessez pas un seul instant de porter vos regards vers la Vendée ; dirigez-y le plus de forces qu'il vous sera possible. Ce foyer de contre-révolution est plus redoutable que toute la coalition des puissances ennemies. Il ne faut qu'une étincelle pour propager un incendie. Envoyez à Nantes un général sans-culotte sur lequel on puisse compter ; les instants sont plus pressants que vous ne sauriez vous l'imaginer. »

…Puis, le lendemain, au ministre la Guerre Bouchotte :
« Je pars pour Nantes, où on a laissé la trahison s'organiser et la contre-révolution faire les progrès les plus menaçants. Tu peux compter que j'y serai un vrai désorganisateur, pour y établir le triomphe de la sans-culotterie. »



Carrier arriva à Nantes le 7 octobre. Le jour suivant, il écrivait au Comité de salut public (lettre reçue le 13 octobre) :
« Arrivé hier à Nantes, mon premier soin eût été de briser les autorités constituées, de dissoudre le club fédéraliste, d'adjoindre au Comité de salut public qui y est établi des commissaires de chaque section, d'annuler tous les certificats de civisme, d'ordonner d'en prendre de nouveaux donnés par la nouvelle municipalité et approuvés par le Comité de surveillance, de soumettre à l'arrestation tout individu qui n'en serait pas nanti, de faire faire des visites domiciliaires, de désarmer tous les gens suspects pour armer les patriotes, de faire faire toutes les arrestations nécessaires, de visiter tous les magasins, en un mot de danser rondement la Carmagnole. Mais l'arrivée de mes
collègues Prieur (de la Côte-d'Or) et Hentz et du général L'Échelle, me fait différer ces salutaires mesures.
Ils m'ont délégué, ainsi que mes autres collègues qui sont ici, le soin d'aller présenter et installer le nouveau général à l'armée. Je vais partir dans un moment
[…]
Je dois vous prévenir qu'il y a dans les prisons de Nantes des gens arrêtés comme champions de la Vendée. Au lieu de m'amuser à leur faire leur procès, je les enverrai à l'endroit de leur résidence pour les y faire fusiller. Ces exemples terribles intimideront les malveillants, contiendront ceux qui pourraient avoir quelque envie d'aller grossir la cohorte des brigands. On les croit vivants tant qu'on n'en voit pas le supplice. »

Le Comité de salut public lui répondit ainsi :
« En continuant, comme vous faites, à purger le corps politique de toutes les mauvaises humeurs qui y circulent, vous accélérerez l'heureuse époque où la liberté, assise sur les ruines du despotisme, fera goûter au peuple français le vrai bonheur, dont les sacrifices multipliés qu'il fait tous les jours le rendent de plus en plus digne. »


Comme indiqué dans sa lettre 8 octobre, Carrier quitta la cité ligérienne dès le lendemain afin de suivre la campagne en cours menée en Vendée face aux armées insurgées. Dès cette annonce (réception le 13 octobre), le Comité de salut public s’empressa d’officialiser la démarche et le fit nommer par la Convention, représentant près l’armée de l’Ouest aux côtés de ses collègues Bourbotte, Francastel, Pinet et Turreau.
Suite à la bataille de Cholet poussant les rebelles à entamer la tragique campagne d’Outre-Loire, Carrier revint à Nantes le 20 octobre afin d’y commencer véritablement son travail.

Carrier au Comité de salut public, 20 octobre (reçue le 24) :
« Notre arrivée à Nantes a porté la consolation dans l'âme des patriotes et consterné les contre-révolutionnaires. Comme je vais faire triompher les uns et porter les grands coups sur les autres, je tâcherai de rester ici quelques jours. Je vais faire en sorte aujourd'hui de faire fusiller les grands coupables, ceux qu'on a trouvés nantis des instruments de la rébellion. Tout ira ; mais, foutre, il faut des exemples terribles. »

Le 12 novembre, il établissait le rapport suivant au Comité de salut public :
« Je suivais le cours de mes opérations à Nantes ; déjà j'avais créé et mis en activité un tribunal révolutionnaire, une commission militaire, une commission pour examiner les individus qui s'y réfugient, parmi lesquels se glissent des brigands, une compagnie révolutionnaire pour arrêter tous les conspirateurs et déterrer tous les accaparements; déjà la guillotine était en permanence
[…]
Mes opérations révolutionnaires vont à grands pas; tous les jours des arrestations, la guillotine en permanence, des scélérats suppliciés, des accaparements découverts, voilà quel en est le résultat continuel.
[…]
Les individus ne sont rien pour moi; ma chère République et son salut, voilà l'objet perpétuel de mes soins, de mes occupations et de mes travaux.
[…]
Braves collègues, la Révolution marche à pas de géant ; préjugés et fanatisme, tout croule aujourd'hui devant la force irrésistible de la raison ; le flambeau de la philosophie éclaire tout, brûle ses ennemis ; la Convention jouit de la plus haute confiance ; les circonstances sont heureuses ; le vent révolutionnaire souffle avec impétuosité. Profitez du moment ; le peuple français a remis en vos mains sa foudre vengeresse ; faites-la gronder ; brisez-la en éclats sur toutes les têtes contre-révolutionnaires ; soyez terribles, comme il l'est dans sa colère. Il faut que le despotisme de la liberté en consolide les bases. Ses premiers bienfaits, avec les peines qui entourent son berceau, ne doivent être goûtés que par les patriotes ; la verge républicaine doit s'appesantir impitoyablement sur tous les individus qui dédaignent de courber leurs têtes altières sous le joug de l'égalité. Frappez, frappez les grands coups, terrassez, tuez tous les préjugés ; le temps est venu. Les chances révolutionnaires n'ont que des vicissitudes trop inégales ; les grandes mesures ont sauvé la liberté ; elles lui donneront des bases durables. Fortement pénétré de ces principes, je les mets en pratique avec cette fermeté républicaine qui ne voit que l'image de la patrie déchirée, et qui en rajuste hardiment les lambeaux. Je fais arrêter et désarmer tous les gens suspects de Nantes ; tous les grands et gras coquins sont dans les cachots.
Je vais prendre des mesures ultérieures dont je vous ferai part ; vous jugerez si elles sont révolutionnaires. Je prends l'engagement de ne pas laisser sur pied, dans quelques jours d'ici, un seul contre-révolutionnaire, un seul accapareur dans Nantes, malgré la fourmilière qui peuplait cette commune. »

« Je vais prendre des mesures ultérieures dont je vous ferai part ; vous jugerez si elles sont révolutionnaires »…
Carrier pensait-il déjà à « l’évènement d’un autre genre » (pour reprendre son expression) qui allait survenir, cinq jours plus tard, dans la nuit du 16 au 17 novembre, sur la Loire ?
Cette nuit là, une gabarre dont les flancs avaient été au préalable percés de sabords, sur ordre du représentant, quitta les quais de Nantes. A son bord : quatre-vingt prêtres réfractaires qui, en raison de leur grand âge, n’avaient pas été déportés.

Quelques heures plus tard, Carrier écrivait à la Convention (la lettre en question fut lue en séance le 28 novembre et publiée dans le Moniteur deux jours plus tard) :
« Un événement d'un autre genre semble avoir voulu diminuer le nombre des prêtres ; quatre-vingt-dix de ceux que nous désignons sous le nom de réfractaires étaient enfermés dans un bateau sur la Loire. J'apprends à l'instant, et la nouvelle en est très sûre, qu'ils ont tous péri dans la rivière. »

Des quatre-vingt-dix prêtres, quatre-vingt-six avaient péri dans les flots aux abords de l’île Cheviré. Quatre avaient en effet réussi à s’échapper quand la gabarre s’était brisée sur le fond du fleuve. Trois furent repris et exécuté quelques jours plus tard ; un seul survécut : l’abbé Landeau, de Saint-Lyphard.

Premiers noyés d’une longue série que je n’énumérerai pas ici, me contentant de retranscrire les nouvelles transmises à l’époque et qui nous sont parvenues.



Cette première noyade en appela en effet d’autres. Alors qu’Angers s’apprêtait à être assiégé par les rebelles, cinquante-huit prêtres angevins furent expédiés par Francastel à Nantes. Carrier ne cacha pas au Comité de salut public le sort qu’il leur réservait :
Analyse (Recueil des actes du Comité de salut public) de la lettre du 6 décembre, reçue le 17 :
« Les prêtres ont trouvé leur tombeau dans la Loire. Cinquante-trois autres vont subir le même sort. »
A noter que, sous prétexte de complot ourdi dans les prisons de Nantes, par cette même lettre, Carrier annonçait de manière implicite de nouvelles noyades :
« Six des plus coupables ont été guillotinés sur-le-champ; une grande mesure va nous délivrer des autres. »
Dans la nuit du 14 au 15 décembre, 129 détenus de la prison du Bouffay périssaient en Loire (troisième noyade).

La noyade (la deuxième) des cinquante-huit prêtres annoncée dans la lettre du 6 décembre eut lieu, quatre jours plus tard, dans la nuit du 9 au 10 décembre. Le lendemain, Carrier en rendait compte à la Convention (lettre lue en séance le 15 décembre et publiée dans le Moniteur le 16) :
« Mais pourquoi faut-il que cet événement [combat victorieux de Legé] ait été accompagné d'un autre qui n'est plus d'un genre nouveau ? Cinquante-huit individus, désignés sous le nom de prêtres réfractaires, sont arrivés d'Angers à Nantes ; aussitôt ils ont été enfermés dans un bateau sur la Loire ; la nuit dernière ils ont tous été engloutis dans cette rivière. Quel torrent révolutionnaire que la Loire ! »

Le 11, Carrier avertissait pareillement le Comité de salut public. Outre la confirmation de la sentence annoncée dans sa précédente lettre : « Les cinquante-huit prêtres arrivés d’Angers ont péri sur la Loire», Carrier précisait ce qu’il entendait par « l’extermination des brigands » :
« Je suis aussi intéressé que vous à la prompte extermination des brigands. Je crois que vous pouvez, que vous devez même compter sur moi […]
Aussitôt que la nouvelle de la prise de Noirmoutier me sera parvenue, j'enverrai un ordre impératif aux généraux Dutruy et Haxo de mettre à mort dans tous les pays insurgés tous les individus de tout sexe qui s'y trouveront indistinctement, et d'achever de tout incendier ; car il est bon que vous sachiez que ce sont les femmes avec les prêtres qui ont fomenté et soutenu la guerre de la Vendée, que ce sont elles qui ont fait fusiller nos malheureux prisonniers, qui en ont égorgé beaucoup , qui combattent avec les brigands et qui tuent impitoyablement nos volontaires, quand elles en rencontrent quelques-uns détachés dans les villages. C'est une engeance proscrite, ainsi que tous les paysans, car il n'en est pas un seul qui n'ait porté les armes contre la République, dont il faut absolument et totalement purger son sol.»

Carrier ne s’attachait en effet pas seulement à éliminer les prêtres réfractaires, sa mission telle qu’il la concevait avait des vissés bien plus larges.
Ainsi, la campagne d’Outre-Loire amenant à Nantes son flot de prisonniers, il avertissait la Convention (lettre du 20 décembre lue en séance le 26 et publiée dans le Moniteur le 28) :
« La défaite des brigands est si complète que nos postes les tuent, les prennent et amènent à Nantes par centaines ; la guillotine ne peut suffire ; j'ai pris le parti de les faire fusiller ; ils se rendent ici et à Angers par centaines. J'assure à ceux-ci le même sort qu'aux autres. J'invite mon collègue Francastel à ne pas s'écarter de cette salutaire et expéditive méthode. C'est par principe d'humanité que je purge la terre de la liberté de ces monstres. »

Parallèlement aux fusillades de masse, les noyades continuaient. Le Comité de salut public en fut une nouvelle fois informé par la lettre du 22 décembre ; lettre dont nous ne possédons pas la teneur précise mais dont l’analyse (Recueil des actes du Comité de salut public) nous est parvenue :
« Il ajoute un mot des miracles de la Loire, qui vient d’engloutir 360 contre-révolutionnaires de Nantes. »

A noter que la Convention ou le Comité de salut public n’étaient les seuls à être avertis de ce qui se passait à Nantes :
Lettre d’un Nantais ami de Minier lue par ce dernier en séance de la Commune de Paris, le 31 décembre, et publiée dans le Moniteur le 2 janvier :
« Le nombre des brigands qu’on a amenés ici est incalculable ; il en arrive à tout moment. La guillotine étant trop lente, et comme en les fusillant c’est aussi trop long et qu’on use de la poudre et des balles, on a pris le parti de les mettre en certain nombre dans de grands bateaux, de les conduire au milieu de la rivière, à demi-lieue de la ville et là on coule le bateau à fond. Cette opération se fait continuellement.
[…]
Il ne restera pas un seul brigand, car on fait grâce à aucun.
[…]
Ancenis, Saint-Florent et autres endroits sont pleins de prisonniers. Mais ils n’y resteront pas longtemps, car sans doute ils auront aussi le baptême patriotique.
[…]
Une fois Noirmoutier en notre pouvoir, ce qui ne peut être long, une battue comme l’on fait la chasse aux loups dans l’intérieur de la Vendée, et tout le pays sera entièrement délivré de cette race exécrable. »


Comme on le voit, même si tout n’était pas connu à Paris, Carrier s’était tout de même montré fort explicite concernant ses intentions et ses décisions.
Face à ces informations, le Comité de salut public lui maintint sa confiance, le désignant finalement, par son arrêté du 29 décembre, commissaire chargé de l’institution du gouvernement révolutionnaire dans les départements de la Loire-Inférieure et du Morbihan. Cette nomination fut accompagnée de cette lettre type (signée de Billaud-Varenne, Carnot, Collot d’Herbois et Prieur) :
« [Le Comité de salut public] te donne un nouveau témoignage de sa confiance. Que ton activité réponde à son choix et le justifie. Tes pouvoirs sont illimités, mais circonscrits dans les départements qui te sont désignés. »

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" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)


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 Sujet du message : Re: Robespierre et Carrier
Message Publié : 23 Juil 2013 1:53 
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Jules Michelet
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Mais passons à présent au rappel.

Alors que Carrier besognait à Nantes, un premier coup de semonce tonna fin décembre. Il s’agit de l’affaire Trehouart-Le Batteux-Carrier.
Petit retour en arrière :

Le 24 novembre, Carrier, désireux de mater les troubles agitant le Morbihan à l'aide d'une forte troupe, ordonna à Lebatteux, membre du Comité de surveillance de la petite ville de Redon, de se charger de l’opération :
« [Le Batteux, secondé par le 5e bataillon du Bas-Rhin (850 hommes) sous le commandement de l’adjudant-général Avril] fera mettre à mort tout individu qu’il trouvera formant des rassemblements pour se révolter contre la République et fera incendier toutes leurs propriétés et fera désarmer et arrêter les gens suspects, et remettra les armes aux patriotes, qu’il mettra en réquisition, et exécutera toutes les autres mesures de salut public que lui dicteront l’amour de la liberté, de son pays et les principes républicains qui l’animent. »
(Arrêté du 24 novembre)

L’idée n’était pas neuve, et Carrier s’était déjà exprimé sur le sujet :
5 septembre, Carrier au Comité de salut public, alors qu’une « petite vendée entre La Gravelle et Vitré » menaçait :
« Il ne faut plus ces demi-mesures dont on a fait usage dans l'origine à la Vendée. Il faut que vous fassiez partir sur-le-champ de Paris une partie de la force révolutionnaire qui doit être déjà formée et la renforcer en route, s'il est possible, afin qu'une grande masse de bons bougres de sans-culottes à poil écrasent, foudroient et brûlent en arrivant tous les contre-révolutionnaires rassemblés entre la Gravelle et Vitré, et que ce torrent révolutionnaire vienne rouler ensuite dans toute la ci-devant Bretagne, pour y extirper entièrement tous les maux, tous les ravages qu'y exerce le fanatisme. »

27 septembre, Carrier à Hérault de Séchelles :
« Toute la ci-devant Bretagne, considérée en masse, n'offre qu'un miroir vacillant d'une mer agitée. Une commotion contre-révolutionnaire menace d'éclater de toutes parts. Je pense fermement qu'on y opérerait la contre-révolution, si on tentait d'y lever le dernier contingent décrété. Au lieu de prendre cette mesure, j'ai pensé, avec mon collègue Pocholle, qu'il vaut mieux et qu'il est indispensable d'établir à chaque département de la ci-devant Bretagne une force révolutionnaire pour y comprimer les explosions du fanatisme et de la contre-révolution sans cesse renaissantes dans ces malheureuses contrées. Le projet est déjà parachevé, Aura-t-il l'approbation du Comité et de la Convention ? »

Six jours après son arrêté du 24 novembre, Carrier se montrait tout aussi explicite vis-à-vis de l’adjudant-général Avril :
« Continue citoyen à porter la terreur et la mort à tous les contre-révolutionnaires du Morbihan et communes environnantes. Que tout ce qui est suspecté d’incivisme, que tout ce qui est soupçonné d’avoir trempé dans des complots contre-révolutionnaires soient à l’instant renfermés dans des prisons sûres, et que tout ce que trouvera armé contre la République ou dans des rassemblements contre-révolutionnaires soit à l’instant mis à mort, et les propriétés incendiées.
[…]
Voilà les ordres que je te délègue avec confiance, et que j’espère que tu exécutera avec autant de fermeté que de zèle. »

La « fermeté » et le « zèle » ne manquèrent pas, et les exactions de la petite troupe ne tardèrent pas à susciter de vives réactions. Ainsi, le 16 décembre, Tréhouart, représentant du peuple dans les ports de Brest et de Lorient, écrivait au Comité de salut public (reçue le 22 décembre) :
« Notre collègue Carrier, résidant à Nantes, mal informé sans doute de la situation du Morbihan, des mouvements qui s'y opposaient et des mesures qui y avaient été prises par nous, a cru qu'il était nécessaire et important d'envoyer dans ce département des agents à la tête d'une armée révolutionnaire, avec des pouvoirs tels que les circonstances les plus orageuses eussent pu exclusivement les légitimer. Deux commissaires ont été nommés : l'un, pris dans la force armée (l'adjudant général Avril, commandant le cantonnement de la Roche-Sauveur), m'a offert une monstruosité de pouvoirs cumulés sur la même tête et incompatibles suivant la loi ; l'autre, plus conforme aux principes, le maître de poste de Redon, nommé Le Batteux, pris parmi les patriotes dont le civisme n'était pas bien prononcé, puisque je suis forcé de faire arrêter ce dernier, qui a commis les actes les plus arbitraires, pour qu'on rende compte de sa conduite.
Jullien, commissaire du Comité de salut public, à qui j'ai délégué des pouvoirs, est chargé de se rendre à Vannes pour dissoudre cette armée. Vous jugerez, citoyens, d'après les pièces que je vous adresse, de l'exposé des motifs de mes opérations.
Si j'ai différé de prendre cette dernière détermination jusqu'à ce moment, c'est que je croyais que notre collègue Carrier avait reçu de vous des pouvoirs pour agir de cette manière ; mais ce que j'apprends par les papiers publics, que toute armée révolutionnaire, autre que celle formée à Paris, est dissoute, me démontre le contraire et fonde ma démarche.
Le Morbihan, ainsi que presque toute la ci-devant Bretagne, exigera pendant longtemps encore toute la surveillance du gouvernement ; mais, avec des administrations régénérées, des forces suffisantes et bien distribuées, tous mouvements qui s'élèveraient seraient réprimés sur-le-champ, et les coupables punis selon la rigueur des lois.
L'agent civil, le citoyen Le Batteux, à son passage à Malestroit, sur de simples ouï-dire et sans aucune dénonciation écrite, a fait mettre au cachot le citoyen Chedaleux, reconnu par tous les bons citoyens pour un excellent républicain ; il a poussé la démence jusqu'à menacer de le fusiller. Il a levé des contributions' forcées, enlevé le plomb et le fer des monuments publics, sans faire connaître leur emploi ; il a fait fusiller des individus sans rendre compte des motifs qui l'ont décidé à cet acte de rigueur. En dernier lieu, il a fait renfermer à Vannes le citoyen Mouquet, connu pour un brave républicain, et dont le patriotisme est attesté par des commissions du Comité, de la Convention nationale et du Comité de sûreté générale, actuellement commissaire du Conseil exécutif pour les subsistances.
La troupe aux ordres de ce commissaire Le Batteux s'est portée partout à des excès, sur lesquels Jullien va prendre les informations les plus strictes, afin que je puisse faire rendre justice prompte à qui elle sera due ; vous avez ci-joint la copie des pouvoirs que je lui ai donnés à cet effet.
J'ignore encore la conduite qu'a tenue Avril, mais je vous rendrai compte de tout incessamment.
Je sais, par voie indirecte, que cette armée est composée d'environ 850 hommes, que je vais distribuer dans les différents points qui me paraîtront les plus essentiels pour la sûreté et la tranquillité du département. »

Comme indiqué dans cette dernière missive, intervint ici pour la première Marc-Antoine Jullien, un des acteurs principaux du rappel de Carrier. Le jeune homme avait été missionné par le Comité de salut public, le 10 septembre, en ces termes :
« Le commissaire des guerres Marc-Antoine Jullien, appelé à Paris par le Comité de salut public, se rendra comme agent du Comité successivement au Havre, à Cherbourg, Saint-Malo, Brest, Nantes, la Rochelle, Rochefort et Bordeaux, et reviendra par Bayonne, Avignon, Marseille et Lyon pour prendre des renseignements sur l'esprit public et le ranimer dans les différentes villes, éclairer le peuple, soutenir les Sociétés populaires, surveiller les ennemis de l'intérieur, déjouer leurs conspirations et correspondre exactement avec le Comité de salut public. Il se présentera aux représentants du peuple qui se trouveront dans les lieux de sa mission, leur en exposera l'objet et suivra leurs instructions. »


Le 16 décembre (la veille, on avait noyé à Nantes pour la troisième fois), Jullien quittait donc Lorient pour Vannes afin de dissoudre l’armée révolutionnaire et d’obtenir des renseignements sur la conduite des chefs de cette troupe.
Trois jours plus tard, il écrivait ce premier rapport au Comité de salut public :
« Dès que nous eûmes connaissance à Lorient qu'une armée révolutionnaire occupait le Morbihan et que plusieurs hommes avaient été fusillés sans un interrogatoire préalable, dès que nous eûmes reçu, quoique non encore officiellement, le sage décret qui supprime de pareilles armées pour n'en reconnaître qu'une seule dont l'action devra s'étendre sur toute la République, le représentant du peuple Tréhouard m'invita à me rendre à Vannes pour faire exécuter la loi et prendre des informations sur les actes illégaux ou arbitraires qui auraient pu être commis. L'administration du département s'est réunie à moi pour recueillir à cet égard les plus exacts renseignements, et la violation des droits les plus sacrés, l'oubli des lois, seront poursuivis et recevront la peine qui leur est due. Le patriote Mouquet avait été victime du despotisme de Lebatteux, commissaire près cette armée dite révolutionnaire, qui avait fait jeter Mouquet dans les fers en le souffletant et le menaçant de le faire fusiller parce que Mouquet avait dit dans la société populaire que bientôt les armées révolutionnaires partielles seraient dissoutes. D'autres actes non moins arbitraires et atroces m'ont été dénoncés. J'ai dû vous faire part de la conduite du sieur Lebatteux, qui maintenant s'est retiré paisiblement à Redon où le mépris public l'accompagne. Je supprime les trop longs détails des abus d'autorité dont il paraît s'être rendu coupable.
[…]
P.S. : L'administration du département vient de me remettre toutes les pièces relatives à la conduite de Lebatteux, commissaire revêtu de pouvoirs illimités près l'armée révolutionnaire. Je n'ai pas vu sans frémir qu'il avait fait arrêter un grand nombre de patriotes que la voix publique l'avait ensuite forcé d'élargir, qu'il avait fait enlever des officiers municipaux au sein de la maison commune et sans qu'on pût savoir les motifs d'un enlèvement aussi arbitraire, qu'il avait fait fusiller des hommes seulement parce qu'on les avait qualifiés devant lui d'inciviques, sans les avoir préalablement interrogés, et que par un raffinement de barbarie il avait fait creuser devant eux la fosse qui devait les recevoir après leur mort ; qu'il avait fait incendier des églises, des maisons et des villages, après les avoir fait pille ; enveloppé dans ses actes de cruauté les innocents et les coupables, réveillé le fanatisme par la persécution atroce qu'il avait organisée contre les fanatiques ; exigé des taxes sur les malheureux habitants des campagnes ; que partout il avait affecté le despotisme le plus affreux et commis tous les abus d'autorité dont un homme peut se rendre coupable. Jugez après cela si Lebatteux ne doit pas être traduit devant les tribunaux. Mais il se retranchera toujours sur ses pouvoirs illimités et la non-existence, à l’époque de sa mission, de la loi sur le mode de gouvernement révolutionnaire. C'est là qu'est l'embarras de le punir ; et cependant l'impunité ne doit pas être la récompense de ses crimes. Je vais en écrire à vos collègues Tréhouard et Carrier, qui sont déjà prévenus de tout.
[En marge:] Lebatteux a volé vingt mille francs dans différentes communes. Il a fait élargir les coupables et fusiller des innocents. »


Le 25 décembre, Jullien renouvelait ses plaintes au Comité de salut public :
« La conduite de l'armée soi-disant révolutionnaire et des prétendus commissaires militaires et civils revêtus de pouvoirs illimités qui la dirigeaient dans le Morbihan, a bien justifié le mot de patriotiquement contre-révolutionnaire dont Robespierre a qualifié les agents de Pitt. C'est par la révolution même qu'on a voulu tuer la révolution. On a vu des hommes sortis de je ne sais où, dont un avait été valet de moine et l'autre un intrigant nommé par Bournonville, chargés tout à coup d'une grande mission par un représentant du peuple dont ils avaient usurpé la confiance, et ces délégués, soi-disant révolutionnaires, ont pillé, incendié, assassiné ; ils appelaient cela révolutionner. En incendiant les églises ils ont réveillé le fanatisme qu'ils persécutaient ; ils ont acquis de nouveaux partis aux prêtres et à l'aristocratie. Que se disaient les paysans, victimes de ces atroces attentats ? « Nous aimons bien mieux, disaient-ils, l'armée catholique et royale que l'armée républicaine, qui ne respecte pas plus nos propriétés et nos vies que les églises, qui ne connaît aucune loi ni aucun frein.» J'ai remis à votre collègue Tréhouard toutes les pièces relatives aux brigandages, incendies, assassinats, abus d'autorité et actes arbitraires dont s'étaient rendus coupables les agents chefs de cette armée. Il a dû vous en adresser un duplicata et faire traduire les criminels au tribunal révolutionnaire. Ne seraient-ils pas des agents secrets de Pitt, ceux qui ont voulu rendre la représentation nationale complice de leurs projets liberticides, en se faisant donner des pouvoirs dont ils étaient indignes, et en se couvrant, au moyen du caractère sacré dont ils étaient revêtus, du manteau de l'impunité ? »

Entre temps, la sanction annoncée dès le 16 décembre était tombée. Le 22 décembre, fort des informations transmises par Jullien, Tréhouart ordonnait au général Tribout d'arrêter Lebatteux et de le conduire près l'accusateur public du tribunal criminel du département du Morbihan, à Lorient.

A l'annonce d'un tel ordre, Carrier entra en fureur et écrivit à Tribout (24 décembre) :
« Quant à toi, je te somme, au nom de la république, au nom de la Montagne où j'ai toujours juché et où ne gravit jamais le crapaud de Tréhouart, d'exécuter et faire exécuter de point en point l'arrêté que je viens de prendre concernant Lebatteux. Je vais à l'instant dénoncer Tréhouart au comité de salut public et à la Convention nationale, afin qu'elle rappelle promptement un député de fraîche date, qui compromet à tout instant la liberté et les intérêts de son pays. Je déclare au surplus que je prendrai une mesure bien plus terrible, si Tréhouart s'avise de mettre la moindre entrave, le moindre retard à l'exécution de mon arrêté. En attendant, ta tête me répond de toute violence, de toute atteinte qu'on pourrait se permettre contre la personne et la liberté du brave Lebatteux. Si Tréhouart s'avise de donner l'ordre à toi ou à tout autre de transporter Lebatteux tout autre part qu'à Nantes, la tête de celui qui exécutera un pareil ordre en deviendra responsable à la république. Prends-y bien garde ! C'est le patriote le plus pur, le plus républicain de toute la ci-devant Bretagne qu'on t'a fait incarcérer. Je connaîtrai la mesure de ton républicanisme par la manière dont tu te comporteras dans l'exécution de mon arrêté »

Voici l’arrêté en question :
« Carrier, représentant du peuple près l'armée de l'Ouest, met en liberté le citoyen Lebatteux, directeur des postes à Redon ; déclare infâme l'arrestation prononcée contre lui ; ordonne qu'il sera élargi sur-le-champ, déclare ennemi de la République et traître à la Patrie, tout individu, de quelque grade qu'il soit, qui oserait attenter à la personne et à la liberté de ce brave républicain; fait défense au général Tribout, à tout autre chef de la force armée, aux autorités constituées et à la force publique, d'exécuter aucun ordre attentatoire à la liberté dudit LeBatteux; défend, surtout, à tout citoyen, dans quelque grade qu'il serve la République, d'obéir à Tréhouart, appelé depuis peu comme suppléant à la Convention nationale, et ayant on ne peut plus mal rempli la mission qui lui a été déléguée, s'étant constamment déclaré le partisan de tous les fédéralistes, royalistes, modérés et contre-révolutionnaires des pays qu'il a parcourus : conduite que le représentant du peuple Carrier va dénoncer au Comité de Salut public et à la Convention ; met le citoyen LeBatteux sous la sauvegarde de tous les citoyens, ordonne au général Tribout de le conduire à Nantes, en liberté, avec une escorte auprès du représentant du peuple Carrier, lequel, le mettant sous la protection spéciale de la République, se rend garant dudit LeBatteux à toute la France ; ordonne à tous les chefs de la force armée et particulièrement au général Tribout, aux autorités constituées et à tous les citoyens d'exécuter et faire exécuter le présent arrêté à peine de désobéissance à l'autorité légitime de la Convention, et d'être regardés comme persécuteurs des républicains, partisans des contre-révolutionnaires et traîtres à la République. »

Lebatteux fut donc libéré (il ne fut inquiété (mais sans conséquence) qu’après la chute de Robespierre).

De son côté, face aux insultes et l’annulation de son ordre, Tréhouart ne cacha sa colère et avertit le Comité de salut public de la tournure des évènements (26 décembre , reçue le 22 janvier) : « C'est avec la douleur et la mort dans l'âme que je me trouve force de vous rendre compte des insultes grossières que je viens d'essuyer de la part de Carrier, un de nos collègues. S'il me les avait adressées, si elles n'avilissaient pas la représentation nationale dont je suis revêtu, j'en ferais le cas qu'elles méritent, et le mépris serait ma réponse.
Mais ce n'est point à moi que Carrier écrit, c'est au général qui commande les troupes près lesquelles je suis, c'est à l'administration du district ? Vous en sentirez toutes les conséquences, citoyens collègues ; car je vous ai instruits que Prieur (de la Marne), Bourbotte et Turreau, représentants du peuple près nos armées réunies, qui combattent les brigands, m'ont chargé spécialement de la défense du passage de la Vilaine, qui, s'il n'était pas bien gardé, laisserait aux rebelles débandés et poursuivis par nos armées victorieuses l'entrée dans le Morbihan, où, d'après le mauvais esprit qui y règne, ils se recruteraient abondamment.
Connaissant l'importance de la mission dont j'étais chargé, après avoir fait filer toutes les troupes que j'ai pu me procurer pour occuper tous les postes intéressants, je me suis rendu ici, et j'ai vu avec la plus grande joie que les généraux avaient pris toutes les mesures de sûreté, et que nous pouvions répondre que les brigands ne souilleraient pas le sol du Morbihan. Tout allait à merveille, mes braves frères d'armes avaient en moi la confiance que je mérite, ils venaient de jurer en mes mains, aux cris redoublés de Vive la République ! et Vive la Montagne ! de périr plutôt que de quitter les postes qui leur étaient confiés, et c'est dans cet instant que Carrier écrit au général et au district les calomnies et les injures les plus atroces contre moi, qu'il annule les pouvoirs que la Convention nationale m'a délégués, comme à lui, et qu'il défend de me reconnaître ! Je vous e demande, citoyens collègues : aurais-je jamais pu m'attendre à une conduite aussi inconcevable, moi qui n'ai jamais vu Carrier ? Quels en sont les motifs ?
Les voici :
Je vous ai rendu compte que Carrier, lorsque tout était tranquille dans le Morbihan, lorsque j'étais chargé d'y maintenir le bon ordre par mes collègues Prieur, Bourbotte et Bréard, avait, de Nantes, où il faisait sa résidence, formé une armée révolutionnaire, lorsqu'il n'en était plus besoin. Il avait mis à sa tête un nommé LeBatteux, que je ne connais pas, mais dont la conduite aurait entraîné bientôt la désorganisation totale de ce département, puisqu'il faisait incarcérer les patriotes, fusiller des hommes qui étaient paisiblement dans leurs chaumières, et cela sans procédure, mais arbitrairement, et qu'il s'était permis de lever les contributions défendues par la loi; cet homme m'a été dénoncé par toutes les communes par où il a passé, et vous verrez par les pièces que je vous envoie sous le numéro 1a s'il méritait de l'être. Croyant que Carrier avait été trompé dans son choix, aussitôt l'armée révolutionnaire dissoute en vertu du décret de la Convention nationale, je fis arrêter LeBatteux pour qu'il rendît compte aux tribunaux qui doivent en connaître de sa conduite, qui m'était si fortement dénoncée.
Je crois, dans cette circonstance, n'avoir fait que le devoir d'un vrai républicain, d'un ardent ami de la liberté, et je ne devais pas m'attendre aux injures atroces que Carrier a vomies contre moi. Citoyens collègues, un décret de la Convention m'a nommé en commission près les ports de Brest et de Lorient; les circonstances ont engagé les représentants du peuple près les armées à la poursuite des brigands à m'inviter de les aider à les détruire, et j'ai rempli tous ces devoirs.
J'ai cru que la prudence, que le bien de la chose publique ne me permettaient pas d'élever autel contre autel, en m'opposant à la liberté de LeBatteux, que Carrier a ordonnée, mettant cet homme sous la sauvegarde de la République entière et enjoignant au général chargé
de défendre le passage de la Vilaine d'aller lui-même le conduire à Nantes, tandis que l'ennemi, dispersé il est vrai, est encore à nos portes, et que ce général reçoit des ordres de se porter en avant pour achever la destruction totale des brigands vaincus. Je crois que cette conduite vous paraîtra inconcevable ; la copie des pièces que je vous transmets vous mettra à même de la juger. Je sais, citoyens collègues, qu'il y a peu de temps que je suis parmi vous, mais ma conduite révolutionnaire ne craint pas d'être éclairée. J'ignore celle de Carrier, je la suppose telle qu'elle doit être, mais je ne puis penser que vous approuviez la dernière qu'il vient de tenir à mon égard. Quant à ses injures, elles sont trop au-dessous de moi pour m’affecter, si elles ne compromettaient pas le salut public ; je vous demande en son nom une décision prompte, et je l'attends avec la tranquillité qu'inspire une conduite suivie et vraiment républicaine.
P.S. : J'omettais de vous dire que LeBatteux, ce républicain austère, choisi par notre collègue Carrier pour régénérer le Morbihan, était, lors du 31 mai, membre du conseil du district de Redon, qui a
signé tous les arrêtés liberticides ; qu'il a même vexé ceux des patriotes qui ne voulaient pas marcher pour une si mauvaise cause, et qu'enfin, il a été lui-même (ne pouvant y être forcé) à la tête des forces départementales, dont il avait provoqué la réunion. Je ne vous cite que des faits, citoyens collègues; envoyez des commissaires sages et impartiaux sur les lieux, prenez des connaissances, et jugez. »



Aux crimes de Lebatteux s’ajoutait à présent la lutte de deux représentants du peuple.
Logiquement, Jullien ne resta pas muet, invitant le Comité de salut public à prendre des mesures fermes et urgentes (c'est la première fois que le rappel de Carrier est évoqué) afin de mettre un terme à cette situation.

Jullien à Barère, 1er janvier 1794 :
« Je dois te parler aujourd'hui d'un objet très important et sur lequel une décision prompte est attendue. Il s'agit de la lutte vraiment affligeante qui vient de s'élever entre deux représentants du peuple, dont j'aime à croire les intentions pures, mais dont la conduite est vraiment blâmable. Chargé par le Comité de lui transmettre le résultat fidèle de mes observations, je dois lui parler avec une entière franchise et ne déguiser rien. Carrier qui, je crois, n'était pas envoyé dans le Morbihan, mais bien dans les Côtes-du-Nord qu'il a totalement négligées ; Carrier, qui connaissait si peu le Morbihan, qu'il croyait que l'administration ancienne y existait encore lorsqu'elle avait été depuis un mois renouvelée et qui dans une lettre anonyme bien imprudente traitait de conspirateurs et de fédéralistes les sans-culottes appelés par Prieur de la Marne au directoire du département ; Carrier avait donné son entière confiance à une multitude d'agents civils et militaires investis de pouvoirs vraiment illimités. Je t'envoie ici quelques-unes des pièces justificatives de mon assertion. Les agents de Carrier répandus dans le Morbihan excitèrent bientôt les plaintes des patriotes et les corps constitués régénérés se rendirent les organes du vœu du peuple. Tréhouart, représentant du peuple dans le département du Morbihan, fut dépositaire de ce vœu. Le décret de la Convention qui supprime les armées révolutionnaires partielles venait d'arriver. Tréhouart prit un arrêté pour me charger de me rendre à Vannes faire exécuter le décret, prendre des renseignements sur les violations de la loi et les actes arbitraires commis. J'ai pris les notes les plus exactes; j'ai vu qu'on avait pillé, assassiné, incendié, sous prétexte de révolutionner et j'ai reconnu plutôt des agents de Pitt que des délégués d'un représentant du peuple montagnard. Tréhouart, sur le vu des pièces authentiques recueillies par moi, se détermine à faire arrêter Lebatteux. Carrier l'apprend, écrit mille sottises contre Tréhouart et paraît déclarer Lebatteux inviolable. Tu verras ci-joint les pièces. Il fait plus : il envoie de nouveaux agents qui arrêtent des administrateurs patriotes et aggravent le mal commencé. D'un côté, on se plaint des actes despotiques des envoyés de Carrier et de la manière dont il les soutient envers et contre tous ; de l'autre, on gémit de la faiblesse de Tréhouart, qui paraît indécis et incertain au milieu des justes réclamations qui l'entourent. Carrier doit vous paraître infiniment coupable d'avoir avili la représentation nationale et méprisé les pouvoirs donnés à un de ses collègues par la lettre injurieuse qu'il écrit à Tribout sur Tréhouart. Ce dernier n'a guère contre lui que sa conduite faible et vacillante qui tantôt protège l'aristocratie, tantôt laisse impunément opprimer le patriotisme par de simples missionnaires d'un de ses collègues, non envoyé, je crois, pour le Morbihan. Il me paraît instant que Carrier et Tréhouart, le premier surtout, soient promptement rappelés. Leur lutte a produit le plus mauvais effet; les contre-révolutionnaires en triomphent, et la représentation nationale perd de sa dignité ; quoique je vous aie parlé du rappel de Tréhouart, je pense qu'étant bon marin, il pourra n'être pas inutile à Brest où il sera avec Jean Bon Saint-André qui saura bien le diriger. J'oubliais de vous dire de Carrier que dans le nombre de ses agents, dont plusieurs sont aristocrates connus, quoiqu'il les appelle et les croie peut-être républicains prononcés, il y a jusqu'à des gros négociants de la ville bien mercantilement aristocratique de Nantes. »

Jullien à Robespierre, 1er janvier 1794 :
« Je t'envoie, ainsi qu'à Barère, les quatre pièces les plus importantes relatives à la conduite de Carrier, qui, après avoir donné sa confiance à des hommes patriotiquement contre-révolutionnaires, qui ont pillé, tué et brûlé, et que Tréhouart avait fait arrêter, les a déclarés inviolables, et a défendu de reconnaître son collègue pour représentant du peuple. Une pareille conduite est révoltante. Carrier a subdivisé ses agents en si grand nombre qu'on voit des hommes délégués par les commissaires des représentants faire arrêter des administrateurs patriotes, en convenant même dans le procès-verbal de l'arrestation qu'il n'existe ni faits, ni papiers contre eux. Les actes les plus tyranniques se commettent ; une lutte indécente s'élève entre deux représentants, dont l'un (Carrier) menace d'arrêter l'autre. Tu verras les détails dans ma lettre à Barère et les pièces jointes. On attend une prompte décision. »

Toujours à Robespierre, le même jour :
« Carrier a tout oublié en refusant de reconnaître son collègue et se déclarant le plastron d'un de ses délégués reconnu criminel. Carrier a méconnu les pouvoirs de la Convention dans celui qu'elle avait envoyé et dont il a voulu annuler le caractère. Carrier s'est associé au délit de ses agents par son opiniâtreté constante à les soutenir. »

Autre son de cloche du côté de Carrier, ce même 1er janvier (lettre au Comité de salut public, reçue le 26 janvier) :
« Rappelez avec la même célérité Bréard et Tréhouart ; qu'un courrier extraordinaire apporte le rappel. Tréhouart trompe Bréard ; ils sont entourés l'un et l'autre de tous les fédéralistes, de tous les conspirateurs du Morbihan et du Finistère. Ils laissent former toute espèce de complots sous leurs yeux. Tréhouart se déclare hautement le partisan des contre-révolutionnaires.
[…]
Quant à l'intérieur de la Bretagne, dans lequel je comprends Lorient, je pense qu'il faudrait qu'un député à triple poil y fît une ronde révolutionnaire, accompagné de douze ou quinze cents hommes de cavalerie. Il commencerait par révolutionner les grandes communes, qu'on appelait naguère villes, et de là, parcourant les campagnes, il ferait incendier par des accidents bien amenés toutes les églises, y donnerait la bonne chasse aux prêtres réfractaires qui y sont encore, et en emmènerait les constitutionnels, qui y font presque autant de mal, et les purgerait de tous les ci-devant nobles et robinocrates qui y propagent le poison de l'aristocratie et du fanatisme, et y fomentent l'esprit de rébellion. Les paysans seuls, sans églises, sans tocsin, sans prêtres et sans messieurs, ne penseraient plus qu'à labourer leurs champs et à payer leurs contributions.
[…]
Ne craignez plus pour Nantes : elle a longtemps alimenté la guerre de la Vendée ; cette commune ne commettra plus à l'avenir un crime de cette nature ; elle est au pas révolutionnaire.

Le 6 janvier, cette fois-ci directement auprès du Comité de salut public, Jullien poursuivait ses démarches :
« De quel droit Carrier voudrait-il interdire à un de ses collègues l'exercice de ses fonctions ? Cet exemple est despotique et dangereux. On reproche à Tréhouart de la faiblesse, une trop grande facilité pour ceux qui s'adressent à lui, une conduite très peu révolutionnaire. Mais, fût-il plus faible encore, son caractère est sacré, ses pouvoirs lui viennent du peuple. On attend avec impatience votre décision. Les abus se multiplient ; il importe d'en arrêter la source. Des administrateurs patriotes ont été mis en état d'arrestation par des agents de commissaire, et le procès-verbal porte ces mots : Sur ce que nous n'avons trouvé aucun papier, t’avons mis en état d'arrestation. Qu'aurait-ce été s'il y eût eu le moindre papier ? On l'aurait guillotiné ? J'ai écrit en détail sur cet objet à vos collègues Robespierre et Barère, à qui j'envoie plusieurs pièces qui y sont relatives. Lebatteux mérite pour le moins le tribunal révolutionnaire. Je vous ai envoyé des renseignements exacts et circonstanciés que j'avais recueillis sur sa conduite. »

Le même jour, Tréhouart revenait lui-aussi à charge (lettre au Comité de salut public, reçue le 13 janvier) :
« J'y attends votre décision sur la dépêche que je vous ai fait passer le 6 relativement aux calomnies lancées contre moi par notre collègue Carrier. Je crois que, pour le bien de la chose publique, il faut que vous prononciez, de quelque manière que ce soit. Je l'attends avec impatience. »

Les plaintes répétées de Tréhouart et les accusations et demande de rappel de Jullien furent sans suite.
Dans la balance de confiance, le « faible » Tréhouart ne pesait pas bien lourd face au « zélé » Carrier. En effet, alors que la rupture entre les deux représentants n’avait pas encore éclaté, on envisageait déjà au Comité de salut public (par la plume de Billaud-Varenne, vraisemblablement le 22 décembre) de rappeler Tréhouart :
« Ecrire à Tréhouart que les dispositions prises rendent sa mission inutile, et qu’il est rappelé au sein de la Convention nationale »
Sentiment sans doute renforcé par la suite par la lettre de Jullien écrite à Robespierre, ce même 22 décembre :
« Envoyez un représentant du peuple ferme qui renouvelle l’administration de la marine, et rappelez le trop faible et vacillant Tréhouart, auquel le séjour à la Montagne est plus que nécessaire. […] Une lettre du comité de surveillance de Lorient [donnera d’amples détails] sur Tréhouart dont je n’inculperai pas les intentions mais dont la conduite est un problème, ou plutôt sa vacillation ne vient que de sa faiblesse. »

Le rappel allait cependant attendre, et Tréhouart, remplacé à Lorient, poursuivit sa mission à Brest. Ainsi, le 27 décembre, Barère et Carnot, reprenait les mots de Julllien, écrivait à Prieur (de la Marne) envoyé à Lorient :
« Tu auras surtout à réparer par des mesures vigoureuses les maux qu’a fait la faiblesse de Tréhouart. »
Le Comité de salut public ne lui notifia finalement son rappel à siéger à la Convention que le 25 janvier.


De son côté, comme déjà dit, Carrier, le 29 décembre, était nommé commissaire chargé de l’institution du gouvernement révolutionnaire dans les départements de la Loire-Inférieure et du Morbihan.

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" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)


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 Sujet du message : Re: Robespierre et Carrier
Message Publié : 23 Juil 2013 1:55 
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Jules Michelet
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Mais Jullien n’avait pas tiré ses dernières flèches. L’affaire Tréhouart-Carrier, dont ce dernier était sorti finalement vainqueur, n’était qu’une étape…

Le 15 janvier, Jullien avertissait Robespierre qu’il allait poursuivre sa mission à Nantes, la Rochelle et Bordeaux. Son départ ne fut cependant pas immédiat et il n’arriva à Nantes que le 29 janvier (la veille de la dernière noyade dont le nombre de victimes est estimé entre 3 et 400). Il écrivit alors une lettre à Robespierre qui laisse peu présager de l’affaire qui va avoir lieu et dont l’épilogue sera le rappel de Carrier :
« Je vais passer seulement quelques jours à Nantes, ainsi qu’à la Rochelle et Rochefort pour y donner en passant quelques fortes secousses à l’esprit public et stimuler vivement les sociétés populaires. »

Justement, celle de Nantes était, à l’heure où Jullien couchait ces mots, en plein conflit avec Carrier.
Le torchon brûlait déjà depuis plusieurs jours. Le 14 décembre, un membre de la Société populaire, Garnier, ancien capitaine d’un bataillon de Nantes, était venu se plaindre auprès de ses collègues de l’accueil de Carrier auquel il était venu demander appui pour obtenir une place vacante à Nantes. La Société soutint Garnier et décida d’envoyer une députation auprès de Carrier afin de lui demander justice et de laver l’honneur du capitaine qui s’était vu traité de contre-révolutionnaire par le représentant du peuple et à qui on avait retenu les papiers.
La suite est contée par Goupilleau le jeune écrivant à son frère le député Goupilleau (de Montaigu), le 16 décembre :
« La députation se transporte chez le représentant; il ne s'y trouve pas, ou du moins on répond qu'il n'y est point. Alors on lui écrit, et c'est hier, [15 décembre], que Carrier est venu à la Société, où il a dit que nous étions tous des lâches, que nous soutenions des contre-révolutionnaires qui quittaient leur poste, a menacé de faire mettre en état d'arrestation le président et les secrétaires de la séance du [14 décembre] et de dissoudre la société. On a eu beau vouloir lui représenter que Garnier était un bon citoyen, qu'il en avait toujours donné des preuves, qu'il n'avait point abandonné son poste sans ordre, puisque son commandant Martin le lui avait permis; toutes observations ont été inutiles. Il a de suite déclaré, au nom de la République, qu’il dissolvait la Société, et que chaque citoyen eût à se retirer immédiatement chez lui. Aucun ne s'est permis de réflexions; tous ont crié : « Obéissance à la loi, vive la République ! Et au même moment, on s'est retiré sans le moindre trouble. »

Le 19 décembre, Carrier permettait finalement à la Société de reprendre ses séances.

Le second acte allait prendre une tournure bien plus grave.
Avant d'en venir aux faits, il est peut-être utile de citer la fin de la lettre (sans doute une circulaire commune aux représentants chargés d'instaurer le gouvernement révolutionnaire) écrite à Carrier par Carnot et Billaud-Varenne, le 24 janvier :
"Revêtus de pouvoirs illimités, c'est à vous à faire justice des mandataires infidèles et coupables ; où vous verrez l'erreur, éclairez ; la malveillance, le crime, frappez."

Le 28 janvier, le potier d’étain, Pierre-Antoine Champenois, officier municipal, averti par un cultivateur de Saint-Colombin qu’il était possible et urgent de mettre sur pied une expédition ayant pour but de s’emparer de Charette, alors blessé et se cachant sur la commune, se présenta chez Carrier. Là, Champenois fut vertement éconduit par le secrétaire du représentant prétextant que Carrier était malade et ne pouvait recevoir personne.
Au sujet de l’état de santé de Carrier à cette époque, il y a la lettre qu’il écrivit au Comité de salut public le 29 janvier (reçue le 14 février) :
« Je vous préviens que, fatigué excessivement par les travaux pénibles auxquels mes opérations m'ont appelé sans relâche, ma santé est singulièrement altérée.
[…]
Comme il n'existe plus que quelques rassemblements de brigands à détruire, je vais prendre quinze jours de repos dans un faubourg de Nantes pour rétablir ma santé et reprendre ma vigueur. Ce court intervalle ne m'empêchera pas de veiller à tout; n'en concevez aucune sollicitude. »

Champenois s’en retourna alors à la Société populaire où fut décidé qu’épaulé de quatre autres membres, il se devait de retourner chez Carrier. Nouvelle échec dont la suite sera contée par Champenois lors du procès Carrier :
« De retour à la Société populaire, nous faisons notre rapport ; tous les bons citoyens sont indignés du traitement indécent avec lequel nous avons été accueillis par le secrétaire du représentant : on s'étonne qu'un mandataire du peuple ne soit pas visible lorsqu'il s'agit de seconder le vœu de ce même peuple, de stipuler ses intérêts dans une circonstance aussi sérieuse. Enfin, cédant au mouvement d'indignation dont je suis frappé, j'opine le premier pour qu'il soit formé une nouvelle députation qui serait chargée de sommer Carrier de se rendre aux séances de la Société, sous peine d'en être rayé connue membre ».

Une adresse fut adoptée en conséquence (31 janvier) :
« Citoyen représentant,
La Société de Vincent-la-Montagne, justement alarmée des lenteurs qu'éprouvé la fin de la guerre de la Vendée, t'a communiqué ses inquiétudes par écrit, et tu n'as fait aucune réponse… Elle apprend que la mission qui t'a été confiée, par la Convention nationale, a altéré ta santé, au même instant où le bruit public répand que des patriotes ont été égorgés par les brigands, qui reprennent de nouvelles forces : elle députe vers toi cinq de ses membres, pour s'assurer de ta situation et concerter, avec toi cinq de ses membres, pour s'assurer de ta situation et concerter, avec toi les moyens de faire cesser ses inquiétudes sur le sort d'une guerre compromettant le salut public. Comment sont-ils reçus chez toi, ces hommes libres qui se croyaient tes amis et tes frères ! Ta porte leur est fermée, et un secrétaire infidèle dans ses rapports leur répond que, fussent-ils des patriotes enragés, sortis du diable et de l'enfer, ils ne te parleraient pas; que même les généraux n'étaient pas reçus chez le représentant du peuple.
Cependant, ils avaient à te communiquer de grandes mesures pour assurer la capture de l’infâme mais redoutable Charette ; ce qui eût peut-être accéléré la destruction des autres scélérats qui sont toute sa force. Mais la difficulté de t’approcher les en a empêchés, et, faute d'avoir pu communiquer avec toi dans un instant favorable, ils ont été forcés, à leur grand regret, de laisser échapper la plus heureuse occasion que l’on pût trouver de s’assurer de la personne d’un grand coupable.
La Société de Vincent-la-Montagne fit hier le serment qu'elle conservera à la République la commune de Nantes, son port et les côtes qui les avoisinent ; elle veut aussi que les brigands soient totalement détruits et exterminés ; et c’est pour cela qu’elle a chargé des commissaires de prendre toutes les mesures nécessaires pour y parvenir.
Représentant, les sans-culottes doivent continuellement te communiquer leurs vues et leurs craintes, et nous croyons bien que tu ne jouis que quand tu te trouves au milieu d'eux. Nous te prions donc de communiquer facilement et sans intermédiaire avec notre commission qui a toute notre confiance. »


Averti de cette séance, Carrier donna le jour même l’ordre d’arrêter Champenois et d’amener ce dernier auprès de lui. L’arrêté fut exécuté le lendemain au matin, 1er février. Après un court échange orageux (au cours duquel la municipalité de Nantes fut accusée d’avoir décacheté des lettres adressées au représentant, et Champenois d’avoir avili la représentation nationale par ses dernières interventions à la Société populaire), Carrier se calma et laissa partir Champenois librement.
Officier municipal, celui-ci vint de suite éclairer la municipalité sur ce qui venait d’avoir lieu. Cette dernière, en réponse, prit l’arrêté suivant :
« Considérant que l'ordre signé du représentant du peuple, Carrier, désigne le citoyen Champenois par sa qualité d'officier municipal, cet ordre n'a pu être motivé que sur un délit relatif à ses fonctions ;
Considérant que cette présomption sur ce que les reproches faits au citoyen Champenois portent sur une inculpation à la municipalité de s'être permis d'avoir intercepté et décacheté des lettres qui lui étaient adressées:
Considérant que les reproches faits par le représentant du peuple au citoyen Champenois, relativement aux motions qu'il l'accuse d'avoir faites à la tribune de la société de Vincent-la-Montagne, sont étrangers au conseil général, puisque c'est comme membre de ladite société que le citoyen Champenois est inculpé ;
Considérant que tout en rendant justice aux travaux, révolutionnaires du représentant du peuple Carrier, le conseil a eu plusieurs fois à gémir de le voir entouré d'individus qui, sous le masque du patriotisme, ont égaré sa religion, ce qui a provoqué, de sa part, des actes qui ont atténué le respect et la considération que les administrés doivent à leurs magistrats, puisqu'ils ont pu faire croire aux citoyens de cette commune que leurs magistrats n'avaient pas sa confiance ;
Considérant que par suite de ces rapports, le représentant du peuple Carrier a, à différentes fois, mandé le corps municipal, soit en corps, soit par commissions, sur des objets qui ont toujours tombé à faux ;
Considérant que s'il existe de ces hommes qui cherchent à éloigner la confiance que Carrier doit à des magistrats qui ont fait leurs preuves en républicanisme, ce ne peut être que dans l'intention perfide de faire jouir les fédéralistes, modérés et royalistes, d'une division entre les républicains, et que ces hommes dangereux doivent être éloignés et réduits à l'impuissance de nuire ;
Considérant que l'acte d'autorité exercé contre un magistrat du peuple, annonce à tous ses concitoyens qu'il est présumé coupable d'un délit grave contre les intérêts de la république ;
Considérant, d'ailleurs, que le citoyen Champenois a toujours manifesté les sentiments et les opinions d'un vrai sans-culottes et d'un républicain zélé et ardent pour l'unité et l'indivisibilité de la république ;
A arrêté et arrête, que le citoyen représentant du peuple Carrier sera invité
1° de s'expliquer sur le reproche fait au citoyen Champenois, portant que la municipalité s'est permis de décacheter et même d'intercepter ses lettres, afin qu'elle se blanchisse de cette inculpation, toute fausse qu'elle est;
2° de faire connaître les individus qui se permettent de lui faire des rapports aussi contraires à la vérité, que nuisibles à l'union qui doit régner entre un représentant républicain et des magistrats sans-culottes, afin que s'il se trouve des calomniateurs, ils soient poursuivis selon les lois;
3° de déclarer que les membres du corps municipal et du conseil général n'ont point perdu sa confiance et qu'ils la méritent ; déclaration absolument nécessaire pour les faire jouir du respect et de la considération que la loi impose à leurs administrés.
Arrête, en outre, que le citoyen Champenois n'a jamais perdu sa confiance et qu'il la possède toute entière.
Arrête finalement, qu'expédition du présent sera adressé au représentant du peuple Carrier. »

L’affaire provoqua également logiquement de nouvelles discussions au sein de la Société populaire :
« Un membre dit que Champenois avait reçu, ce matin, une lettre de cachet portant que le nommé Champenois, potier d'étain et officier municipal, serait amené chez Carrier, représentant du peuple, par la force armée ; que ce citoyen, membre de la société avait été conduit au milieu des baïonnettes chez Carrier; il ajoute que la Société de Vincent-la-Montagne ne doit pas être tranquille sur un événement qui rappelle le despotisme de l'ancien régime.
On envoie chez Champenois, pour s’assurer des faits, une députation qui revient bientôt en l’amenant lui-même. Champenois est entendu et donne lecture de la lettre de cachet par laquelle un homme libre est désigné sous le nom du nommé tel ; il rend compte de la manière dont il a été conduit au milieu des baïonnettes chez le représentant du peuple, et de l'entretien qu'il a eu avec lui, d'où il est résulté que, par de faux rapports, partis de la salle des séances par des moyens qu'on ne peut expliquer, la religion du représentant du peuple a encore été surprise et trompée.
Plusieurs membres ont pris la parole et après avoir montré que Champenois avait toujours prêché le respect à la Convention nationale et la soumission à ses décrets, ils ont dit qu'il avait été traîné au milieu des baïonnettes, pour avoir parlé en homme libre et osé dire la vérité. Après avoir entendu diverses propositions, la Société, considérant que le rapport de Champenois et les événements qui se sont passés la forcent de prendre un parti que la prudence exige pour la sûreté personnelle et individuelle de chacun de ses membres, déclare qu'elle n'est pas libre ; en conséquence, arrête que nulle discussion ne pourra avoir lieu dans son sein, où l’on se contentera de lire les papiers publics et les décrets de la convention ; arrête néanmoins qu'elle continuera de surveiller les malveillants de espèce, comme aussi tout ce qui intéresse le bon ordre, l'utilité générale et la consolidation de la République, auquel effet elle autorise ses comités à continuer l'activité de leurs travaux et leurs rapports, sur lesquels la Société se réserve de statuer. »
(Procès-verbal de la séance du 1er février)

Comme il l’avait fait lors de la houleuse séance du 15 décembre, Carrier, au soir du 2 février, vint à la Société populaire et y fit tonner sa colère. La rupture était désormais consommée et la Société populaire dépêcha à Paris deux messagers, Paul Métayer et Michel Samuel, afin qu’ils y dénoncent les agissements de Carrier.
Goupilleau jeune à son frère, 3 février :
«Carrier vint, hier soir, à notre séance; sitôt la lecture du procès-verbal, il monta à la tribune et nous fit les menaces les plus fortes, en s'exprimant contre la Société selon son langage ordinaire, disant que nous étions tous un tas de gredins, de gueux, de scélérats, de contre-révolutionnaires, etc. Forget prit la parole après lui; il parla avec une force et une énergie vraiment républicaine. Il y eut, entre eux, un colloque qui dura longtemps. Carrier se calma et finit par dire qu'il fallait surveillance, énergie, fermeté ; que nous étions tous entourés de mauvais sujets, qui ne cherchaient qu'à diviser les patriotes.
Nous reconnaissons tous que Carrier a fait beaucoup de bien à Nantes, par conséquent à une grande partie de la République; mais nous lui reprocherons toujours sa dureté, occasionnée par un caractère bouillant ;
nous lui reprocherons d'être presque inabordable pour les bons patriotes, qui ne vont auprès de lui que pour chercher des conseils, lui faire part de leurs réflexions, de leurs inquiétudes, et pour combiner ensemble des mesures qu'il serait quelquefois très utile de prendre, tandis qu'il accorde ses préférences à des femmes, à des muscadins qui l'entourent et ne peuvent qu'empoisonner les meilleures intentions des bons sans-culottes.
Nous lui reprocherons d'avoir menacé de la baïonnette le premier magistrat du peuple, qui se présentait chez lui pour lui demander de procurer du pain à plus de 80 000 bouches qui en manquaient, en lui disant, lorsqu'il éprouvait des difficultés pour obtenir audience, que si le fonctionnaire eut fait son devoir, il lui eut passé sa baïonnette dans le ventre.
Nous lui reprocherons d'avoir fait conduire chez lui, par la force armée, un brave républicain, officier municipal, pour avoir parlé à la Société, en termes énergiques, sur les moyens à prendre pour terminer la guerre de la Vendée.
Nous lui reprocherons d'avoir mal reçu, quoique ce ne fut que son secrétaire, une députation de notre Société, en disant : Fussiez- vous des patriotes enragés, venus du, diable ou de l'enfer, vous ne lui parlerez pas. Les généraux même ne communiquent pas avec lui, et cela dans un temps où nous apprenons qu'on nous a pris un convoi, que de bons patriotes sont égorgés, et dans une circonstance où on allait pour lui donner d'utiles renseignements sur Charette, qui peut-être l'auraient fait prendre, s'il eut voulu les recevoir.
Nous lui reprocherons d'avoir frappé un de nos frères qui allait lui porter une lettre de la part de la Société.
Nous lui reprocherons enfin d'avoir fait fermer notre Société populaire sur de faux rapports qui lui avaient été faits et qu'il a bien reconnus. Je t'en ai donné connaissance dans le temps.
J'ajoute encore qu'une députation des trois corps administratifs de cette ville a été mal accueillie par lui, prise à la gorge, et qu'une de ses phrases fut celle- ci : Je montais, l'an dernier, une bourrique qui parlait mieux que toi.
Il nous a dit, en pleine tribune, que la Convention lui avait donné des pouvoirs illimités et qu'il pourrait tout faire de son autorité privée.

Nos députés sont partis avec double expédition de toutes les pièces au soutien de notre dénonciation, dont une pour le Comité de Salut public, et l'autre pour les Jacobins. Tâche de les voir, tu en prendras communication; appuie-les, non seulement de tout ton pouvoir, mais en confère avec tes collègues, tes amis, et engage-les à nous seconder après qu'ils en auront pris connaissance. Je te marquerai exactement ce qui se passera ; fais-en de même à mon égard. »

Quels furent les agissements de Jullien au milieu de ces tumultes ? Rien n’est clair, d’autant plus que les versions portant sur ce point sont postérieures aux faits.
Toujours est-il que le représentant du Comité de salut public quitta Nantes le 3 février, peut-être en même que les deux députés de la Société populaire, et fila vers Angers, avec la ferme intention de seconder l’action des patriotes nantais et de dénoncer Carrier.

Ainsi, le jour même, d’Angers, il écrivait trois lettres : à son père, à Barère et au Club des Jacobins :

« Au reçu de ma lettre, vole, je t'en prie, chez Robespierre avec les braves sans-culottes que je t'adresse. Il faut étouffer la Vendée qui renaît ; il faut rappeler Carrier, qui tue la liberté. J'avais des détails si importants à communiquer au Comité de Salut public que j'ai hésité un instant si je me rendrais à Paris, d'autant plus que je me rapproche, étant forcé de passer par Tours pour me rendre à la Rochelle.
[…]
Les porteurs de ma lettre donneront les détails. En résumé, qu'on n'attende pas un jour pour rappeler Carrier et le remplacer par un représentant jeune et populaire, montagnard et sans-culotte, actif et laborieux. Lis à Robespierre cette lettre, et lis aussi toi-même celle que je lui écris.»


« Il faut sauver la commune de Nantes et la République. J'y ai trouvé l'ancien régime. Je viens de Nantes. J’ai vu la Vendée renaissante, Montaigu est repris. Charette rallie les débris d’une armée qui grossit chaque jour. J’ai vu dans les généraux un dessein bien formé de prolonger la guerre. « Ne vous inquiétez pas, disent-ils, nous la finirons quand nous voudrons. Elle ne finit pas. Je viens de Nantes et j’ai vu dans Carrier un satrape, un despote, un assassin de l'esprit public et de la liberté. Je n'exagère pas. Écoute les détails des patriotes de Nantes, porteurs de ma lettre. Que le Comité rappelle Carrier et le remplace bien ; qu'il arrache Nantes à l'oppression, finisse la Vendée et déjoue nos ennemis et nos généraux. »


« Je viens de Nantes, frères et amis. J'y ai vu les sans-culottes de cette commune dans la consternation et sous le joug de la tyrannie. On ne peut ni parler ni écrire. La liberté n'existe plus, et la Vendée est aux portes, et les généraux sont dans les murs au sein des plaisirs et de la mollesse. Secondez-nous au Comité de Salut public et sauvons la patrie.»

Le lendemain, de Tours, c’était au tour de Robespierre d’être prévenu :
«Je t'ai promis quelques détails, mon bon ami, sur Carrier et sur Nantes. Je ferai connaître au Comité le mal que j'ai vu. Le Comité s'empressera d'y porter remède. La réunion des trois fléaux de la peste, de la famine, de la guerre, menace Nantes. On a fait fusiller peu loin de la ville une foule innombrable de soldats royaux, et cette masse de cadavres entassés jointe aux exhalaisons pestilentielles de la Loire toute souillée de sang, a corrompu l’air. Des gardes nationales de Nantes ont été envoyées par corvées pour enterrer les morts, et deux mille personnes en moins de deux mois ont péri d'une maladie contagieuse. L'embarras de la Loire n'a pas permis de faire venir des subsistances pour remplacer celles qu'absorbaient nos armées, et la commune est en proie à la plus horrible disette. On dit que la Vendée n'est plus et Charette à quatre lieues de Nantes tient en échec les bataillons de la République qu'on lui envoie les uns après les autres, comme dans le dessein de les sacrifier. On ne dissimule pas qu'on veut éterniser la guerre. « Nous la finirons quand nous voudrons, » disent les généraux, et cependant elle ne finit pas.
« Quand des canons sont pris, un général répond : « Nous avons le temps de les reprendre. » Et cependant on laisse aggraver le mal. On affecte le mépris le plus indécent des assassins de la patrie ; on voit de sang-froid périr ses défenseurs. Une armée est dans Nantes, sans discipline, sans ordre, tandis qu'on envoie des corps épars à la boucherie. D'un côté l'on pille, de l'autre on tue la République. Un peuple de généraux fiers de leurs épaulettes et broderies en or aux collets, riches des appointements qu'ils volent, éclaboussent dans leurs voitures les sans-culottes à pied, sont toujours auprès des femmes, aux spectacles ou dans les fêtes et repas somptueux qui insultent à la misère publique, et dédaignent ouvertement la société populaire où ils ne vont que très rarement avec Carrier. Celui-ci est invisible à tous les corps constitués, les membres du club et tous les patriotes. Il se fait dire malade et à la campagne, afin de se soustraire aux occupations que réclament les circonstances, et nul n'est dupe de ce mensonge ; on le sait bien portant et en ville; on sait qu'il est dans un sérail entouré d'insolentes sultanes et d'épaulettiers lui servant d'eunuques ; on sait qu'il est accessible aux seuls gens d'état-major qui le flagornent sans cesse et calomnient à ses yeux les patriotes ; on sait qu'il a de tous côtés des espions qui lui rapportent ce qu'on dit dans les comités particuliers et dans les assemblées publiques. Les discours sont écoutés, les correspondances interceptées. On n'ose ni parler, ni écrire, ni même penser. L'esprit public est mort, la liberté n'existe plus. J'ai vu dans Nantes l'ancien régime. L'énergie des sans-culottes est étouffée, les vrais républicains pleurent de désespoir d'avoir vu le despotisme renaître, et la guerre civile semble couver au sein de tant d'horreur. Une guerre manifeste éclate déjà entre les états-majors et la société populaire. Une justice doit être rendue à Carrier, c'est qu'il a dans un temps écrasé le négociantisme, tonné avec force contre l'esprit mercantile aristocratique et fédéraliste, mais depuis il a mis la terreur à l’ordre du jour contre les patriotes eux-mêmes dont il a paru prendre à tâche de se faire craindre. Il s'est très mal entouré. Il a payé par des places les bassesses de quelques courtisans et il a rebuté les républicains, rejeté leurs avis, comprimé les élans du patriotisme. Il a par un acte inouï, fermé pendant trois jours les séances d'une société montagnarde. Il a chargé un secrétaire insolent de recevoir les députations de la société populaire. Enfin il a fait arrêter de nuit, comparaître devant lui et maltraiter de coups en les menaçant de la mort ceux qui se plaignaient qu'il y eût un intermédiaire entre le représentant du peuple et le club, organe du peuple, ou qui dans l'énergique élan de la franchise républicaine demandaient que Carrier fût rayé de la société s'il ne fraternisait plus avec elle. J’ai moi-même été le témoin de ces faits. On lui en reproche d'autres. On assure qu'il a fait prendre indistinctement, puis conduire dans des bateaux et submerger dans la Loire tous ceux qui remplissaient les prisons de Nantes. Il m'a dit à moi-même qu'on ne révolutionnait que par de semblables mesures, et il a traité d'imbécile Prieur de la Marne qui ne savait qu'enfermer les suspects, etc. Ma conférence, avec lui serait trop longue à détailler. C'est encore Carrier qui par un acte public a refusé de reconnaître un de ses collègues pour représentant du peuple, et cet arrêté, que je t'ai envoyé, était, dans toute la force du terme, contre-révolutionnaire. Il faut sans délai rappeler Carrier et envoyer à Nantes quelqu'un qui réveille l'énergie du peuple et le rende à lui-même. Il faut sans délai charger un général, sous sa responsabilité, d'exterminer à terme fixe les restes des rebelles. Vous chargez bien un corps constitué d'exécuter un décret à terme fixe, et le rendez responsable de l'exécution, faites-en de même pour les généraux. La limite du consulat chez les Romains a empêché bien des campagnes de se prolonger. Limitez aussi le généralat. Il le faut, ou vous avez un nouveau système de trahison inévitable. Réponds-moi, je te prie, à la Rochelle. Je t'ai donné des détails sur nos généraux, sur Carrier et sur Nantes; les patriotes que je t'ai adressés te diront le reste.
Nota. L'exemple du secrétaire de Carrier, qui reçoit, avec la hauteur d'un ci-devant ministre, les députations d'une société populaire, et les exemples multipliés qu'il serait trop long de rapporter ici, de maints secrétaires que j'ai vus, me font croire très utile d'interdire à ces messieurs de prendre un caractère public et de signer les arrêtés des représentants du peuple. Ils ne s'identifieront plus avec la représentation nationale et ne pourront plus la compromettre.
Fais part de cette observation au Comité. »

Au même moment, à Nantes, les choses s’apaisaient pourtant.
Goupilleau à son frère, 4 février :
« Notre Société se comporta bien mal, à mon avis, hier soir, à la séance. Après la lecture du procès- verbal, la discussion s'éleva sur divers points. Carrier vient avec Lequinio. Il y parait dans les meilleures dispositions, manifeste ses intentions conciliantes et parle dans des termes fort doux, en paraissant reconnaître et excuser ses torts envers la Société. Un membre prend ensuite la parole et, après s'être exprimé en des termes de paix, propose le baiser fraternel. Plusieurs membres et les tribunes, qui ne connaissent pas nos démarches, appuient la proposition du baiser fraternel, qui est adoptée ; Carrier l'a reçu du président. Est-il concevable qu'après une dénonciation, tant auprès du Comité de salut public qu'auprès des Jacobins, on accorde le baiser fraternel à un homme qui a si fortement vilipendé la Société et l'a en quelque sorte traînée dans la boue ? Ce n'est pas tout. Après la séance, plusieurs membres s'assemblèrent extraordinairement et arrêtèrent d'envoyer, de nouveau, deux députés à Paris, pour engager les premiers à ne faire aucune démarche. Tout cela est pitoyable et me fait pester comme un diable ; mais on n'empêchera point, je pense, que le Comité de Salut public et les Jacobins ne soient informés de la conduite de Carrier et de la nôtre. Tout ce que je t'ai marqué dans mes précédentes lettres est exact et très exact. J'en ai donné lecture à plusieurs de nos frères avant de te l'adresser ; ils m'ont engagé à le faire, en reconnaissant l'exactitude des faits. Forget même, qui était présent, y adhéra et me dicta le dernier fait additionnel que je ne connaissais pas. Quoiqu’il en soit, donne- moi connaissance de ce qui se passera, je ferai de même. Ce matin, on nous a communiqué un ordre de Carrier, daté du [4 février], qui destitue Champenois de ses fonctions d'officier municipal. C'est le brave républicain, , dont je t'ai parlé précédemment, que Carrier avait fait amener chez lui par la force armée et qu'il renvoya ensuite. Tout cela prouve combien nous sommes libres ! Il est inconcevable qu'on cherche à muleter ainsi de bons citoyens, qui n'ont d'autre but que de chercher tous les moyens propres à affermir la République. La Société n'est vraiment pas libre, puisqu'on ne peut émettre son opinion sans courir le risque d'être arrêté. »


Pendant ce temps, alors que Jullien filait vers la Rochelle, Métayer et Samuel poursuivaient leur mission.
Dès leur arrivée à Paris le 6 février, ils s’associèrent au père de Jullien et se présentèrent au Comité de salut public.
Lors du procès Carrier, Jullien père fit ce témoignage :
« Ses lettres, apportées par deux membres de la Société populaire de Nantes, c'est moi qui les ai transmises au Comité de salut public. Les membres parurent tous indignés ; aucune voix ne s'éleva en faveur de Carrier, et son rappel fut décidé. »

A noter que Métayer, là aussi dans le cadre du procès Carrier, ne parla pas d’indignation générale :
« Il vit Robespierre et Barère ; il fut de là au Comité de salut public où il fut décidé que Carrier serait rappelé, malgré l’opposition de quelques membres. »

Toujours est-il que le jour même (au même moment, Turreau, dont les colonnes étaient déjà marche, se voyait signifier par Carnot que ses mesures « lui paraissent bonnes et [ses] intentions pures »), le Comité de salut public (celui-là même qui un mois plus tôt, alors que les noyades et les fusillades de masse étaient connues, avait renouvelé sa confiance à Carrier) décidait finalement de mettre un terme à la mission du représentant :
« Le Comité de salut public, délibérant de la situation actuelle de la Vendée, arrête :
[…]
4° Il sera proposé à la Convention nationale de faire remplacer Carrier, qui demande son rappel, par un autre représentant. Prieur (de la Marne) sera chargé de le remplacer. »


Il convient ici de préciser, qu'aucune des lettres de Carrier parvenues jusqu’à nous n'évoque une quelconque volonté de rappel.

Deux jours plus tard, le 8 février, Barère, Jean-Bon-Saint-André et Billaud-Varenne écrivaient à Carrier :
« Citoyen représentant,
Tu as désiré d'être rappelé; tes travaux multipliés dans une ville peu patriote et voisine de la Vendée méritent que tu te reposes quelques instants, et tous tes collègues te reverront avec plaisir dans le sein de la Convention .nationale. Ta santé a été altérée par tes occupations constantes. L'intention du Comité est de te donner une autre mission, et il est nécessaire que tu viennes en conférer avec le Comité. »

Le jour même, le remplaçant de Carrier, Prieur (de la Marne), était averti en ces termes par Barère, Billaud-Varenne et Prieur :
« Pars dès notre lettre reçue; rends-toi à Nantes pour y établir le gouvernement révolutionnaire décrété le 14 frimaire et pour surveiller les mouvements dont on nous menace encore dans la Vendée.
Ces mouvements correspondent à Nantes, ville modérantisée et pleine d'aristocrates, marchands, feuillants et royalistes. C'est une ville à surveiller, à électriser, et non à accabler par une autorité sans mesure et par des formes violentes.
Carrier a été peut-être mal entouré; les intrigants sont le fléau des représentants; Carrier a eu des formes dures ; il a employé des moyens qui ne font pas aimer l'autorité nationale ; il a eu des discussions avec le conseil général de la commune et avec la Société populaire de Vincent-la-Montagne.
Le Comité a pensé que, pour les intrigants, tu sauras bien les déjouer et les traiter comme ils le méritent ; tes formes patriotiques et énergiques feront un effet très heureux dans cette ville, pour laquelle Carrier est usé.
Le conseil général a besoin d'être surveillé; il a émis beaucoup de morgue dans sa manière de traiter avec le représentant du peuple dans l'affaire de l'officier municipal nommé Champenois ; il faut rendre justice à tous, il faut protection aux patriotes, mais nul ne doit atténuer la représentation nationale.
La Société de Vincent-la-Montagne a pris une grande part à l'affaire du citoyen Champenois; elle a eu le tort d'appeler avec aigreur lettre de cachet l'ordre donné par Carrier contre le citoyen Champenois, officier municipal. Ce caractère de plainte, cette étrange dénomination nous ont donné de justes préventions contre l'esprit qui doit régner dans cette Société. Il faut l'améliorer; tu le peux par la confiance que tu y auras en te présentant.
Pour terminer sur ce qui concerne Carrier, tu apprendras avec surprise qu'il a maltraité Jullien, notre agent, dont tu connais la douceur de mœurs et l'énergie républicaine; Jullien a dû sortir avec des précautions qu'un agent du Comité ne devrait pas être obligé de prendre.
Nous te recommandons fortement la ville de Nantes, son esprit public à raviver, les patriotes à encourager et à défendre, les aristocrates à comprimer et à punir, le modérantisme négociant à neutraliser et les affaires de Vendée à surveiller et à accélérer contre le maudit Charette qui rallie les rebelles et les brigands.
Nous écrivons dans le moment à Carrier, qui va partir pour une autre destination.


Carrier quitta Nantes le 16 février.
Le 21 du même mois, sa verve résonnait à nouveau à la Convention :
« Qu'on ne vienne donc pas nous parler d'humanité envers ces féroces Vendéens ; ils seront tous exterminés; les mesures adoptées nous assurent un prompt retour de la tranquillité dans ce pays; mais il ne faut pas laisser un seul rebelle, car leur repentir ne sera jamais sincère; un seul exemple le prouvera.
On vous a parlé des femmes de la Vendée. Ces femmes, citoyens, sont toutes des monstres ; le jour que les brigands entrèrent dans Cholet, d'où Cordellier les chassa deux heures après, les femmes, en grand nombre du moins, croyant que les rebelles resteraient maîtres de cette cité, massacrèrent impitoyablement nos frères d'armes qui y étaient prisonniers et tous les patriotes connus.
Dans ce pays, citoyens, tout a combattu contre la république. Les enfants de treize à quatorze ans portent les armes contre nous, et les enfants en plus bas âge encore sont les espions des brigands. Beaucoup de ces petits scélérats ont été jugés et condamnés par la commission militaire.
D'autres ennemis qui nous ont fait bien du mal dans la Vendée sont les administrateurs ; sur six mille je n'en connais pas deux cents qui soient patriotes. Ils se disent pourtant républicains. Ah ! s'ils l'eussent été véritablement, ils nous auraient dénoncé les rebelles qui restaient dans la Vendée lorsque l'armée catholique passa la Loire. Je ne connais de patriotes que ceux qui ont fui de la Vendée et qui ont combattu avec nous. Le reste est brigand, et ceux-là doivent tomber sous le glaive de la loi.
Ces exécrables administrateurs vous parlent cependant d'humanité ; il ne l'invoquaient pas, votre humanité, lorsque à Machecoul ils enterraient les patriotes tout vifs, en leur laissant hors de terre les jambes et les bras.
Non, citoyens, ne vous laissez pas aller à ces mouvements qui ne seraient que pusillanimes et qui nous perdraient. Je déclare que tant qu'il restera un rebelle de l'autre côté de la Loire, nous ne serons pas sûrs de la tranquillité ; j'opine donc expressément pour qu'on les extermine tous dans la battue générale qu’il va s'effectuer, et qui nous délivrera enfin de cette guerre abominable.
Ne nous figurons cependant pas qu'elle sera terminée sur-le-champ. Ce pays, d'une étendue carrée de quarante lieues, est couvert de bois, de haies très fortes, de genets très fourrés, de telle façon qu'à la bataille de Mortagne il y avait dans ces genêts plus de quarante mille brigands cachés sans que nous les vissions, et que moi et Merlin avons traversé ces genêts au milieu de ces quarante mille rebelles, qui ne paraissaient pas plus que quarante alouettes.
Tuons donc tous les rebelles sans miséricorde. Le plan du comité de salut public et celui des généraux est conforme à mes vues. J'y conclus. »


Au même moment les colonnes de Turreau ravageaient la Vendée…

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 Sujet du message : Re: Robespierre et Carrier
Message Publié : 23 Juil 2013 10:45 
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Georges Duby
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Rien de personnel, Drouet Cyril, vos connaissances sont précieuses dans vos domaines de prédilections.

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 Sujet du message : Re: Robespierre et Carrier
Message Publié : 23 Juil 2013 11:03 
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Jules Michelet
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 Sujet du message : Re: Robespierre et Carrier
Message Publié : 21 Nov 2018 12:17 
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Polybe
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Drouet Cyril a écrit :
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 Sujet du message : Re: Robespierre et Carrier
Message Publié : 21 Nov 2018 12:45 
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Jules Michelet
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