A la une du Blog de l'histoire
Nous sommes actuellement le 20 Sep 2017 2:59

Le fuseau horaire est UTC+1 heure




Publier un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 8 message(s) ] 
Auteur Message
 Sujet du message : Poisson d'avril !
Message Publié : 01 Avr 2017 7:48 
Hors-ligne
Fustel de Coulanges
Fustel de Coulanges
Avatar de l’utilisateur

Inscription : 06 Fév 2004 7:08
Message(s) : 3963
« Il faut que je vous conte, entre nous, une petite histoire arrivée à Carrion-Nisas, et à Regnault de Saint-Jean d'Angély, qui amuse un peu Paris.
La veille du départ de l'empereur, ils ont reçu une lettre, écrite à la main, des chambellans de service, qui les invitait à se rendre, le soir même, à Fontainebleau. L'empereur les mandait. Aussitôt les voilà s'agitant, chacun de leur côté, courant chez M. de Lavalette, demandant des chevaux, faisant beaucoup de bruit, et montant en voiture à neuf heures du soir. Carrion arrive le premier à Fontainebleau; il n'y a point de chambellan. Duroc se présente, et, sur le billet qu'il montre, il va l'annoncer à l'empereur :
« Je ne l'ai point demandé, dit Sa Majesté; c'est sans doute une erreur ; je n'ai pas le temps de le voir. Logez-le dans quelque chambre, et il repartira demain. »
Carrion rit lui-même de la course nocturne, et se coucha, en plaisantant de fort bonne grâce. A minuit, nouvelle voiture arrivant. C'est M. Regnault; il sort tout empressé, demande M. Duroc, et, présentant sa lettre, il se fait annoncer chez l'empereur :
« Ah ! pour le coup, dit celui-ci, c'est un poisson d'avril, je ne l'ai point demandé. »
M. Duroc sort du cabinet de l'empereur, et dit à M. Regnault :
« C'est un poisson d'avril. »
M. Regnault se précipite dans sa voiture, et veut retourner à toute bride à Paris, pour éclaircir le fait. Les postillons, qui avaient été un peu tourmentés sur la route par l'empressement de Regnault, répètent en faisant claquer leur fouet : « C'est un poisson d'avril ! »
Le ministre de la police en dit autant, et bientôt tout Paris, et moi aussi, mon ami; mais vous, vous n'en parlerez pas là-bas, parce que l'empereur, très justement, a été assez mécontent de cette mauvaise plaisanterie. »
(Mme de Rémusat à M. de Rémusat, 12 avril 1805)



1813 :
« Cependant, avant de partir, l'Empereur, frappé encore de ce que Malet, échappé de prison, avait failli se trouver en quelques heures à la tête de tout l’Etat, résolut de créer une régence qui pût, dans un jour de danger, faire penser au roi de Rome. Tout le monde ignorait son projet. L'Impératrice était au bois de Boulogne ; on la fit revenir à la hâte, on lui dit de s'habiller, et sur le premier mot de l'objet de la cérémonie qu'on préparait, la jeune princesse, trompée par la date du jour, s'écria : « C'est un poisson d'avril ! »
(Mme de Chastenay, Mémoires)

Je ne sais si Mme de Chastenay s’amuse ici, mais Marie-Louise avait de quoi s’attendre à une telle décision.
Les règles de la régence avaient été modifiées plusieurs semaines plus tôt par le sénatus-consulte du 5 février qui ouvrait la régence à l’Impératrice.
Cette dernière s’en ouvrit ainsi à son père le mars suivant :
« Soyez persuadé, cher papa, que je suis très flattée de cette marque de confiance de l'Empereur, que Dieu veuille que je ne sois pas dans le cas d'assumer les devoirs d'une régente, ce serait pour moi un très triste malheur»

Par l’article 10 du sénatus-consulte du 5 février, l’Empereur disposait de la régence notamment par lettres patentes.
Celles-ci furent établies le 30 mars suivant :
« Voulant donner à notre bien-aimée épouse l'impératrice et reine Marie-Louise, des marques de la haute confiance que nous avons en elle, nous avons résolu de l'investir, comme nous l'investissons par ces présentes, du droit d'assister aux conseils du cabinet, lorsqu'il en sera convoqué pendant la durée de notre règne, pour l'examen des affaires les plus importantes de l'état; et attendu que nous sommes dans l'intention d'aller incessamment nous mettre à la tête de nos armées, pour délivrer le territoire de nos alliés , nous avons également résolu de conférer, comme nous conférons par ces présentes, à notre bien-aimée épouse l'impératrice et reine, le titre de régente, pour en exercer les fonctions, en conformité de nos intentions et de nos ordres, tels que nous les aurons fait transcrire sur le livre d'état; entendant qu'il soit donné connaissance aux princes grands dignitaires et à nos ministres, desdits ordres et instructions, et qu'en aucun cas, l'impératrice ne puisse s'écarter de leur teneur dans l'exercice des fonctions de régente.
Voulons que l'impératrice régente préside, en notre nom, le sénat, le conseil d'état, le conseil des ministres et le conseil privé, notamment pour l'examen des recours en grâce, sur lesquels nous l'autorisons à prononcer, après avoir entendu les membres dudit conseil privé. Toutefois, notre intention n'est point que par suite de la présidence conférée à l'impératrice régente, elle puisse autoriser, par sa signature, la présentation d'aucun sénatus-consulte, ou proclamer aucune loi de l'état; nous référant à cet égard au contenu des ordres et instructions mentionnés ci-dessus.
Mandons à notre cousin le prince archi-chancelier de l'empire, de donner communication des présentes lettres-patentes au sénat, qui les fera transcrire sur ses registres, et à notre grand juge ministre de la justice, de les faire publier au bulletin des lois, et de les adresser à nos cours impériales, pour y être lues, publiées et transcrites sur les registres d'icelles. »

L’Impératrice prêta serment le jour même à l’Elysée.

_________________
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
 Sujet du message : Re: Poisson d'avril !
Message Publié : 01 Avr 2017 11:14 
Hors-ligne
Eginhard
Eginhard

Inscription : 13 Jan 2013 13:11
Message(s) : 752
J'avais oublié que nous étions le 1er avril, merci de nous conter ces deux anecdotes Drouet Cyril :)


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
 Sujet du message : Re: Poisson d'avril !
Message Publié : 01 Avr 2017 17:04 
Hors-ligne
Fustel de Coulanges
Fustel de Coulanges
Avatar de l’utilisateur

Inscription : 06 Fév 2004 7:08
Message(s) : 3963
Un vaudeville, "Le poisson d'avril", fut joué en 1812 au théâtre des Variétés. La première eut logiquement lieu le 1er avril.
Les censeurs de l'Empire retranchèrent préalablement au texte quelques calembours au prétexte qu'"ils n'avaient d'autres but que de dénaturer la langue." Et là, ce n'était pas une blague... :wink:

_________________
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
 Sujet du message : Re: Poisson d'avril !
Message Publié : 01 Avr 2017 18:24 
Hors-ligne
Salluste
Salluste
Avatar de l’utilisateur

Inscription : 08 Fév 2017 21:50
Message(s) : 257
Localisation : Liège (Belgique)
Drouet Cyril a écrit :
« la jeune princesse, trompée par la date du jour, s'écria : « C'est un poisson d'avril ! »
(Mme de Chastenay, Mémoires)

Je ne sais si Mme de Chastenay s’amuse ici, mais Marie-Louise avait de quoi s’attendre à une telle décision.

Peut-être Marie-Louise a-t-elle eu ce jour-là un subit accès de clairvoyance.


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
 Sujet du message : Re: Poisson d'avril !
Message Publié : 01 Avr 2017 19:27 
Hors-ligne
Fustel de Coulanges
Fustel de Coulanges
Avatar de l’utilisateur

Inscription : 06 Fév 2004 7:08
Message(s) : 3963
Lei Ming Yuan a écrit :
Drouet Cyril a écrit :
« la jeune princesse, trompée par la date du jour, s'écria : « C'est un poisson d'avril ! »
(Mme de Chastenay, Mémoires)

Je ne sais si Mme de Chastenay s’amuse ici, mais Marie-Louise avait de quoi s’attendre à une telle décision.

Peut-être Marie-Louise a-t-elle eu ce jour-là un subit accès de clairvoyance.


Pas plus que cela, c'était un 30 mars.

_________________
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
 Sujet du message : Re: Poisson d'avril !
Message Publié : 02 Avr 2017 7:50 
Hors-ligne
Pierre de L'Estoile
Pierre de L'Estoile

Inscription : 10 Fév 2014 7:38
Message(s) : 2150
Localisation : Versailles
Très drôle.

Je crois que nos ancêtres n'hésitaient pas à monter de spectaculaires canulars que l'on n'oserait plus tenter aujourd'hui.


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
 Sujet du message : Re: Poisson d'avril !
Message Publié : 02 Avr 2017 19:18 
Hors-ligne
Fustel de Coulanges
Fustel de Coulanges
Avatar de l’utilisateur

Inscription : 06 Fév 2004 7:08
Message(s) : 3963
Le poisson d’avril contée par Mme de Rémusat se retrouve également dans les Mémoires de d’Andigné :
« Bonaparte vint, le 30 mars, à Fontainebleau : il allait à Milan se faire couronner roi d'Italie.
Une historiette assez plaisante y marqua son passage. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély et Carrion-Nisas arrivèrent le 31 mars dans la nuit, et se présentèrent chez Bonaparte à deux heures du matin, d'après un ordre très pressant, écrit de sa main, de se rendre auprès de lui. Ils avaient compté, l'un et l'autre, sur une réception très flatteuse, et ils s'étaient adressé réciproquement des félicitations, vraies ou supposées, sur la brillante destinée qui les attendait.
Bonaparte avait chassé toute la journée, et il avait envie de dormir. Lorsqu'on lui demanda de les introduire, il répondit brusquement : « Qu'ils aillent se coucher !»
C'était un poisson d'avril qu'on leur avait fait avaler. »

L’affaire eut cependant quelques suites puisque deux experts en écriture furent chargés d’étudier les deux lettres de convocation. L’auteur se dénonça finalement ; le bulletin de police du 8 avril s’en fit l’écho mais sans révéler l’identité du plaisantin…

_________________
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
 Sujet du message : Re: Poisson d'avril !
Message Publié : 02 Avr 2017 20:11 
Hors-ligne
Fustel de Coulanges
Fustel de Coulanges
Avatar de l’utilisateur

Inscription : 06 Fév 2004 7:08
Message(s) : 3963
Le fin mot de l’histoire ?...
Version de la duchesse d’Abrantès (Mémoires) :

« Il arriva un peu plus tard une aventure, qui montre également combien il faut peu se fier aux choses qui peuvent paraître le plus positives, dès qu'il est question de juger un homme et de lui infliger une peine.
Le comte R. de S., et M. Carrion de Nisas, reçoivent un jour une lettre du chambellan de service auprès de l'empereur, pour se rendre, aussitôt la lettre reçue, à Fontainebleau où la cour était alors. Le comte R. de S. était à sa terre. Il part aussitôt dans une calèche attelée de six chevaux, brûle le pavé... crie à tous les postillons que l'empereur l'attend, et dans le fait la chose pouvait être vraie. Mais, quelque hâte qu'il fit, il ne put arriver cependant qu'après Carrion de Nisas, qui lui raconta son affaire à la descente de voiture, ce qui ralentit un peu son empressement.
Carrion de Nisas, étant à Paris, avait eu la possibilité de partir plus tôt que le comte R. Il était donc arrivé à Fontainebleau à neuf heures du soir, tout essoufflé, et ayant payé quatre francs de guide aux postillons... Il s'était empressé d'aller au salon de service, avec d'autant plus de hâte, qu'il avait vu un certain mouvement dans le château, qui lui avait donné fort à penser. Le chambellan de service ne sut d'abord s'il lui parlait grec, et lui demanda enfin très sérieusement ce qu'il voulait ?
— Eh parbleu! ce que je veux ? dit M. de Nisas... je veux voir l'empereur !...
— Je comprends cela, mais c'est impossible.
— Mais il veut me voir, lui !...
— Vous !...C'est une chose que je comprends encore que l'empereur veuille vous voir, mais c'est encore une chose impossible, parce que vous n'êtes pas sur la liste.
— Mais vous m'avez écrit.
— Allons donc, vous rêvez.
— Tenez plutôt.
Et Carrion de Nisas montre au chambellan la lettre d'avis qu'il a reçue le matin même, et en vertu de laquelle il était accouru. Le chambellan eut à peine jeté les yeux sur l'écriture, qu'il dit à M. de Nisas:
— Vous avez été mystifié... Cette lettre ne vient pas de moi.
Il n'eut pas de peine à le convaincre de la chose.
Le comte R... de S... arriva au même instant, et compliqua l'affaire, loin d'ajouter au moyen de l'expliquer.
— Mais je voudrais au moins faire ma cour à sa majesté, dit le comte... C'est un droit que je suis toujours bien heureux d'exercer.
— Je le conçois, dit le chambellan, qui était M. de Tournon; mais il y a à cela encore un empêchement... C'est que l'empereur est parti ce matin à quatre heures.
— Parti ! s'écrièrent en même temps les deux mystifiés...
— Oui, parti... Pourquoi cet air étonné ?
— Et pour quel pays, s'est-il donc ainsi dérobé à nous ? s'écria M. de Nisas qui avait toujours conservé sa spirituelle gaieté au milieu du sérieux que donne toujours une mystification.
— Pour l'Italie... Carrion de Nisas se retourna alors vers son compagnon d'infortune, et prenant une attitude de circonstance, il lui dit:
— En ce moment, cher comte, il n'est pas deux partis. Allons prendre la poste et dîner à Paris.
Ils s'en retournèrent en effet comme ils étaient venus, et la chose en resta là pour quelques jours. Mais l'empereur ayant appris par le rapport de chaque jour, qu'il recevait par estafette, ce qui était arrivé sous son nom, prit la chose au sérieux et se fâcha très haut. Le préfet de police reçut les ordres les plus sévères pour trouver la personne qui avait joué ce tour à un grand officier civil de la couronne, et l'empereur demandait aussi aux personnes de sa maison comment il se pouvait faire que le papier de son service particulier eût pu servir pour une mystification.
C'était vrai; le papier qui avait servi pour écrire la lettre était d'une fabrication particulière. Il avait un signe qui se mettait dans le papier même lorsqu'il était en pâte, et ce papier, aux mains d'une personne étrangère, paraissait un fait sur lequel il fallait au moins que l'autorité portât son attention.
Ceci compliquait la chose. Il paraissait aussi que ce papier dérobé dans le cabinet de l'empereur, ou dans le salon de service, ne pouvait donc l'avoir été que par une personne attachée au service d'honneur ou bien au service privé. Pour arriver à la connaissance du fait, l'autorité fit venir le papetier de l'empereur. Il reconnut que le papier des deux lettres était bien sorti de ses magasins... On lui ordonna de remettre toutes les lettres qu'il avait reçues pour les fournitures de la cour, et, nantie de ces pièces, la police fit venir les cinq experts-écrivains jurés près la cour criminelle, leur remit toutes les lettres produites par le papetier, ainsi que les deux lettres du comte R... de S... et de M. Carrion deNisas, que l'empereur avait renvoyées de Milan, et avait jointes à son ordre d'arrestation... Les experts demeurèrent enfermés pendant plusieurs heures... Le résultat de leurs longues délibérations et de leur examen scrupuleux, disaient-ils, fut de prononcer que parmi les lettres qui leur avaient été remises, il en était une qui s'accordait avec les deux lettres de mystification, et ils la produisirent. L'auteur des deux lettres comparées était M. Aubusson, chef de division au conseil d'état, et qui, en l'absence de M. le duc deBassano, devait tenir la plume au conseil-d'état présidé par le prince archichancelier, et qui envoyait à Milan la copie des procès-verbaux des séances. Les experts ayant fait un rapport authentiquement signé de tous, M. Aubusson fut conduit à la préfecture de police.
M. Aubusson était un vieillard respectable, ayant l'aspect tout patriarcal. En se voyant arrêté, il fut frappé au cœur. Mais lorsqu'il entendit ce dont il était accusé, il fut aussi surpris qu'indigné. Il montra ses cheveux blancs et demanda si à son âge il pouvait être jugé capable d'un tour de page... On lui montra le procès-verbal des experts, les lettres des mystifiés et enfin les siennes, signées de lui, et d'après lesquelles les experts avaient prononcé qu'il était coupable, et puis l'ordre formel de l'empereur... M. Aubusson fut confondu, mais comme il était innocent, il ne put que gémir d'une telle erreur, et attendre que justice lui fût rendue.
Cependant l'arrestation d'un homme aussi recommandable que M. Aubusson, ainsi que son bizarre motif, avait fait grand bruit dans Paris. Il avait beaucoup d'amis qui vinrent aussitôt le voir, et qui prirent à sa position le plus vif intérêt. Dans le nombre était cet excellent M. de Lavalette, qui était toujours là où souffraient ses amis. Il fut à la préfecture de police et demanda à parler au comte Dubois.
— Monsieur le comte, lui dit-il, vous vous êtes trompé. Vous avez fait arrêter M. Aubusson, il n'est pas coupable.
Le préfet ouvrit de grands yeux, ou plutôt de grandes oreilles en entendant ces paroles, et il regarda M. de Lavalette, qui à son tour le regarda fixement, et puis alors il s'arrêta tout court. Il n'était pas heureux, comme on sait, dans ses ambassades, témoin celle de madame Durosnel.
— Mais, monsieur et cher confrère, lui dit le comte Dubois, si M. Aubusson n'est pas le coupable... quel est-il donc ?
— Comment ! quel est-il ?.. Et comment voulez-vous que je le sache ? répondit M. de Lavalette avec un étonnement tout risible...
— Mais puisque vous affirmez avec tant d'assurance que ce n'est pas lui, vous savez donc qui c'est ?
— Eh ! non, de par tous les diables ! je n’en sais rien ; mais je connais M. Aubusson , et il en est incapable. Je ne puis dire la chose que par conviction personnelle, mais elle est profonde, et j'en suis garant.
— Cependant M. Aubusson va être conduit au Temple, et...
M. de Lavalette fit un bond comme s'il eût marché sur un scorpion...
— Au Temple! s'écria-t-il... au Temple ! Mais vous n'y songez pas !... Comment, au Temple !.. Mais vous ne voulez donc pas m'entendre, quand je m'enroue à vous crier qu'il est innocent !...
— Mais vous le crieriez beaucoup plus haut, dit M. le comte Dubois en riant de la colère de l'excellent homme, qu'à moins que vous ne me disiez le nom du coupable cela ne sert qu'à embrouiller la chose... Allons, mon cher comte, vous savez qui a fait cette belle affaire, dites-moi son nom, et M. Aubusson ira dîner avec sa femme... A-t-il une femme ?
— Eh, je n'en sais rien !... Sûrement qu'il a une femme... Qui est-ce qui n'en a pas ? Mais je vous répète encore une fois que le brave homme est innocent.
—Ah çà ! dit le comte Dubois, je commence à croire que vous ne seriez pas aussi obstiné à le défendre, si vous n'aviez pas la conscience troublée par un remords... C'est vous qui êtes le coupable.
M. de Lavalette fit bien un autre saut en s'entendant accuser lui-même.... mais ce soupçon le fit rire.
— Enfin puisque vous savez le nom du coupable, vous l'êtes maintenant de ne le pas nommer, dit le préfet.
M. de Lavalette parut réfléchir.
— Eh bien ! donnez-moi deux heures, dit-il au comte Dubois, et je vais me faire autoriser à le dire, car le secret n'est pas à moi seul.
Il partit en courant, après avoir reçu du comte Dubois l'assurance qu'avant deux heures il ne serait rien changé au sort actuel de M. Aubusson. Les deux heures n'étaient pas encore écoulées, que le comte de Lavalette revint, et rapporta l'autorisation pleine et entière de nommer les coupables.
Ces coupables, bien qu'ils fussent presque assurés de l'impunité, ne l'étaient pas de la colère de l'empereur, parce que les personnes de sa famille n'étaient pas plus que d'autres exemptes de son mécontentement en pareille circonstance.
C'étaient la princesse et le prince Louis qui avaient fait la mystification. Ils étaient à la Comédie-Française, dans la petite loge carrée qui est à l'avant-scène : en face d'eux étaient, le même soir, le comte R... de S... et M. Carrion de Nisas. Tous d'eux riaient beaucoup. Le prince et la princesse eurent la pensée de rire eux-mêmes à leurs dépens, en leur faisant faire la route de Fontainebleau. Comme l'empereur était parti depuis le matin, ils espéraient être à l'abri de toute chose, et que cette affaire tomberait dans l'oubli, parce qu'ils comptaient arriver à temps à Fontainebleau pour recommander au chambellan de service de ne pas garder la lettre et de la brûler. L'affaire fut plus sérieuse et le fut surtout pour un homme respectable, qui se vit conduit à la préfecture de police, avec ses cheveux blancs et son caractère digne et recommandable... Le comte Dubois le fit aussitôt reconduire chez lui, et accorda même à M. de Lavalette de suspendre son rapport à l'empereur qui devait le recevoir par l'estafette, jusqu'à ce que le prince et la princesse eussent le temps de se disculper auprès de l'empereur ; car sa colère était terrible pour ces sortes de choses, et surtout quand son nom y était mêlé. »

_________________
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)


Haut
 Profil  
Répondre en citant  
Afficher les messages publiés depuis :  Trier par  
Publier un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 8 message(s) ] 

Le fuseau horaire est UTC+1 heure


Qui est en ligne ?

Utilisateur(s) parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 3 invité(s)


Vous ne pouvez pas publier de nouveaux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas éditer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas supprimer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas insérer de pièces jointes dans ce forum

Recherche de :
Aller vers :  





Propulsé par phpBB® Forum Software © phpBB Group
Traduction et support en françaisHébergement phpBB