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Message Publié : 19 Nov 2017 11:28 
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Jean Froissart
Jean Froissart
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Bonjour,

Le fil de conversation sur la Vendée étant noyé sous les digressions et les positions historiographiques irréconciliables, je propose d'en ouvrir un nouveau, plus particulièrement centré sur Turreau. Je reprends ici la position soutenue par Drouet Cyril :

Drouet Cyril a écrit :
Jefferson a écrit :
Moi, ce que je ne comprends pas, c'est votre attachement aux ordres de Turreau.


Vous remarquerez que je ne me suis pas seulement attaché aux ordres de Turreau, mais je me suis pareillement penché sur les discours à l'Assemblée, sur la correspondance du Comité de Salut public, des représentants du peuple, des élus locaux et autres, ainsi que sur l'arsenal législatif du moment afin de recontextualiser la répression en Vendée de manière générale et la campagne menée par Turreau en particulier ; et ce, au delà de cette histoire de terminologie, pour arriver à cette conclusion :
"Turreau, en interprétant sur le terrain les décrets de la Convention, dans un contexte d’élévation de la Vendée à l’échelle du mythe et de surenchère politique, a planifié la destruction partielle d’un groupe humain défini de par son appartenance au moment des faits à la zone géographique concernée par ledit plan, soit la population habitant sur le territoire dit de la Vendée."


La proposition de Drouet Cyril est donc celle du "populicide", pour reprendre le mot de Babeuf. Cette mise en œuvre d'un plan d'extermination aurait été faite dans le cadre de deux bornes chronologiques : du 21 janvier 1794, lorsque le plan de Turreau fut mis en application, jusqu'au 13 mai, lorsque la Convention suspendit Turreau, ou au 17, lorsqu'il quitta effectivement son poste. On peut avancer la première borne au 7 janvier, puisque c'est entre le 7 et le 13 qu'on discuta du plan, et que la proposition de Kléber fut rejetée.

Ceci étant posé, je propose, pour éviter que la discussion dérape, de :
- S'en tenir aux sources, commentées.
- Ne pas digresser en comparant avec d'autres périodes de l'histoire.
- De ne pas faire œuvre de mémoire. De discuter de cette affaire sans distribuer les bons et mauvais points.
- De ne pas employer le mot de génocide, qui fait systématiquement partir la discussion en vrille. Au besoin, le mot populicide, employé par Babeuf dans son "Du système de dépopulation ou La vie et les crimes de Carrier", fait parfaitement le travail pour désigner l'éventuelle volonté de destruction de la population de la Vendée, sans renvoyer à d'autres événements tragiques du XXe siècle. Tout en étant presque contemporain des événements.

Une discussion saine et, pourquoi pas, sereine.

J'ouvre le bal avec une lettre de Turreau adressée au général Moulin, de Nantes, le 8 février 1794, un peu plus de 15 jours après le départ des colonnes incendiaires :

"L’ennemi n’ayant point de plan, il est impossible que j’en forme moi-même ; tout dans cette guerre doit être de circonstance ; c’est aux officiers généraux à employer leurs forces contre les brigands d’après les renseignements qu’ils peuvent se procurer, d’après les événements dont ils sont instruits, toujours néanmoins sans s’écarter de l’ordre général."

Ce n'est qu'une lettre, parmi d'autres, mais je pense qu'elle montre bien la situation dans laquelle se trouvent les Républicains : la Vendée est une guerre insurrectionnelle, dans laquelle l'ennemi se cache, bénéficie du soutien d'une partie importante de la population non combattante, attaque et se replie sans plan d'ensemble, sans grande armée à affronter sur le champ de bataille, et Turreau adopte donc une stratégie de terre brûlée : il coupe l'ennemi de ses ressources et de ses soutiens.

Laissant la bride large à ses officiers, libres de prendre des initiatives sur le terrain, on imagine assez facilement ce qu'il peut arriver quand on laisse à une bande de soudards le loisir d'agir à leur guise. Les exemples sont innombrables, mais on pourrait évoquer la colonne de l'adjudant-général Lachenay, qui pille, viole, et assassine sur son chemin. Et semble à chaque village incendié sur le point de passer toute la population au fil de l'épée.

Ce qu'ils ne font pas. Ils se comportent comme des soudards, fusillant les patriotes, ceux qu'ils prennent les armes à la main, ceux qui les soutiennent, ou leur semblent les soutenir, violent, pillent, tuent ceux qui résistent à leurs exactions, ou cherchent à s'enfuir, mais ne cherchent pas à massacrer indistinctement la population.

C'est tout au moins ma première remarque, en matière d'ouverture de la conversation, qu'illustre bien cette première lettre de Turreau : pas de plan d'ensemble visant à faire un populicide, mais une guerre à outrance, suivant les circonstances.

_________________
"Le génie mériterait les chaînes s'il favorisait les crimes des tyrans"


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Message Publié : 23 Nov 2017 18:56 
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Marc Bloch
Marc Bloch
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Inscription : 06 Fév 2004 7:08
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Votre entreprise est louable Jefferson. Le mot « génocide » n'aide pas en effet à la sérénité et à la qualité des échanges. Le terme ne laissant personne indifférent, nombreux (d'un côté comme d'un autre, faut-il le préciser) sont ceux (peu familiers avec un conflit aussi complexe que celui des guerres de Vendée) à y aller de sa petite contribution où se mêlent souvent partis pris politiques, imprécisions et inexactitudes dans un maelstrom abscons, médiocre et indigeste.
Je vous avouerai bien que j'ai hésité à intervenir ; par lassitude peut-être, mais aussi et surtout par le fait que de nombreuses informations se trouvent déjà dans le fil « Autour de la Vendée » ou autres débats en rapport.
Je ne vous promets donc pas que je vais multiplier les contributions dans ce nouveau fil (où on ne se bouscule pas au portillon...), mais, comme j'ai toujours eu à me féliciter des échanges que j'ai pu avoir avec vous, je vais quand même faire quelques remarques. :wink:


Vous écrivez ceci : « cette première lettre de Turreau : pas de plan d'ensemble visant à faire un populicide, mais une guerre à outrance, suivant les circonstances. »


Le jour où Turreau écrit cette lettre est aussi le dernier de Moulin qui, battu à Cholet, préféra se donner la mort plutôt que de tomber aux mains de l'ennemi.
Cette missive répondait à une lettre où Moulin faisait part de sa grande inquiétude, annonçant son manque de munition en une position encerclée par les Brigands « plus forts qu'on ne se le persuade ».
La « promenade militaire » projetée par Turreau commençait à prendre un tour inquiétant et ne se révélait pas aussi facile que prévue, et celui-ci, alors à Nantes, en dehors du théâtre d'opération, avait bien du mal à donner des ordres clairs à ses subordonnés afin de faire face à une situation dont il ignorait, de par son éloignement des réalités du terrain, les subtilités. D'où cet aveu : « L’ennemi n’ayant point de plan, il est impossible que j’en forme moi-même ; tout dans cette guerre doit être de circonstance »


Si les premières directives en terme de marche et d'objectifs géographiques à atteindre avaient été globalement suivis, les massacres et les incendies avaient provoqué la fuite des populations et la grossissement des bandes. Les colonnes dites infernales ne couvrirent en effet pas seulement le pays de cendres et de sang, mais donnèrent un nouveau souffle à la guerre. C'est à cette situation qu'était alors confrontée ici Moulin et qu'il allait payer de sa vie le jour même où Turreau écrivait la lettre citée plus haut.
Si Turreau reconnaissait ne pas avoir un véritable plan pour faire face à la situation, il recommandait cependant à son subordonné de ne pas « s'écarter de l'ordre général ». Les colonnes, si elles devaient à présent faire preuve d'initiative et adapter leurs mouvements, n'avaient bien évidemment pas été lâchées sur la Vendée sans directives. Et la « guerre à outrance » que vous mettrez en avant dans votre analyse Jefferson, outre les ordres de marches, répondait à des ordres donnés avant la « promenade » :
« Il sera commandé journellement et à tour de rôle un piquet de cinquante hommes pourvu de ses officiers et sous-officiers, lequel sera destiné à escorter les pionniers, et leur fera faire leur devoir. L'officier commandant ce piquet prendra tous les jours l'ordre du général avant le départ, et sera responsable envers lui de son exécution; à cet effet il agira militairement avec ceux des pionniers qui feindraient de ne point exécuter ce qu'il leur commanderait, et les passera au fil de la baïonnette.
Tous les brigands qui seront trouvés les armes à la main, ou convaincus de les avoir prises pour se révolter contre leur patrie, seront passés au fil de la baïonnette. On en agira de même avec les filles, femmes et enfants qui seront dans ce cas. Les personnes, seulement suspectes, ne seront pas plus épargnées, mais aucune exécution ne pourra se faire sans que le général l'ait préalablement ordonnée.
Tous les villages, métairies, bois, genêts, et généralement tout ce qui peut être brûlé sera livré aux flammes, après cependant que l'on aura distrait des lieux qui en sont susceptibles, toutes les denrées qui y existeront ; mais, on le répète, ces exécutions ne pourront avoir leur effet que quand le général l'aura ordonné. Le général désignera ceux des objets qui doivent être préservés de l'incendie.
Il ne sera fait aucun mal aux hommes, femmes et enfants en qui le général reconnaîtra des sentiments civiques, et qui n'auront pas participé aux révoltes des brigands de la Vendée ; il leur sera libre d'aller sur les derrières de l'armée, pour y chercher un asile, ou de résider dans les lieux préservés de l'incendie. Toute espèce d'armes leur sera cependant ôtée, pour être déposée dans l'endroit qui sera indiqué par le général. »


Cet ordre va bien plus loin que ce que prescrivait le décret du 1er août tant du point de vue de l'incendie que sur les personnes à tuer. C'est d'ailleurs pour ces points que Turreau chercha à se couvrir auprès des représentants du peuple :
« Mon intention est bien de tout incendier, de ne réserver que les points nécessaires à établir les cantonnements propres à l’anéantissement des rebelles ; mais cette grande mesure doit être prescrite par vous. Je ne suis que l'agent passif des volontés du corps législatif que vous pouvez représenter dans cette partie. Vous devez également prononcer d’avance sur le sort des femmes et enfants que je rencontrerai dans ce pays révolté. S’il faut les passer tous au fil de l’épée, je ne puis exécuter une pareille mesure , sans un arrêté qui mette à couvert ma responsabilité. »


Comme on le voit dans l'ordre du 19 janvier, « hommes, femmes et enfants en qui le général reconnaîtra des sentiments civiques, et qui n'auront pas participé aux révoltes des brigands de la Vendée » devaient être épargnés.

Il convient tout d'abord de préciser que les colonnes ne partirent pas toutes de la zone insurgée : des communes bleues ou appartenant à la zone "tampon" allaient en effet être traversées. De plus, Turreau n'était pas sans savoir que des municipalités, des districts, des gardes nationales avaient en certains endroits été réorganisés notamment par les réfugiés revenus au pays anciennement tenu par les rebelles après la défaite de Cholet et le désastre de la campagne d'Outre-Loire.


Restaient les autres : les brigands (homme, filles, femmes et enfants) trouvés les armes à la main ou convaincus de les avoir prises, ainsi que toutes les personnes « seulement suspectes ».
Voilà la cible de « la guerre à outrance » pour reprendre votre expression.
Oubliés donc les femmes, les enfants et les vieillards épargnés et évacués en vertu du décret du 1er août pour laisser place à l'exécution (si elle échappe à la famine visée par la destruction des ressources alimentaires) de toute personne « seulement suspecte ».
Le terme est imprécis, et pour y voir de plus prêt, il faut se pencher sur ce qu'on pouvait à l'époque dire de la population habitant sur le territoire dit de la Vendée.


Turreau lui même dans ses Mémoires écrivait :
"Les rebelles tiraient de très grands avantages des dispositions amicales des habitants restés dans la Vendée. Trop lâches pour prendre les armes avec eux, ils n'en favorisaient pas moins secrètement leur cause ; ils étaient les espions du parti : les femmes, les enfants même étaient des agents fidèles et intelligents qui instruisaient à la minute les chefs des rebelles des moindres mouvements de l'armée républicaine"

Cette opinion ne datait pas de la campagne des colonnes infernales et se retrouvait très tôt.
Ainsi, une députation du Maine-et-Loire déclarait à la Convention, le 27 avril 1793, soit plus d’un mois seulement après le déclenchement de l’insurrection :
« L’ennemi que nous avons ne peut se calculer en nombre ; c’est tout la population des campagnes de la partie insurgée. »

De même, Barère, avant de faire voter le terrible décret du 1er août, évoquait, parlant de la Vendée :
« Sa population parricide et coupable »

et renchérissait 1er octobre suivant, avant de faire ordonner à nouveau l'extermination des brigands :
« La population entière du pays révolté est en en rébellion et en armes »

Avant d’entrer en campagne, le général Grignon commandant l’une des divisions de Turreau tint cette harangue à ces hommes :
« Mes camarades, nous entrons dans le pays insurgé. Je vous donne l'ordre de livrer aux flammes tout ce qui sera susceptible d'être brûlé, et de passer au fil de la baïonnette tout ce que vous rencontrerez d'habitants sur votre passage. Je sais qu'il peut y avoir quelques patriotes dans ce pays ; c'est égal; nous devons tout sacrifier. »

Un mois plus tard, Garrau, Francastel et Hentz écrivait le 19 février 1794 au Comité de salut public, le lendemain de leur entrevue avec Turreau :
« Il faut se faire une autre idée des rebelles que celle que l’on a eue jusqu’ici ; c’est que tous les habitants qui sont à présent dans la Vendée sont des rebelles très acharnés »

Carrier, de retour à la Convention tenait cet effrayant discours le 21 février 1794 :
"Qu'on ne vienne pas nous parler d'humanité envers ces féroces Vendéens ; ils seront tous exterminés
[…]
On vous a parlé des femmes de la Vendée. Ces femmes sont toutes des monstres
[…]
Dans ce pays, tout a combattu contre la République. Les enfants de 13 à 14 ans portent les armes contre nous ; des enfants en plus bas âge encore sont des espions des brigands.
[…]
Je ne connais de patriotes que ceux qui ont fui de la Vendée et qui ont combattu avec nous. Le reste est brigand, et ceux-là doivent tomber sous le glaive de la loi
[…]
Tuez donc tous les rebelles sans miséricorde !"

Les représentants Prieur, Garrau, Francastel et Hentz, appelant à l’exécution du décret du 1er août, faisaient ce rapport, le 1er mars 1794, au Comité de salut public :
« Tous les rapports nous annoncent encore qu’il existe d’autres rassemblements de brigands, que les habitants du pays sont dans un état de guerre perpétuel avec les soldats de la République, qu’ils égorgent partout où ils peuvent les surprendre.
Les femmes et les enfants ne sont pas dans de meilleures dispositions ; ils servent les uns et les autres d’espions aux brigands qu’ils livrent avertissent de tous les mouvements de nos armées. »

Même son de cloche chez le représentant Garnier (lettre au Comité de salut public, 28 mai 1794) :
« Tout est exécrable dans ce malheureux pays, et cette race doit être anéantie jusqu’au dernier. »

ou chez le représentant Bô, qui lui aussi, le 29 juillet 1794, tout en exigeant auprès du Comité de salut public l’application du décret du 1er août, écrivait :
« Il n’y a pas un enfant, une femme, un vieillard qui ne servent les brigands »



Donc oui, Turreau, à la date du 8 février, loin du théâtre d'opération, de son quartier-général nantais, a bien du mal à planifier les mouvements de ses généraux, et là, à orienter Moulin dans ses décisions à prendre face aux forces qui se sont levées tout autour de lui en conséquence des massacres et des incendies ; mais restent néanmoins les ordres donnés avant l'entrée en campagne ; ordres sur lesquels je me base pour écrire ceci :
"Turreau, en interprétant sur le terrain les décrets de la Convention, dans un contexte d’élévation de la Vendée à l’échelle du mythe et de surenchère politique, a planifié la destruction partielle d’un groupe humain défini de par son appartenance au moment des faits à la zone géographique concernée par ledit plan, soit la population habitant sur le territoire dit de la Vendée."

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" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)


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Message Publié : 23 Nov 2017 20:45 
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Jean Froissart
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Inscription : 14 Avr 2011 21:37
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Ce sont là de très intéressantes réflexions, et je vous remercie, Drouet Cyril, d'avoir répondu à mon invitation. J'ignorais certains éléments de votre argumentation, j'avais déjà avoué bien humblement n'avoir pas poussé mes recherches aussi loin que vous.

Je reviens dès que j'aurai creusé certains points.

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Message Publié : 24 Nov 2017 20:34 
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Polybe
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Inscription : 12 Juil 2012 15:11
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JC Martin évoque le sujet. Je ne sais pas si cela peut faciliter la discussion sur ce fil.

Citer :
Alors qu'en Vendée des généraux et des représentants en mission ordonnent ou laissent faire des massacres, Robespierre reste discret, malgré les nouvelles qu'il reçoit de Jullien et de plusieurs autres correspondants, qui dénoncent tous les « torches » employées par ces hommes. Le Comité de salut public adopte une attitude attentiste, comptant les coups entre les courants antagonistes, et laisse le général en chef Turreau s'engager dans une campagne de destruction inouïe sans ordres clairs. Il est difficile de ne pas penser que cette politique n'ait pas été concertée a minima, comptant sur l'épuisement des armées sans-culottes, incapables d'obtenir un succès véritable tout en ayant écrasé la menace royaliste. Or, à partir de février 1794, les généraux sans-culottes sont remplacés peu à peu par des officiers dépendant de Carnot et leurs soldats dispersés, ce qui atteste un changement de politique ; la conduite de la guerre est reprise en main par le Comité de salut public, échappant ainsi au ministère de la Guerre et à François-Nicolas Vincent, son secrétaire général.


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Message Publié : 24 Nov 2017 22:26 
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Polybe
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Inscription : 12 Juil 2012 15:11
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Drouet Cyril a écrit :
Avant d’entrer en campagne, le général Grignon commandant l’une des divisions de Turreau tint cette harangue à ces hommes :
« Mes camarades, nous entrons dans le pays insurgé. Je vous donne l'ordre de livrer aux flammes tout ce qui sera susceptible d'être brûlé, et de passer au fil de la baïonnette tout ce que vous rencontrerez d'habitants sur votre passage. Je sais qu'il peut y avoir quelques patriotes dans ce pays ; c'est égal; nous devons tout sacrifier. »


Ce « mot d'ordre » est prononcé le 17 janvier si l'on en croit Jean Tulard, Jean-François Fayard, Alfred Fierro dans "Histoire et dictionnaire de la Révolution française : 1789-1799".
Les auteurs citent également une lettre que le capitaine Dupont a envoyé à sa soeur en janvier 1794 : « Partout où nous passons, nous portons la flamme et la mort. L'âge, le sexe, rien n'est respecté. C'est atroce mais le salut de la République l'exige... »


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Message Publié : 24 Nov 2017 23:47 
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Polybe
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Inscription : 12 Juil 2012 15:11
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Pour revenir au général Grignon, il a également exprimé l'idée que les Vendéens "patriotes" ne doivent pas survivre puisqu'ils sont vendéens. Il faut donc les tuer. On ne doit plus faire la distinction entre les Bleus et les Blancs. Et de conclure en ces termes : « La mort d'un patriote est peu de chose quand il s'agit du salut public ».


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Message Publié : 25 Nov 2017 15:34 
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Jean Froissart
Jean Froissart
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Inscription : 14 Avr 2011 21:37
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Avant tout, Drouet Cyril, les sources que vous utilisez sont précises et les conclusions que vous en tirez tout à fait intéressantes. Loin de moi l'idée de vous associer aux délires sur le "génocide" vendéen soutenu par quelques clowns sur le fil "Autours de la Vendée". Ou même de discuter de méthode. C'est sur l'interprétation générale, et une partie de la conclusion, que nous divergeons.

Cela va sans dire, mais cela va encore mieux en l'écrivant.

Ensuite, je ne suis pas spécialiste du sujet vendéen. J'ai quelques connaissances un peu sérieuses de la période, mais je suis très loin d'avoir poussé mes recherches aussi loin que vous. Pour autant, j'ose vous affronter sur votre terrain car je pense que, 1 : on peut avoir une opinion soutenable sans tout savoir, 2 : vous serez indulgent si d'aventure je disais une bêtise.

Cette mise au point faite, je poursuis.

D'un côté, donc, une panique à Paris, qui donnerait dans la surenchère politique, de l'autre Turreau, livré à lui même, qui mènerait sur le terrain une opération de terre brûlée, ne distinguant plus entre les révoltés et les innocents, et encourageant par ses ordres à passer par les armes tous les "suspects". Voilà pour le tableau d'ensemble.

Entendu que l'habitant de la région devenait suspect tant qu'il n'avait pas fourni la preuve irréfutable qu'il était un bon républicain. À partir de là, si tous les Vendéens ou presque étaient suspects, on peut en effet soutenir, comme vous le faites, que Turreau a voulu purger la Vendée de tous ses habitants, en dehors de quelques républicains indiscutablement patriotes.

Un "groupe humain géographiquement" déterminé, donc. Au moins dans la tête de Turreau, puisque la définition géographique de la Vendée, et la définition de "Vendéen" même, comme nous le savons bien, est sujette à controverse. Il y avait aussi des Vendéens républicain.

Ces réflexions semblent très cohérente. Pour autant, si je vous rejoins absolument sur la plupart des points, votre interprétation générale ne me satisfait pas, vous l'avez compris. Elle ne me satisfait pas parce que je trouve qu'elle charge déraisonnablement Turreau d'une idéologie qu'il n'avait probablement pas, et qu'en mettant en avant un "mythe vendéen" qui aurait permis ces massacres, voire les aurait encouragés, votre conclusion passe à la marge les aspects les plus pragmatiques du conflit - je soulignerai trois aspects qui me paraissent être beaucoup plus importants que le "mythe vendéen" : la guerre à l'extérieur, la nature de la guerre de Vendée et la pression qui s'exerçait sur les généraux depuis la déclaration de guerre au roi de Hongrie et de Bohème le 20 avril 1792, et plus particulièrement à l'heure du gouvernement révolutionnaire à partir de l'été 1793. Dans le désordre. Je manque de temps pour faire un post irréprochable dans sa forme.

1 - Sans entrer dans les détails d'avant janvier 1794, disons deux mots des généraux de la Révolution. Le gouvernement révolutionnaire, entre l'été 93 et l'été 94, ne tolérait plus que ses généraux échouent. Leur engagement personnel devait être total et ils étaient sommés appliquer leurs ordres sans exprimer la moindre hésitation ou réticence. Ils étaient en permanence sous la menace d'être mis en cause et suspendus. Après l'été 1793, l'échec même devint suspect. La liste est longue des généraux écartés voire guillotinés. Certes pas toujours pour des faits liés à leur commandement, mais ils opéraient néanmoins sous une pression constante du CSP et de la Convention, à travers les représentants qu'ils avaient auprès d'eux.

Vous rappelez que Turreau dans ses lettres ne cessait de se déresponsabiliser. C'est très juste, mais ce n'est pas seulement parce qu'il ordonnait des mesures d'une effroyable brutalité, c'est aussi parce que s'il échouait, et on voit ce qu'il en fut quand la "Promenade" se révéla moins facile que prévu, il avait besoin de se couvrir de toute accusation de tiédeur, et de se montrer son engagement total au service du gouvernement révolutionnaire. Ses lettres bruissent de ses lamentations, ses ennemis qui disent du mal de lui, propagent des rumeurs, veulent sa chute.

Un exemple, parmi d'autres, Turreau au ministre de la guerre, le 11 janvier :

"Je ne peux te dissimuler qu’il m’est impossible de satisfaire toujours à tes vues, du moins aussi promptement que tu le désirerais, avec l’immense fardeau dont je suis chargé, le peu de coopérateurs que j’ai et surtout de coopérateurs intelligents. L’incohérence qui a existé de tout temps entre les différentes parties de cette armée, la nullité des moyens de quelques-uns des officiers généraux qui sont sous mes ordres ; l’ambition de quelques autres, qui veulent toujours agir par eux-mêmes, et en saisissent toutes les occasions ; la nécessité où je suis d’agir offensivement pour finir promptement la guerre de la Vendée ; le travail que j’ai à faire pour l’encadrement des troupes de première réquisition dans les anciens corps et en un mot, le travail immense dont je suis chargé, t’engagera, j’ose du moins l’espérer, à m’excuser, si quelquefois ma correspondance avec toi ou tes adjoints éprouve quelque retard."

Ça pose l'ambiance.

Et la lettre, sinon menaçante, tout au moins pressant Turreau, deux jours plus tard (c'est moi qui souligne) :

"Nous avons reçu ta dépêche du 11, datée d’Angers par laquelle tu nous proposes tes observations sur le retour que nous avions ordonné de plusieurs bataillons de la Charente. — Le comité ne s’est déterminé à cette mesure que par des considérations de la plus haute importance, et tu n’aurais pas dû te permettre de suspendre, au mépris de la loi, l’exécution de cet arrêté car ce sont les infractions de ce genre qui ont occasionné la plupart des revers qui ont affligé la république. Ton armée est considérable, tu n’as plus qu’un très petit noyau à combattre, et tu parais vouloir cantonner une partie de tes troupes. Il semblerait, d’après cela que les bataillons de la Charente, qui, au rapport des députés de ce département, sont dans le dénuement le plus absolu, sans armes, presque désorganisés, et qui font partie de la réquisition prescrite par la loi du 12 août, ne te sont pas absolument nécessaires et qu’il serait indispensable, pour en tirer parti, de les laisser aller chez eux quelque temps se vêtir et s’organiser. Cependant, sur tes observations, nous nous décidons à suspendre l’exécution de notre arrêté. Hâte-toi du moins d’exterminer le dernier des brigands."

Et le 15, Turreau écrivit :

"J’attendrai tes ordres à cet égard. Ma promenade en Vendée été retardée, parce que l’on a fait faire des mouvements inutiles aux troupes sans ma participation."

Bref, pour moi, "c'est pas moi, c'est eux", un homme inquiet. Par corolaire, ses ordres brutaux, qui formèrent le cadre dans lequel les massacres furent rendus possibles, relève, je crois, moins d'une volonté exprimée d'exterminer la population vendéenne que d'en finir au plus vite, ou au moins de réussir sa campagne mal engagée. La position de Turreau n'était pas idéologique, elle était effroyablement pragmatique. En faisant tuer les révoltés indiscutables et les simples suspects, il coupait le bras jusqu'à l'épaule pour un doigt gangrené. Il alla au plus simple. On me dira : le résultat est le même. Certes, mais l'intention, la motivation comptent quand même beaucoup dans cette affaire.

La volonté donc d'en finir rapidement pour pouvoir redéployer les troupes engagées en Vendée sur d'autres terrains d'opération. À Paris, il semblait alors indiscutable que les révoltes dans l'Ouest étaient encouragées par les émigrés pour immobiliser une partie des forces françaises. Turreau affirma que sa "promenade" serait achevée en quelques jours. En finir vite, quel qu'en soit le prix.

2 - La nature de la guerre de Vendée est également à prendre en considération pour expliquer les difficultés à distinguer entre les adversaires. Depuis la Virée, il n'y avait plus d'armée vendéenne digne de ce nom. C'était une guérilla. Et on sait à quel point ce type de guerre est propice aux débordements, aux mesures frappant les populations civiles, suspectées de soutenir les brigands. Turreau écrivit dans ses mémoires :

"Les convois ont de la peine à faire trois lieues durant toute la journée, encore le plus souvent faut-il se servir, pour les transports, de boeufs et de charrettes du pays. qui n'ont pas la voie ordinaire. Les chemins n'ont que la largeur de ces charrettes. Il s'y trouve rarement des espaces, des carrefours où les voitures puissent tourner, et, quand l'escorte d'un convoi est battue, il devient infailliblement la proie des rebelles. Eussiez-vous pu faire, d'avance, des dispositions de retraite, elle est nécessairement si lente que vous ne le sauvez".

Alors oui, c'est Turreau qui écrit, mais Mme de La Rochejaquelein évoquait ainsi les combattants vendéens :

"Ils se dispersent, ils vous échappent à travers champs, haies, bois, buissons, connaissant tous les sentiers, les faux-fuyants, les gorges, les défilés, connaissant tous les obstacles qui s'opposent à leur fuite et les moyens de les éviter. Vainqueurs, ils vous cernent, vous coupent de toutes parts ils vous poursuivent avec une fureur, un acharnement. une volonté inconcevable. Tout est au service du Vendéen."

3 - Enfin, vous évoquiez la surenchère politique, une Vendée élevée au rang de mythe. C'est sans doute vrai dans les discours, à Paris, a la Convention, dans les journaux, les tribunes, les harangues d'hommes de loi, d'intellectuels formés à la pensée et à la réthorique, destinés à des hommes de formation similaire, mais les généraux en opération en Vendée, et Turreau le premier, n'étaient pas des idéologues. Et certainement pas des intellectuels.

Ainsi Kléber, le 8 janvier, à propos de son plan :

"Le besoin de terminer promptement la guerre de la Vendée, la saison rigoureuse où nous nous trouvons, les fatigues qu’ont éprouvées nos troupes, la nécessité de leur procurer du repos, les maladies qui les menacent si la guerre se prolonge, la supériorité de nos forces sur celles de l’ennemi, la surveillance que l’on doit avoir sur les projets du gouvernement anglais et des émigrés qui semblent menacer nos côtes, tout nous impose la loi de marcher à l’ennemi par la direction la plus courte et de veiller en même temps à la sûreté de nos côtes".

Aucune flamme dans ce rapport. On dira : c'est Kléber. Mais dans les lettres du CSP, du ministre de la guerre, de Turreau lui-même, il n'y aucun emportement. Je ne vais pas tout citer ici, mais ce "mythe vendéen", cette surenchère, est absolument absente des correspondances militaires. Les ordres sont froids, les mesures pragmatiques, et les effets de manche réduits au strict minimum. Je cite un exemple quand même, la lettre du CSP à Dembarrère, le 13 fevrier, qui semblait émettre de gros doutes sur la gestion de Turreau. La lettre est signée Barrère :

"C’est par les mauvaises dispositions des généraux qui commandent les forces de la république dans la Vendée et dans les départements environnants que les débris de l’armée de Charette relèvent une tête insolente, et qui menace les villes de la Vendée et de Maine-et-Loire. Les brigands ont fait des attaques contre de petites colonnes ; on a trop disséminé nos troupes, on a trop divisé les cantonnements. Au lieu de conserver deux masses considérables de forces pour atterrer tous les rebelles, les généraux ont eu la maladresse ou le crime de n’avoir que des colonnes de mille à douze cents hommes, encore même ils les divisaient en de plus petites parties. Le moyen de ne pas rehausser le courage des brigands avec de pareilles mesures !... — C’est sur toi, général, que le comité repose l’espérance que tu iras sur-le- champ, dès la lettre reçue, à Nantes te concerter avec le général en chef Turreau, voir l’état de toutes les forces, combiner un grand plan ferme et exécutable subitement. Il faut rassembler les forces, réunir les moyens, tuer les brigands au lieu de brûler des fermes, faire punir les fuyards et les lâches, et écraser totalement cette horrible Vendée. — La politique de nos ennemis du dehors et du dedans est d’éterniser la Vendée, d’occuper dans l’intérieur nos forces utiles, de faire diversion à nos travaux maritimes et de tourmenter l’opinion publique. Eh bien, c’est à toi que le comité confie le soin de combiner avec le général Turreau les moyens les plus assurés de tout exterminer dans cette race de brigands. Est-il possible que, lorsque nous battons les diverses troupes de l’Europe, nous nous voyons sans cesse tourmentés par des brigands et des rebelles sans moyens ? Lis, et pars sur-le-champ. La patrie t’appelle à terminer la Vendée avant l’ouverture de la campagne : c’est l’objet le plus important".

Cette surenchère que vous évoquez, et elle est indéniable à Paris, me semble donc de l'ordre du discours, de la rhétorique, "Il faut détruire Carthage", et je ne suis pas certain que sur le terrain, la soldatesque y ait été sensible. Que ces discours aient joué sur les paniques parisiennes, indéniablement. Sur les opérations en Vendée, meurtres, pillages, viols, exécutions sommaires, je serais moins catégorique. Cela me semble des crimes finalement assez banals dans ce genre de conflit, sinon par leur ampleur, du moins par leur nature.

Sans compter que les destructions et atrocités commises en Vendée furent dénoncées par le CSP devant la Convention dès le 12 février. Par... Barrère ! Là encore, malheureusement aucune source sur les raisons qui ont fait que le CSP à attendu encore 3 mois pour relever Turreau de ses fonctions. Carnot écrivit que Robespierre s'y était opposé... Mais il le dit en septembre 94. Ca ne mange pas de pain, Robespierre était mort et traîné dans la boue depuis deux mois. Mon avis est que Robespierre a sans doute par un pragmatisme affreux accepté les atrocités parce qu'il fallait en finir, mais que la majorité du CSP était de son avis. Y compris Carnot.

Quelques réflexions, donc. En substance : je ne crois pas que à une idéologie de l'extermination qui aurait entraîné les massacres en Vendée, mais a une confluence de causes pragmatiques et a un pourrissement d'une situation que plus personne ne maîtrisait - ni le CSP, ni la Convention, ni Turreau. Une sorte de fuite en avant avec son cortège d'atrocités.

Et je crois que votre conclusion, aussi intéressante soit-elle, est formulée de telle manière qu'elle donne l'impression à ceux qui maîtrisent mal cette période, d'un parallèle avec les grands massacres genocidaires du XXe siècle. Elle entretient le flou si on ne connaît pas votre rigueur dans l'emploi des terme.

Elle n'est pas fausse, votre conclusion, elle me semble manquer de pédagogie.

J'espère ne pas avoir été trop confus. Et il y aurait tant à dire.

Salut et fraternité :)

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Message Publié : 25 Nov 2017 17:12 
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Marc Bloch
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Jefferson a écrit :
Ils étaient en permanence sous la menace d'être mis en cause et suspendus. Après l'été 1793, l'échec même devint suspect. La liste est longue des généraux écartés voire guillotinés.


Et Turreau n’échappait pas à la règle. Ainsi, l’arrêté du Comité de Salut public du 10 février 1794 notifiait que les représentants du peuple auprès de l’armée de l’Ouest « rendront le général de l’armée responsable de négligence ou du défaut d’activité des opérations si, sous quinzaine, les brigands, tant en deçà qu’au-delà de la Loire, ne sont pas totalement anéantis. »



Jefferson a écrit :
Vous rappelez que Turreau dans ses lettres ne cessait de se déresponsabiliser.


Non, je n’ai pas dit cela. J’ai écrit que Turreau a cherché à se couvrir vis-à-vis d’un plan qui allait au-delà de ce que lui prescrivait la loi.
Question responsabilité, Turreau a pleinement assumé :
« J’ai été contraint dans une opération aussi importante, de tout prendre sur ma responsabilité. Je n’ai pas même eu l’avantage de recevoir votre approbation, et je compromettrais la réussite de mon projet, si j’attendais, pour réussir, que je l’eusse obtenue… Cruelle alternative… Mais qu’importe, j’ai fait ce que j’ai cru devoir faire. Ma conscience n’a rien à se reprocher, et je ne doute point que vous ne rendiez justice à la pureté de mes intentions. »
(Turreau au Comité de salut public, 31 janvier 1794)



Jefferson a écrit :
La nature de la guerre de Vendée est également à prendre en considération pour expliquer les difficultés à distinguer entre les adversaires. Depuis la Virée, il n'y avait plus d'armée vendéenne digne de ce nom. C'était une guérilla.


Ces considérations, comme dit plus haut, ne datent pas de la fin de la campagne d’outre-Loire :
Ainsi, une députation du Maine-et-Loire déclarait à la Convention, le 27 avril 1793, soit plus d’un mois seulement après le déclenchement de l’insurrection :
« L’ennemi que nous avons ne peut se calculer en nombre ; c’est tout la population des campagnes de la partie insurgée. »

De même, Barère, avant de faire voter le terrible décret du 1er août, évoquait, parlant de la Vendée :
« Sa population parricide et coupable »

et renchérissait 1er octobre suivant, avant de faire ordonner à nouveau l'extermination des brigands :
« La population entière du pays révolté est en en rébellion et en armes »

Avis, faut-il le rappeler, que partageait Turreau et qu’il convient de connaître pour mieux comprendre ses ordres.



Jefferson a écrit :
les généraux en opération en Vendée, et Turreau le premier, n'étaient pas des idéologues


Sans doute pas, c’est pour cela que j’ai bien notifié que le plan en question a été établi dans le cadre d’un contexte complexe, lequel dépassait largement les discussions d’état-major de l’armée de l’Ouest.

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Message Publié : 26 Nov 2017 23:21 
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Jean Mabillon
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Un grand merci chers Cyril et Jefferson pour ces informations Et vos commentaires.

Je propose une piste supplémentaire, peut être un peu naïve : les discours extrémistes des conventionnels devaient ils être pris au pied de la lettre ? Les généraux de la Convention (par peur de la guillotine sans doute) n'ont ils pas eu tort de rendre au premier degré des propos qui étaient peut être de simples effets de manche, des exagération poétique pour orateurs improvisés ?


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Message Publié : 27 Nov 2017 7:32 
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Jean Froissart
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Aigle a écrit :
les discours extrémistes des conventionnels devaient ils être pris au pied de la lettre ? Les généraux de la Convention (par peur de la guillotine sans doute) n'ont ils pas eu tort de rendre au premier degré des propos qui étaient peut être de simples effets de manche, des exagération poétique pour orateurs improvisés ?


Pour ma part, je ne le pense pas. Mais ce qui vaut pour la Vendée vaut pour tous les sujets, à l'époque. Il y a une violence terrible dans les discours, et les députés font très certainement la part des choses entre une idée exprimée et les formules rhétoriques qui la soutiennent. Beaucoup s'imaginent évidemment que la Vendée est presque entièrement soulevée. D'où les discours enfiévrés à la tribune. Pour autant, personne à Paris ne songerait véritablement à ordonner de passer par les armes toute la population.

Barrère prononce un discours terrible avant le décret du 1er août - et pourtant, le décret proposé prévoit bien que des Vendéens sont demeurés fidèles à la République, puisque l'article 14 fait explicitement référence à leur dédommagement.

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Message Publié : 27 Nov 2017 8:27 
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Pour préciser mon avis sur ce sujet, une citation de Barrère concernant l'Angleterre, puisqu'on le cite beaucoup pour la Vendée, que j'avais déjà évoquée sur un autre fil, "[...] une race étrangère à l'Europe, étrangère à l'humanité ; il faut qu'elle disparaisse". Et d'évoquer dans son discours du 1er août, la nouvelle "Carthage", lui prédisant un destin similaire à la cité antique, dont les Romains étaient allés jusqu'à saler les cendres.

La moitié au moins des Conventionnels étant anglophile, peut-on imaginer là autre chose qu'une réthorique guerrière destinée avant tout à souligner le danger représenté par l'Angleterre pour la France révolutionnaire ?

Il me semble que les discours sur la Vendée sont du même ordre : souligner le danger représenté par le soulèvement et forcer la main aux Conventionnels pour qu'ils votent les décrets. Que l'effervescence révolutionnaire de 93/94 et la radicalisation des discours aient joué un rôle dans les événements en Vendée, cela ne fait aucun doute. Qu'ils en soient la cause principale comme le souligne la conclusion de Drouet Cyril, je ne le crois pas.

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Message Publié : 27 Nov 2017 13:33 
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Aigle a écrit :
les discours extrémistes des conventionnels devaient ils être pris au pied de la lettre ?


Non, ce sont les ordres qui devaient l'être (si tant est que l'on puisse prendre au pied de la lettre des directives parfois bien imprécises).
Pour s'en apercevoir, il suffit de se pencher sur le discours de Barère le 1er août 1793. Alors qu'il dénonçait la population vendéenne comme « parricide et coupable », il proposait un décret où les femmes, les enfants et les vieillards doivent être évacués tout pourvoyant « à leur subsistance et à leur sûreté, avec tous les égards dus à l'humanité ».

De la même manière, le 1er octobre suivant, si ce même Barère proclamait que « La population entière du pays révolté est en en rébellion et en armes », le décret proposé à la suite de son discours ne remettait pas en cause les dispositions du 1er août.




Aigle a écrit :
Les généraux de la Convention (par peur de la guillotine sans doute) n'ont ils pas eu tort de rendre au premier degré des propos qui étaient peut être de simples effets de manche, des exagération poétique pour orateurs improvisés ?


Turreau avait pour ordre d'en finir avec la guerre de Vendée et, dans ce cadre, d'appliquer le décret du 1er août. Or il considérait que les directives de ce décret ne lui permettaient pas de mettre un terme au conflit, notamment parce qu'il lui était notifié qu'il devait détruire les repaires des rebelles alors qu'il voulait porter l'incendie sur l'immense majorité du territoire, et parce que le décret du 1er août de visait que les hommes en âge de se battre alors qu'il voulait châtier pareillement les femmes et les enfants.
C'est à la lumière de ce qu'on lui ordonne et de ce qu'on lui donne comme moyens d'action, qu'il faut comprendre la lettre que Turreau écrivit au Comité de Salut public le 31 janvier, où il reconnaît avoir été contraint de tout prendre sous sa propre responsabilité, dans ce qu'il considère comme une « cruelle alternative » ; à savoir avoir été au-delà de ce que la loi lui prescrivait afin de remplir les objectifs que cette même loi lui assignait, et ce au regard de son analyse de terrain (au-delà de la rhétorique parisienne) de ce que peut-être un brigand vendéen : « Trop lâches pour prendre les armes avec eux, [« les habitants restés dans la Vendée »] n'en favorisaient pas moins secrètement [la] cause [des rebelles]; ils étaient les espions du parti : les femmes, les enfants même étaient des agents fidèles et intelligents « 




Jefferson a écrit :
Que l'effervescence révolutionnaire de 93/94 et la radicalisation des discours aient joué un rôle dans les événements en Vendée, cela ne fait aucun doute. Qu'ils en soient la cause principale comme le souligne la conclusion de Drouet Cyril, je ne le crois pas.


Je n'ai pas dit cela, j'ai parlé de « contexte d’élévation de la Vendée à l’échelle du mythe et de surenchère politique » ; contexte dans lequel s'intègre le plan de Turreau et qui ne peut qu'augmenter la pression sur les épaules du général en chef de l'Armée de l'Ouest à qui il est ordonné d'en finir une fois pour toute. Même si des liens existent, la rhétorique de la Convention est une chose, les décrets en sont une autre, et le plan de Turreau encore autre chose.

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Message Publié : 27 Nov 2017 15:49 
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Je crois que nous sommes d'accord. En définitive, je crois que je n'adhère simplement pas à la formulation de votre conclusion, que je trouve inutilement provocante. Et comme je le rappelais plus haut, manquant de pédagogie ; au sens où une personne peu familière avec cette période complexe pourrait faire, et fera effectivement, des rapprochements avec d'autres événements qui n'ont rien à y voir.

Comme le fil sur la Vendée l'a montré, que ce soit parmi vos partisans ou vos détracteurs.

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Message Publié : 27 Nov 2017 16:16 
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Jean Mabillon
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je suis d'accord avec jefferson et aigle mais outre l'exagération rhétorique des discours des conventionnels, je crois qu'il faut prendre en considération d'autres éléments.

Je pense à l'ambiance de stress extrême pour ces gens qui se disaient qu'ils finiraient sur l'échafaud en cas de défaite. Je crois aussi que dans leur vision romanesque de la Patrie inspirée de l'Antiquité et alimentée par la lecture de Tite Live, Plutarque, Rousseau, la rébellion vendéenne était vue comme un acte de trahison parfaitement atroce ! sans oublier que ces lectures étaient conjuguées avec des traditions de maintien de l'ordre issues de l'ancien régime et peu tendre avec des civils en armes !

Et n'oublions pas non plus que ces conventionnels étaient des débutants, voire des amateurs, à l'expérience politique intérieure vielle de 4 ans à peine, à l'expérience diplomatique et militaire encore plus limitée !


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Message Publié : 27 Nov 2017 17:06 
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Marc Bloch
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Jefferson a écrit :
Je crois que nous sommes d'accord.


:wink:
Pour ce qui est de la formulation de la conclusion, il faut la lire (je ne la trouve pas d'ailleurs provocante) à la lumière des longs développements que j'ai pu écrire sur les différents fils ayant trait à la Vendée.
Heureux en tous cas que l'on puisse discuter sereinement de la répression en Vendée sans voir voler bien bas les noms d'oiseaux et les raccourcis à la petite semaine.

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