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 Sujet du message : Austerlitz
Message Publié : 24 Jan 2019 0:04 
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Jean Froissart
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La bataille d'Austerlitz est peut-être, avec Verdun, la victoire la plus célèbre de l'histoire des armées françaises.

Et pourtant, encore aujourd'hui, que d'erreurs, que de mythes, que de légendes sur cette bataille qui vit pourtant triompher avec peu de pertes l'armée française la meilleure de tous les temps selon les historiens militaires étrangers qui, comme les notres, se penchent encore régulièrement sur cet évènement.

Encore aujourd'hui, à l'heure des drones et des satellites, la manoeuvre d'Austerlitz continue à être enseignée à West Point. Elle n'est évoquée à Saint Cyr que pour mémoire glorieuse, sans aller au fond. Peut-être peut-on le regretter, si l'on a en tête que l'armée la plus puissante du monde fait plancher ses élèves-officiers sur la campagne préliminaire, et les combats d'Austerlitz pris jusqu'à l'échelon des brigades d'infanterie et de cavalerie, cependant que l'école d'Etat-Major de l'armée russe fait travailler ses élèves-officiers sur les manœuvres de cette bataille.

Les vainqueurs de la plus grande confrontation du début des années 1800 sont donc les seuls à avoir oublier qu'Austerlitz n'est, ni un film, ni une victoire d'Epinal, mais bel et bien le résultat d'un effort militaire complexe et complet qui a bouleversé les équilibres politiques de son temps, et remis définitivement en question l'art de la guerre tel qu'il était pratiqué depuis deux cents ans. Austerlitz est aussi la première bataille moderne, ce qui explique qu'on s'y intéresse encore, mais nous y reviendrons.

Je me propose, pour ce post, de vous brosser à grands traits comment il se fait que, le 2 décembre 1805 (11 frimaire de l'an XIV de la république) les corps de la Grande Armée ont remodelé l'Europe

.

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"Notre époque, qui est celle des grands reniements idéologiques, est aussi pour les historiens celle des révisions minutieuses et de l'introduction de la nuance en toutes choses".

Yves Modéran


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 Sujet du message : Re: Austerlitz
Message Publié : 24 Jan 2019 0:06 
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Après le coup d'état de Brumaire, le général Bonaparte, qui se propulse Consul, puis rapidement Premier Consul, doit gérer, nous sommes à la fin de l'année 1799, une France fatiguée par sept années de désordres, de meurtres organisés, et de gouvernements de rencontre qui pour l'essentiel se sont livrés à une escalade de la terreur politique.

Ce faisant, ils ont aussi commencé à créer quelque chose d'autre que ce que l'on connaissait auparavant. En nivelant en force la France des ordres et des corporations, les assemblées révolutionnaires ont lancé le principe essentiel et vital de toute nation : la récompense au mérite, qui n'était plus devenue qu'un souvenir à la fin du règne de Louis XV, et que Louis XVI n'avait pu réveiller dans un corps social tiraillé d'un côté, et devenu immobile comme un cadavre de l'autre.

Ce qui n'était pas prévu par les constituants, et avait commencé à inquiéter certains conventionnels, c'est que la force des évènements déclencha un phénomène rare. Ce ne fut pas dans la société civile que se développa d'abord l'avancement au mérite, mais dans les armées.

Et ces armées se forgèrent en huit années de guerre en un outil qui n'a pas encore été dépassé, capable de conquérir un continent, mais manquant de tête. La révolution, qui pensait à tout mais ne le désirait pas, donna aussi à cette armée, presque sui generis, la tête nécessaire.

Ainsi arriva Napoléon Bonaparte ...

Ce n'est pas fin novembre 1799, à Saint Cloud, lors du fameux coup d'état de Brumaire, que Bonaparte posa réellement les bases de son pouvoir.

Ainsi que lui-même en assura après coup la mise en scène, en maquillant volontairement les faits, c'est dans la plaine de Marengo, le 14 juin 1800, qu'échappant de justesse à une défaite écrasante transformée par miracle en éclatante victoire, que Napoléon fonda sa légitimité de gouvernant, et aussi les débuts de sa légende.

Le plus étonnant, dans cette affaire, est que l'homme qui fut peut-être le plus grand des chefs de guerre a ainsi basé la plus grande des légitimités, celle du chef d'Etat victorieux au combat, sur une bataille qu'il engagea mal et qu'il aurait dû perdre sans une série de hasards dûs tant à l'impéritie de l'adversaire qu'à la capacité d'inititative de celui qui, frappé d'une balle en plein coeur alors qu'il menait sa division à la rescousse, ne devait jamais devenir Maréchal de l'Empire : le général Desaix.

Bonaparte pleura sincèrement Desaix, qui était pour lui un ami proche, mais il fit aussi de Marengo une "victoire politique". En maquillant les faits pour l'opinion publique, en jouant des atermoiements imbéciles du commandement et de la diplomatie autrichienne, il imposa dès juin 1800 l'idée évidente qu'il était, et génial, et invincible.

Les années qui suivirent donnèrent raison à cette étonnante opinion de lui qu'il imposait aux autres.

Pourtant, quelques mois plus tard, le général Moreau, à la tête d'une armée bien plus nombreuse que celle qu'avait emmené le Consul en Italie, entrait à son tour en campagne, en Bavière, et faisait subir aux autrichiens une sévère défaite, mais c'était trop tard politiquement pour Moreau et ses amis républicains. Marengo, petite bataille ayant opposé moins de cinquante mille hommes, a effacé jusqu'à nos jours la magnifique victoire de Hohenliden, remportée le 12 frimaire An IX, ou plus exactement le 3 décembre 1800, six mois après Marengo ...

Par les traités croisés de Lunéville en 1801 avec l'Autriche, et d'Amiens en 1802 avec la Grande Bretagne, Bonaparte mit fin à dix ans de guerre révolutionnaire, tout en mettant la France consulaire en position de force en europe occidentale.

Ainsi commençait ce qu'avec raison l'historien Thierry Lentz a qualifié de "grand consulat".

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 Sujet du message : Re: Austerlitz
Message Publié : 24 Jan 2019 0:07 
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Si la paix d'Amiens est accueillie en triomphe en France et avec soulagement ailleurs, elle dure malheureusement peu de temps, à peine 18 mois si l'on date la fin des hostilités réelles du traité de Lunéville de janvier 1801.

En juin 1802 en effet, la rupture est à nouveau consommée entre la France et l'Angleterre.

Il y avait, dans le traité d'Amiens, trop d'ombres, trop de problèmes de fonds laissés volontairement de côté par les deux parties pour arriver à un accord qui du coup s'avéra peu viable.

Le clash diplomatique est bien connu, avec la scène terrifiante que fait aux Tuileries, lors d'une réception des ambassadeurs, Napoléon à Lord Withworth. Le prétexte immédiat en est le refus évident de la Grande Bretagne d'évacuer l'île de Malte, verrou maritime de la méditerranée centrale. Mais ce n'est qu'un prétexte.

"Voulez-vous la paix ? Voulez-vous la guerre ?" hurle Napoléon à Withworth devant des ambassadeurs médusés. "Si c'est la guerre que vous voulez, alors nous la ferons, et jusqu'à la ruine de l'une des deux nations !"

La réaction anglaise ne sera pas verbale, mais évidemment maritime. Quelques jours plus tard, en pleine baie d'Audierne, deux navires français sont proprement pris d'assaut et arraisonnés.

Alors, c'est la guerre ...

Au départ d'un conflit qui durera dix ans, avec retournements d'alliances, traités parjurés et autres amabilités internationales, quel est l'état des forces en présence à l'été 1802 ?

Pour la France, on a tout de suite envie de dire : la grande armée et Napoléon ! Ce n'est pas faux, quoique prématuré, mais ce n'est pas complet.

La France consulaire n'est en effet pas seule. L'image d'un Napoléon prométhéen, sorte de monstre solitaire, fait souvent oublier tout un réseau d'alliances et d'assujettissements qui font, dès 1802, de la France beaucoup plus que la France en terme de puissance.

Elle est en effet alliée à l'Espagne, qui va avoir bientôt plus que son mot à dire dans la guerre navale de 1805.

Elle contrôle les républiques "soeurs" (entendez par là : vassales) que sont les républiques bataves (Hollande) et italiennes (toute l'Italie du Nord), ainsi que la Suisse depuis 1799 et la victoire de Masséna à Zurich contre les russes de Souvorov. Nous reviendrons bientôt un instant sur cet étrange épisode.

Et elle bénéficie du retour dans l'ancestrale alliance française, depuis le début du XVIIIème siècle, de l'électorat de Bavière, traditionnellement hostile et méfiant vis-à-vis du grand frère autrichien, un peu trop grand et un peu trop attentionné aux yeux de la famille régnante des Wittelsbach. Les évènements vont d'ailleurs bientôt faire de la Bavière un élément essentiel de la guerre continentale, et faire d'elle le plus puissant allié allemand de la France jusqu'en 1813.

La Bavière n'est en effet pas un état d'opérette, contrairement à nombre de petites principautés du Saint Empire. Elle dispose d'une puissante armée de plusieurs dizaines de milliers d'hommes.

La Grande-Bretagne, de son côté, relance les anciennes alliances du temps de la révolution, et n'hésitera pas à mettre ses finances publiques en péril pour payer l'effort de guerre de ses alliés.

Quels sont-ils ?

En 1802, elle n'en a aucun, sauf le royaume de Naples plus ou moins sous contrôle de la Navy, et qui ne peut que jouer de toute façon un rôle pour le moins périphérique dans un conflit qui de toute évidence va éclater en europe du nord et centrale ...

C'est peu, même si dans un premier temps ça induit des économies budgétaires.

L'Angleterre a une armée peu nombreuse, essentiellement positionnée aux indes (c'est loin) et mal connue des continentaux depuis ses échecs de la guerre d'indépendance américaine, trente ans plus tôt, et une intervention avortée dans les Flandres en 1793.

Evidemment, elle a sa marine, et là ça change tout, car la marine anglaise, Royal Navy (flotte de haute mer) et Home Fleet (escadres protégeant l'Angleterre) disposent d'une suprématie navale absolue, due à la qualité des navires, de leur armement, de leurs équipages et de leurs amiraux. Pardon d'avance pour cet "à côté" chronologique, puisque la Home Fleet en tant que telle sera créée au début du XXème siècle; mais j'aime bien le terme, et puis il résume parfaitement une réalité navale qui était déjà présente, entre les flottes de la Manche et de haute mer.

Britannia ne fait rien qu'à rule over the sea, si j'ose dire ...

La situation est donc grotesque :

en europe continentale, Bonaparte contrôle les côtes de la mer du nord, mais a la Manche à traverser pour mettre une baffe aux anglais, et traverser la Manche à la nage n'est pas une sinécure.

Les anglais, eux, tiennent fortement les lignes de communication navale, mais n'ont pas d'armée de terre à opposer aux français et leurs alliés.

A ce petit jeu, la guerre franco-anglaise aurait pu ainsi perdurer jusqu'à la consommation des siècles.

Comme Bonaparte n'aime pas "faire la guerre assis sur son derrière", pour le paraphraser, et que d'autre part les anglais, dans un premier temps, se sentent un peu seuls dans l'univers, et pas pressés d'aller directement au charbon, c'est donc la France qui, la première, se met à développer un effort préparatoire de guerre qui va s'avérer inusité et flanquer une frousse d'anthologie à la City : Bonaparte envisage sérieusement, et sans rire, de faire passer toute son armée de l'autre côté de la Manche ...

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 Sujet du message : Re: Austerlitz
Message Publié : 24 Jan 2019 0:08 
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Elle est amusante, l'idée du premier consul, mais elle ne fait pas beaucoup rire les amiraux de ce qui reste de la flotte de Louis XVI.

En revanche, et dans un premier temps, elle fait hurler de rire les anglais, car n'oublions pas que Guillaume le conquérant reste le dernier continental à être entré en Angleterre sans passer par la douane, pour reprendre une bonne blague d'outre-Manche.

Dans les mois qui suivent la décision de Bonaparte de lancer ce que l'on appelle "la descente en Angleterre", les rires s'étranglent dans la gorge des insulaires.

Napoléon et Berthier ont potassé les archives et les rapports des tentatives ratées de la guerre de sept ans et de la révolution. Bonaparte, alors jeune général de la Convention, avait eu l'occasion de jeter un oeil à Boulogne sur Mer, d'où ce bon vieux comité de salut public avait un temps envisagé de lancer les bras vengeurs soutenus par la liberté chérie.

Mais cette fois, il est question de le faire sérieusement, ou plutôt de ne faire que ça, car la paix continentale permet au gouvernement consulaire de mobiliser toutes ses forces dans ce seul but, au lieu de devoir gérer, comme ses prédécesseurs, une dispersion des forces entre les flandres, le Rhin, l'Italie du nord et l'Espagne.

Pour ce qui est de l'armée de terre, est alors créée "l'armée des côtes", qui développe sept corps d'armée depuis Brest (Augereau et son septième corps, isolé à l'ouest du gros des troupes) et surtout la côte de Boulogne à Anvers, ou sont concentrés six corps d'armée.

La garde consulaire, future garde impériale, reste à Paris.

Les troupiers sont là, encore faut-il les transporter. Un effort sans précédent se met alors en place, qui, tant par les commandes publiques et les réquisitions que les apports volontaires de fonds (plus nombreux qu'on ne pourrait le penser : décidément les français n'aiment pas les anglais) font que bientôt, ce sont plus de deux mille navires de transport qui sont réunis, construits, regroupés.

Les troupiers sont transportables, donc, mais encore faut-il protéger la traversée. C'est là que le bât blesse ...

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 Sujet du message : Re: Austerlitz
Message Publié : 24 Jan 2019 0:10 
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En effet, la flotte française n'est absolument pas en état de contrecarrer la Navy.

La victoire de l'amiral D'Estaing dans la baie de Chesapeake en 1781, face à l'amiral Hood, ne doit pas nous leurrer. La flotte de Louis XV avait été en infériorité numérique et qualitative rhédibitoire. Les efforts menés par Louis XVI, très intéressé par la question navale, sont restés limités en raison des contraintes budgétaires qui ont fini par étrangler son régime et causer sa fin atroce.

Dès avant la révolution en effet, les navires français ne sont de toute manière pas capables de concurrencer leurs homologues britanniques, et ce pour plusieurs raisons dont je ne retiendrai que deux, particulièrement frappantes :

- les navires français sont plus racés, mais beaucoup plus fragiles que les anglais, et arrivent en piteux état quand il s'agit de traverser l'Atlantique ou d'aller dans l'océan indien

- les équipages français sont, à navire équivalent, moins nombreux d'un tiers que les équipages anglais, et c'est mortel en matière de rapidité de manoeuvre aux mats et de tir

Si on ajoute à cela que, face aux "74 canons" français, qui constituent l'armature de la marine royale, les anglais alignent facilement des trois ponts de 120 pièces et plus ...

Pour se donner une idée, à Trafalgar le navire amiral français alignera 128 pièces quand le Victory de Nelson, avec ses quatre ponts de tir, en a près de 160. Des monstres de bois et de toiles avec des équipages de plus de 1 000 hommes, aussi nombreux que ceux des cuirassés de la guerre de 1914. A la manoeuvre, ces géants des mers sont d'une rapidité phénoménale à la manoeuvre, ce qui les a fait appelé "les marchands de mort subite" par les corsaires.

Ces vaisseaux sont en effet capables de virer d'un coup à toute vitesse, en raison des effectifs envoyés dans la mâture. Quand ce genre de monstre, approché de face, dérape d'un coup et se présente sur le flanc en présentant ses batteries, la messe est dite.

La révolution n'a évidemment rien arrangé, en décimant le corps des officiers de marine et en transmettant depuis Paris et le comité de salut public des ordres imbéciles qui ont trop souvent déclenché des désastres évitables.

Pourtant, cette marine n'est pas là que pour mémoire. En 1798, pour l'expédition d'égypte, ce sont quand même plus de 60 navires de guerres de haut rang qui ont pu être mobilisés. Il est vrai que la plupart sont encore aujourd'hui dans le fond de la rade d'Alexandrie, ou Nelson les avait rattrapé ...

In fine, en 1802, la flotte française est séparée en deux, entre Brest et Toulon, et confinée dans ses ports-arsenaux par une Navy vigilante et omni-présente.

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 Sujet du message : Re: Austerlitz
Message Publié : 24 Jan 2019 0:12 
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Bonaparte et l'Amiral Bruix, son ministre de la marine, travaillent alors à une manoeuvre navale de grande amplitude, dont le but est évidemment de protéger au final la traversée de la Manche.

Comme les anglais ont des raisons de supposer, avec bientôt 200 000 hommes cantonnés sous leur nez, qu'il peut s'agir d'une option dans la stratégie des français, il est question de la jouer fine, très fine ...

Conscients que les amiraux britanniques n'auront pas le bon goût de regarder ailleurs, et que par ailleurs eux-même sont victimes d'un double défi : protéger l'Angleterre ET confiner ou détruire la flotte française (et ses alliées hollandaise et espagnole), le premier consul et son ministre imaginent alors un plan risqué mais bien vu. Le gros souci est que le facteur chance est prépondérant.

L'amiral Villeneuve, depuis Toulon, mènera la flotte française de Méditerranée au-delà de Gibraltar, évitera les anglais (facile à dire), se regroupera avec la flotte de guerre espagnole, et foncera (encore plus facile) vers les antilles françaises.

Arrivé là-bas, il repartira aussitôt (ben voyons, le temps de refaire le plein) vers Brest, ou .. ben il n'y a pas beaucoup de navires pour lui venir en aide.

Bref, il entrera alors en Manche, les vaisseaux de guerre anglais à sa poursuite, et tiendra le détroit pendant les 48 heures nécessaires au transbordement des troupes.

Pas d'illusion, quand les anglais auront rattrapé les français, ce sera l'apocalypse en édition navale au large de Douvres, mais ce sera alors trop tard : les français seront déjà à Londres, et tout sera consommé.

Pas mal non ?

Ca aurait pu marcher ...

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Message Publié : 24 Jan 2019 0:14 
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Pendant que les français élaborent ainsi un plan de bataille, les anglais ne restent pas inactifs, et le temps passe. Les évènements politiques vont d'ailleurs les aider.

Entre l'automne 1802 et l'été 1805 en effet, il se passe pas mal de choses, dont l'essentiel résulte de l'évolution de la politique intérieure française.

Premier Consul, puis Consul à vie, Napoléon accède par un tour de passe-passe électoral à l'empire au printemps 1804.

Des tentatives d'assassinat complètement mal montées, et échouant, de la part de fidèles royalistes instrumentalisés par l'Angleterre, n'ont rien arrangé en rendant Bonaparte encore plus populaire que nécessaire.

Au passage, un dégât collatéral, comme on dit de nos jours, laissera des traces : pour marquer le coup une bonne fois, Bonaparte fait enlever par des dragons et des gendarmes à cheval le duc d'Enghien dans le territoire neutre du Grand-Duché de Bade.
Ramené à Paris, jugé sommairement par un tribunal militaire, le malheureux jeune homme qui n'était au courant de rien est assassiné (pardon, fusillé) dans les fossés de Vincennes.

Talleyrand s'en glorifie à l'époque, il expliquera à tout le monde dix ans plus tard qu'il était contre ce meurtre. Bref ...

La transformation de la république française en empire français ne peut qu'avoir des répercutions sur les républiques vassalisées, au nord en Hollande comme au sud en Italie.

Pour la Hollande, c'est facile : on en fait des départements dans un premier temps, et l'affaire est faite. Pour l'Italie du nord, ça va être plus drôle.

C'est ainsi, qu'après le couronnement du 2 décembre 1804, Napoléon Ier vient au printemps 1805 à Milan, ou il reçoit dans la cathédrale la couronne de fer de roi d'Italie : l'Italie du nord vient de devenir un royaume- annexe de l'empire et elle va suivre son destin jusqu'en 1814. Eugène de Beauharnais, fils du premier mariage de Joséphine, devient Vice-Roi d'Italie.

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Message Publié : 24 Jan 2019 0:19 
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C'est ainsi qu'au printemps-été 1805, l'Angleterre parvient, aidé par l'entrisme politique de Napoléon d'une part, les frustrations des puissances européennes d'autre part, à mettre en place la troisième coalition.

Elle regroupe, par ordre d'apparition à l'écran :

La Suède (ne me demandez pas pourquoi, eux-même ne sont pas encore sûrs de savoir ce qu'ils sont allés faire dans cette galère)

Le royaume de Naples, qui n'a rien à dire mais n'envisage pas moins de s'exprimer, ce qui permettra par effet secondaire aux Bourbons de perdre l'un des derniers trônes qu'ils avaient encore

et, plus intéressant, l'Autriche et la Russie.

Nous allons un instant nous arrêter sur leur cas, avant de revenir au camp de Boulogne :

L'empereur Alexandre Ier (je ne lui donne pas le titre de Tsar, car Pierre le Grand l'avait prohibé : la Russie devait s'européaniser, et son souverain était donc empereur) est devenu empereur après l'assassinat de son père l'empereur Paul.

L'empereur d'Autriche François. Je ne lui donne pas de numéro, parce que Napoléon l'a dénuméroté en lui retirant le Saint Empire ... Il est connu sous le titre de François II, mais en fait devint par la force des choses (et des grenadiers) François Ier d'Autriche. Il était le neveu de Marie-Antoinette.

Ces deux hommes seront essentiels pendant toute la période des années 1800 à 1815.

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Message Publié : 24 Jan 2019 0:23 
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Mais revenons aux deux grandes puissances qui sont susceptibles de tenir la dragée haute, sur les futurs et éventuels champs de bataille européens, à ce général Bonaparte qui se prend tout à coup pour un souverain.

Il s'agit donc tout d'abord de l'Autriche.

Cette puissance est une vieille connaissance. Celà fait environ 250 ans que la France et la maison d'Autriche sont régulièrement en conflit.

Certes, sous Louis XV s'est imposée un temps l'idée qu'une alliance franco-autrichienne (idée qui marquera encore Talleyrand) serait la solution idéale en Europe. D'ou à l'époque le mariage de la jeune Archi-Duchesse Marie-Antoinette avec le futur Louis XVI.

Mais la France des années 1770 s'alliait avec une puissance atteinte d'aboulie, et qui n'était plus que l'ombre de ce qu'elle avait été au début du siècle.

Et la malheureuse reine, lors des bouleversements révolutionnaires, sera sidérée de se voir haineusement traitée, non de reine, mais d'autrichienne, par des français pas très malins, mais marqués par deux siècles de guerres régulières entre les Habsbourg d'Autriche et la maison de France. Nous verrons lors de la campagne de 1805 un résultat ahurissant de cette animosité ancestrale des français contre les "impériaux".

En effet, pour les français de la fin du XVIIIème et du début du XIXème siècle, deux ennemis sont évidents et ancestraux : les anglais et les autrichiens.

Pendant les guerres de la révolution, l'Autriche a de surcroît été presque tout le temps en première ligne. Et elle a beaucoup payé pour les autres.

Elle a perdu les provinces belges dès 1794.

Elle a perdu toute l'Italie centrale et du nord, qu'elle contrôlait depuis la paix d'Utrecht, à la fin de la guerre de la succession d'Espagne en 1713, et c'est beaucoup plus grave que de perdre Bruxelles, parce qu'ainsi c'est son "ventre", tout son flanc sud, qui échappe à son influence.

Elle a perdu aussi le quasi-protectorat qu'elle avait su développé sur la Bavière qui, dégoûtée de servir de champ de bataille à des généraux plus ou moins compétents, est revenue à l'alliance française datant de Louis XIV, même si elle semble contre nature.

Et, bien plus grave, l'Autriche ou plus précisément la maison d'Autriche, les Habsbourg, perdent de facto la couronne symbolique, mais ô combien symbolique justement, du Saint Empire Romain Germanique, qui se désintègre littéralement en 1804/1805 parce que Napoléon Bonaparte est en train de créer un gigantesque glacis oriental pour la France, et que dans le même temps Talleyrand et l'étonnant Karl Theodor de Dalberg développent alors un fascinant travail de sape qui ruine purement et simplement une institution complètement vermoulue, mais dont personne ne s'était encore posé la question de savoir pourquoi elle existait encore.

Bref, au printemps 1805, l'Autriche se voit à tous points de vue réduite à la portion congrue.

Son gouvernement est mûr pour entrer en guerre face à une France tellement omni-présente qu'elle commence à en devenir insupportable dans les anciennes zones d'influence des Habsbourg.

Pour ce qui est de la Russie, l'affaire est plus complexe, mais particulièrement intéressante parce que c'est la Russie d'Alexandre Ier, ou plutôt l'empereur Alexandre Ier lui-même, qui anéantira à terme l'empire français et précipitera Napoléon de son trône en 1814.

Cette puissance, grande puissance en devenir au début du XIXème siècle, mérite donc que l'on s'arrête un instant sur son cas.

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Message Publié : 24 Jan 2019 0:24 
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La Russie est-elle en Asie ou en Europe ?

Cette question, qui n'a aucun rapport avec la géographie, a été la question majeure des souverains russes, et de la haute aristocratie, pendant tout le XVIIIème siècle et le début du XIXème. A plus d'un titre elle se pose toujours de nos jours, car cet Etat immense, le plus vaste Etat continental de la planète (on l'oublie souvent) est pour les 8/10ème de son territoire en Asie.

Pierre le Grand avait décidé que la Russie serait une puissance européenne, et il commença à mobiliser les moyens nécessaires pour parvenir à ce but. Il fallait partir de loin, et particulièrement faire adhérer, plus de gré que de force malgré un fantasme de l'autocratie assez répandu, la noblesse russe et son clergé.

En effet, si le Tsar est autocrate, il est aussi fréquent que, tel les empereurs romains, il meure vite, sinon jeune. Pierre III et Paul Ier, les grand-père et père d'Alexandre, en sont de tristes exemples, à même de faire réfléchir un souverain désireux de gouverner utilement et ... longtemps.

Sous le règne de Catherine II, la Grande Catherine, la Russie s'est imposée en europe orientale et aux frontières d'un empire ottoman qui commence tranquillement sa lente désintégration.

Elle présente alors la particularité de gagner toutes les guerres qu'elle mène, même face à Frédéric II de Prusse (qui se souviendra toute sa vie que les moscovites ont pris Berlin à son nez et à sa barbe) et, dans ces années de la deuxième moitié du XVIIIème siècle, de faire la part belle à une haute administration et un état-major cosmopolite : aux russes viennent en renfort des bonnes volontés européennes, le plus souvent allemandes.

Le fait n'est pas neutre, et laissera des traces, dans la mesure ou, dans toute la première partie du siècle, il est devenu d'usage de faire appel à des élites et bonnes volontés étrangères, en général allemandes.

Ces élites sont d'ailleurs toujours présentes, et bien présentes, au début du règne d'Alexandre, en 1801. Le jeune souverain, qui succède à un père assassiné par des amis à lui, va s'avérer être un étonnant mélange de son père, d'un prussianisme méticuleux en matière militaire, et de sa grand-mère Catherine, l'une des plus grandes intelligences politiques du siècle qui vient de finir.

Sur ce point, je ne peux m'empêcher d'évoquer ce mot d'esprit exceptionnel de Napoléon qui, évoquant l'Europe des années 1770 dont les souverains les plus exceptionnels étaient Marie-Thérèse en Autriche, Catherine II de Russie, et Frédéric II de Prusse, avait dit "l'europe était gouvernée par trois hommes d'état, dont deux étaient des femmes !"

Alexandre Ier saura ainsi s'adosser, tant à des élites russes dont la plupart sont foncièrement nationalistes, qu'à des élites étrangères venues au service de Russie, qu'il s'attachera en étant rarement ingrat, chose peu usitée à Saint Pétersbourg dans l'entourage du souverain.

La Russie impériale repose, pour simplifier, sur un tryptique composé de la Cour, de l'empereur, et de l'Armée.

A la différence majeure des aristocraties européennes, l'aristocratie russe, comme la romaine du temps des empereurs julio-claudiens, est une caste de fonctionnaires autant et plus que de propriétaires fonciers.

L'empereur est le chef de l'Etat, indiscuté et vénéré, mais éventuellement assassinable, ce qui relativise un tout petit peu la fonction, même s'il est admis depuis le début du XVIIème siècle qu'elle ne peut sortir de la famille Romanov.

L'armée, enfin, est une sorte d'état dans l'Etat, dans la mesure ou, sous le commandement direct de l'empereur et de ses généraux, elle n'est pas concernée par l'évolution de la société civile, ou très peu.

C'est une armée tellement "d'ancien régime" qu'aucune autre ne peut lui être comparée, car si presque tous ses officiers sont nobles, presque tous ses hommes de troupe sont des serfs. Le servage est en effet en vigueur en Russie, il le sera jusque sous le règne d'Alexandre II, dans les années 1860.

L'engagement par tirage au sort ou désignation est à peu près définitif dans la vie d'un homme, puisqu'il dure 25 ans. Comme ça, c'est fait.

L'armée russe est de type européenne, avec artillerie, cavalerie et infanterie bien sûr, mais aussi depuis peu des unités d'infanterie légère. Son élite est formée par la garde impériale, véritable petite armée dont les deux premiers régiments, le Séménovskoïe et le Préobrajenskoïe, ont été créés par Pierre le Grand. Au cours du XVIIIème, ils ont été renforcés par toute une série d'unités, particulièrement de cavalerie, dont les somptueux cuirassiers de l'impératrice ou les chevaliers-gardes que nous retrouverons à Austerlitz. Ces régiments de cavalerie sont des régiments géants, qui comportent dix escadrons quand un régiment normal en présente quatre.

Cette armée a aussi une composante spécifique, que sont les cosaques. S'ils ne servent à rien lors d'une bataille (pas assez armés, pas assez disciplinés) les cosaques sont la meilleure de toutes les cavaleries d'éclairage et de surprise. Ce faisant, ils libèreront la cavalerie légère russe, pendant les guerres de l'empire, des taches qui habituellement grèvent ladite cavalerie légère, ce qui permettra aux hussards et chasseurs à cheval russes de se concentrer plus que leurs homologues étrangers sur les fonctions de combat.

C'est une armée puissante, extrêmement dangereuse, mais très éloignée des théatres de guerre de l'europe occidentale, en tout cas pour le moment.

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Message Publié : 24 Jan 2019 0:26 
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Son commandement est à l'image de ces élites diversifiées que la couronne impériale emploie.

Ainsi, à côté de généraux profondément russes, tels que Koutouzov (un ancien des guerres de Catherine), Bagration ou Dokhtourov, on trouve des allemands d'origine hanovrienne tels que Buxhoewden ou Bennigsen, des prussiens ou des baltes d'origine française ou écossaise et protestante, comme Barclay de Tolly qui sera généralissime, et de purs français chassés par la révolution et accueillis en Russie, comme Langeron, fils du Bailli de Provence, devenu divisionnaire en 1805 et que nous allons bientôt retrouver, et lire.

Alexandre Ier, à l'orée du siècle est, aussi étrange que celà puisse sembler, dans une situation très comparable à celle des présidents américains des années 1900.

Il est en effet dans la situation de déclarer aux autres puissances que sa Russie est en passe de devenir l'une des plus grandes puissances mondiales, sinon la première, que cela est inéluctable, et que de ce fait il a son mot à dire en matière de politique internationale.

Ce facteur, que les anglais mettront, guerres napoléoniennes obligent, près de vingt ans à intégrer avant de se découvrir complètement russophobes, est complètement raté par Bonaparte et Talleyrand.

Talleyrand parce qu'il se concentre sur la vieille alliance autrichienne, qu'il juge stupide d'avoir jeté aux chiens, et Napoléon parce qu'il ne prendra jamais vraiment la dimension de ce qu'est en train de devenir la Russie. Il se convaincra que c'est une puissance asiatique, donc mineure même si elle est dangereuse, et la traitera par un immense mépris politique, ce que les gouvernants russes ne lui pardonneront pas.

On n'aime pas ne pas être pris au sérieux quand on arrive sur le devant de la scène, et ce que va subir à terme Napoléon, l'Allemagne de Guillaume II le connaîtra face aux Etats-Unis en 1917.

Mais pour le moment, nous sommes en été 1805.

L'Autriche est armée, la Russie s'est déclarée son alliée, l'Angleterre souffre en silence en attendant que ça se calme, sur les mers ou ailleurs, et sept corps d'armée français battent la semelle, depuis maintenant près de deux ans, sur des côtes ou l'on s'est mis à construire des bastions d'artillerie un peu partout ...

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Message Publié : 24 Jan 2019 0:27 
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Ce sont donc sept corps d'armée qui ont été créés sous le terme d'"Armée des Côtes".

La paix générale a permis de concentrer l'essentiel des effectifs opérationnels, non compris les unités présentes dans le tout nouveau royaume d'Italie.

Depuis deux ans, ils ne font pas que battre la semelle : ils s'entraînent, et sont complétés par la conscription.

Jamais les régiments n'ont été autant au complet d'effectif. L'artillerie est réaprovisionnée à la limite de perfection, et la cavalerie est remontée et réorganisée.

L'infanterie est constituée de régiments de ligne et régiments d'infanterie légère, comme sous Louis XVI. La différence s'est considérablement estompée entre ces unités qui combattent de manière de plus en plus similaire. Ce qui les différencie réside dans les uniformes et les appellations des compagnies : les grenadiers de la ligne ont pour pendant les carabiniers de la légère, et les fusiliers ont les chasseurs.

Au début des guerres de l'empire, les régiments légers ont aussi des compagnies de voltigeurs, composées de garçons de petite taille et tireurs d'élite, qui se déploient devant leurs bataillons et font des cartons en face.

Les voltigeurs disparaîtront en tant qu'unités spécialisées dans les fournaises de 1805-1807 et 1809. La garde impériale, devenue un corps d'armée géant en 1812-1813, réutilisera leur appellation par des régiments de voltigeurs et de tirailleurs de la garde : ce seront en réalité des unités moins anciennes que les grenadiers et chasseurs de la garde, qui viendront les renforcer.

La manoeuvre de bataille classique de l'infanterie est le déploiement sur trois rangs, soit en ligne (on dit alors "en bataille") ou les régiments se déploient complètement en formant une longue ligne dans laquelle les unités sont sur trois rangs de profondeur, soit en colonne ou les bataillons s'échelonnent les uns derrière les autres. La manoeuvre en colonne est celle évidemment utilisée quand il s'agit de passer à l'attaque.

Les régiments et brigades françaises sont alors formées en de monstrueuses "colonnes infernales", qui dévastent tout sur leur passage et que rien ne peut arrêter, d'autant que l'artillerie les soutient. Les pertes sont diminuées en colonne, car alors seuls les premiers rangs prennent les coups de feux. En revanche, si l'artillerie ennemie reste opérationnelle, c'est dangereux voire fatal, puisque les boulets, au lieu de traverser trois rangs de fantassins, vont taper sur jusqu'à quinze ou vingt rangs. ll faut donc, en colonne, aller vite sur le point de rupture.

La capacité de ces unités à passer très rapidement des formations "en bataille" à celles "en colonne" voire aux carrés de protection contre les charges de cavalerie font de cette infanterie la meilleure d'europe.

Le carré d'infanterie, crée par empirisme au XVIIème siècle, est devenu une manoeuvre en soi. Face à une unité de cavalerie qui charge, l'infanterie reploie ses compagnies et forme le carré. Ce sont alors, sur quatre à six rangs, plusieurs centaines de fantassins qui accueillent les cavaliers, baïonnette au canon, et font feu de tous les côtés sur trois à quatre rangs de profondeur pendant que derrière on recharge les fusils pour les passer devant. Cette formation, à peu près inexpugnable, sera fatale à la cavalerie française à Waterloo le 18 juin 1815.

Sont aussi créées de nouvelles unités.

La cavalerie est subdivisionnée en régiments de cavalerie légère, de ligne, et lourde.

La légère regroupe comme avant les hussards et les chasseurs à cheval. Pour seulement 10 régiments de hussards, les chasseurs à cheval sont 24 régiments. Cette cavalerie est partagée, en divisions, au sein des corps d'armée dont elle doit assurer les fonctions d'avant-garde : ils sont les yeux et les oreilles des lignards.

La cavalerie de ligne, ou de bataille, est constituée des régiments de dragons : pas moins de 30 régiments, qui sont la vraie masse de la cavalerie de l'empire, quoique moins connus que les autres. Les divisions de dragons forment l'avant-garde générale de l'armée, mais aussi l'accompagnement des corps d'armée, et sont en mesure de venir renforcer les "lourds".

Pour la descente en Angleterre, on prive une division de dragons, celle du général Baraguey d'Hilliers, de ses chevaux : ils sont sensés s'en procurer dans le Kent. Comme ils ne verront jamais l'Angleterre, ces dragons feront toute la campagne de 1805 en tant que dragons à pied, au moins jusqu'à la prise d'Ulm (et des chevaux de l'armée autrichienne).

La cavalerie lourde, la plus célèbre, est aussi la moins nombreuse en termes d'effectifs : 12 régiments de cuirassiers, de formation récente (1802) sont renforcés de deux régiments de carabiniers, issus des cavaliers de l'ancienne France. Les carabiniers de 1805 ne portent pas la cuirasse dorée et le casque à la grecque qui les a rendu célèbres à partir de 1812. En fait, ils sont, comme les grenadiers à cheval de la garde, ou plus exactement comme leurs devanciers des régiments de carabiniers du Roi, vêtus de l'habit bleu à la française, et sont coiffés d'un bonnet à poil sans plaque frontale.

Et puis, évidemment, il y a les cuirassiers : douze régiments monstrueux bardés de fer qui sont en mesure, par escadrons de 250 hommes, de charger comme une masse et d'anéantir littéralement tout adversaire.

Montstrueux mais bien moins nombreux que leurs camarades de la cavalerie légère et des dragons : quand l'effectif nominal d'un régiment de cavalerie est de 950 hommes, les cuirassiers sont moins de 500 par régiments.

Ces cuirassiers vont devenir, avec les bonnets à poil des grenadiers à pied de la Garde, l'un des symboles de l'empire, et ils vont le faire savoir par leurs charges sous le commandement de deux généraux de division hors du commun, les généraux d'Hautpoul et Nansouty. Ces deux divisionnaires vont eux aussi rentrer dans la légende, ne serait-ce que par leur tenue hors du commun : bicorne de général, culottes blanches, bottes à l'écuyère et, sur le tout, la double cuirasse sur leurs habits de divisionnaires.

La cavalerie lourde, avec une à deux divisions de dragons selon les circonstances, constitue la célèbre "réserve générale de cavalerie", commandée par Murat et directement sous l'empereur qui en décide de l'engagement.

Cette cavalerie n'a pas alors d'égale en europe, et va bientôt le prouver.

La garde consulaire devient garde impériale. Véritable corps d'armée complet, elle a au départ un effectif relativement faible, mais constitué de ce qui est sensé se faire de mieux. Deux régiments de grenadiers et deux régiments de chasseurs à pied (avec le bonnet sans plaque) constituent l'infanterie. La cavalerie de la garde est initialement constituée d'un régiment de grenadiers à cheval, d'un régiment de chasseurs à cheval et de l'escadron des mameloucks. Et la garde a son artillerie, 36 pièces pour l'artillerie à pied et 24 pour l'artillerie à cheval. Cette artillerie, exceptionnelle, n'est pas la "sublime pensée" : elle a pour rôle de venir renforcer au cours des grandes batailles à venir les artilleries des corps d'armée et leurs réserves. L'artillerie sera de tous les corps de la garde celui qui combattra le plus, et le plus souvent.

Napoléon donne aussi l'ordre de créer une élite bis de son infanterie de la garde. A côté de la Garde Impériale en effet, il veut disposer d'une division d'élite qui servira en Angleterre de pointe de flêche aux armées françaises.

Alors est créée par le général Junot une unité nouvelle, composée du prélèvement, sur tous les régiments d'infanterie présents autour de Boulogne, de leurs compagnies de grenadiers et de chasseurs. Ce sera la division des grenadiers réunis, qui, confiée en 1805 au général de division Oudinot, va devenir célèbre sous le nom de "division des grenadiers d'Oudinot".

La première fois que Napoléon les verra manoeuvrer, il dira à Junot :"M...., c'est mieux que ma Garde !"

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Message Publié : 24 Jan 2019 0:31 
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Pendant ce temps, l'amiral Villeneuve démarre la gigantesque manoeuvre navale qu'on lui a imposé, et à laquelle il ne croît pas. Mais il est discipliné et compétent, ses commandants aussi.

La flotte quitte donc Toulon, et fait voile vers Gibraltar. Si les anglais les repèrent, l'aventure va rapidement se terminer.

Coup de chance phénoménal, personne le long des côtes espagnoles, ou se produit sans souci la concentration avec les navires de guerre espagnols.

Rien non plus à Gibraltar. Bon sang, ou sont les anglais ?

Et la flotte combinée fait voile vers les Antilles.

Effectivement, la question se pose : ou sont les anglais ?

En fait, Nelson s'est complètement gouré, et il attendait les français, non pas à l'ouest, mais à l'est de la méditterannée, vers Naples. Quand il apprend par ses frégates ce qui se passe, il appareille à toute vitesse, et fonce à son tour vers Gibraltar.

Il est pris de vitesse, et de ce fait donne raison au plan de Napoléon.

Villeneuve arrive aux Antilles : pas d'anglais !

Mais ses navires fatiguent, sont abîmés par la traversée atlantique, et il n'est pas question de réparer : pas le temps.

Alors on pare au plus pressé, et on repart dans l'autre sens.

L'océan est immense : les deux flottes se croisent. Trois jours après le départ de Villeneuve arrive Nelson. Le manchot magnifique enrage, mais lui a des navires qui, s'ils sont plus lents à la mer, sont beaucoup plus robustes; ravitaillement d'eau potable et de légumes frais pour les équipages, et sa flotte repart à son tour vers l'europe.

C'est là que la chance, facteur essentiel de la stratégie imaginée par l'empereur, commence à faire défaut face à un autre facteur, beaucoup plus exigeant : les vents et les courants.

Villeneuve est rabattu vers le sud alors qu'il devait remonter vers le nord. Après quinze jours de lutte contre le vent, il décide d'aller au vent, et de pointer sur Cadix ou au moins il pourra réparer.

C'est pas une bonne idée ... c'est même certainement la pire idée de toute l'histoire de France ....

Parce que Nelson, porté lui aussi par les vents, le suit, et ainsi le rattrape.

Et il a tout le temps pour se faire, parce que les navires franco-espagnols sont en tellement mauvais état après cette transat que plusieurs des navires de haut bord sont dans l'incapacité de reprendre la grande mer.

Les français sont vainqueurs au temps, mais vont perdre aux points.

Villeneuve va s'éterniser à Cadix. Il envoie un courrier en France, pour faire part de ses soucis. La réponse, trois semaines plus tard, est terrible et comminatoire. Il lui est ordonné de prendre la mer, en lui rappelant que 200 000 soldats l'attendent ...

Il s'exécute, et sa flotte va être exécutée. Et pourtant, entretemps, son sacrifice sera devenu complètement inutile.

Parce que Napoléon, informé de l'entrée en guerre de l'Autriche, et de l'arrivée sur les arrières de deux armées russes, vient d'ordonner "la grande pirouette", la manoeuvre la plus audacieuse jamais entreprise par toute une armée

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Message Publié : 24 Jan 2019 0:33 
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L'Autriche et la Russie sont entrées en guerre contre l'empire français !

Enfin ... surtout l'Autriche dans un premier temps. Les russes arrivent; ils sont loin; ils ont de la route à faire; c'est pas facile ....

Le Hofkriegsrat, le haut état-major de l'armée impériale autrichienne, est tellement enthousiaste à l'idée de mettre la patée de sa vie à l'armée française qu'il décide d'envoyer, en tête de bataillon, ni plus ni moins que toute une armée et, pour que l'affaire devienne grandiose, de l'envoyer en Bavière, dont l'on sait pourtant à Vienne qu'elle est, alliée prudente de la France, une voisine plus que méfiante du grand voisin autrichien.

Pas de souci : la chancellerie viennoise écrit au Prince-Electeur qu'il n'a aucun souci à se faire, et que si 50 000 autrichiens se pointent dans son électorat, c'est pour son bien. Ce serait sympa, d'ailleurs, que les divisions bavaroises viennent se joindre aux libérateurs d'un pays que personne ne menace sauf ... ses libérateurs auto-proclamés.

Le résultat ne se fait pas attendre : sachant qu'elles n'ont aucune chance, les troupes bavaroises se replient en catastrophe sur Stuttgart, en attendant l'arrivée des français. La famille électorale quitte Munich également.

Et l'armée autrichienne du Feld-Maréchal Mack entre dans un pays qui devait, comme d'habitude, servir de champ de manoeuvre, et qui s'avère étrangement hostile.

Pendant ce temps, Napoléon a lancé sa fameuse pirouette : les sept corps d'armée, dorénavant dénommés "Grande Armée", recoivent l'ordre le 23 août 1805 de quitter leurs camps sur la mer, et de foncer vers l'est pour le 7ème corps, vers le sud-est pour cinq autres corps et la réserve générale de cavalerie, et plein sud pour le 2ème corps de Marmont, qui arrive de Hollande. La Garde quitte Paris plein est, pour se joindre à la fête.

"Monsieur Daru, écrivez ..." L'épisode est resté tellement célèbre qu'il fait intrinsèquement partie de la légende napoléonienne. Reprenons l'anecdote et analysons la un instant. Ayant appris que Villeneuve est toujours bloqué dans Cadix (c'est-à-dire il y a trois semaines, lorsque le courrier de l'amiral a été signé) Napoléon entre dans une colère folle. Il jette son chapeau à terre - geste qui lui est familier quand il n'est pas content - et hurle à des généraux tétanisés "mais qu'est-ce que je peux bien foutre avec des gens pareils ?"

Puis, reprenant son calme comme s'il venait d'exécuter une scène de théâtre, il vire tout le monde et convoque Daru, l'intendant général de la Grande Armée : "Monsieur Daru, écrivez ..."

Au cours de la légendaire dictée à Daru, Napoléon aurait développé, tel le génie qu'il a toujours fait en sorte de paraître, le plan de campagne géniale : la grande pirouette.

Daru, sidéré, sortira de la séance épuisé et abasourdi : l'empereur a évoqué pendant près de trois heures l'ensemble de ses corps de bataille, sans jamais se tromper ni d'unité ni de cantonnement ni de route à suivre.

En fait, c'est beaucoup plus simple et efficace, c'est-à-dire napoléonien :

renseigné sur les mouvements suspects des autrichiens et de leurs alliés russes, l'empereur a fait reconnaître depuis plusieurs semaines les abords de la Forêt Noire. Murat lui-même, en civil, a été envoyé au-delà de Strasbourg pour repérer les lignes de pénétration éventuelles. Berthier, le Major Général, a de son côté préparé en amont les ordres précis pour tous les corps d'armée s'il s'avérait nécessaire de réagir vite.

L'intendant général Daru, finalement, n'a été convoqué que pour prendre les ordres du maître en termes de logistique des troupes depuis le camp de Boulogne jusqu'à la frontière du Rhin. Il n'en reste pas moins qu'il sortira du cabinet impérial stupéfait par la connaissance encyclopédique qu'a Napoléon, et de son armée et des routes à emprunter pour foncer vers le Rhin. Il est vrai que Napoléon appelait les états d'effectifs de ses régiments "mes histoires d'amour" !

Et ce sont plus de 160 000 hommes qui font demi-tour, et déferlent vers Strasbourg et Mannheim.

Le plus stupéfiant n'est pas l'ordre de pirouette générale, mais la rapidité à laquelle cet ordre est mis en oeuvre. En un mois, tous les corps, sauf le 7ème (beaucoup trop éloigné des copains) sont sur le Rhin. Le 24 septembre, les français sont prêts à passer le Rhin.

Mack, en Bavière, attend sereinement l'arrivée des renforts russes. Il n'est pas au courant que toute l'armée française borde son flanc nord.

Le premier échelon russe, commandé par Koutouzov, est encore en Pologne. En voiture, c'est déjà pas facile de nos jours, mais à pied à l'époque ...

Tout est prêt pour l'une des plus grandes catastrophes militaires des guerres de l'empire.

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Message Publié : 24 Jan 2019 0:34 
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Mais que font les russes ?

La majeure partie des forces armées impériales a en effet passé le Niemen. 260 000 hommes partent vers l'ouest. L'empereur en personne accompagne ses armées. Ce n'est pas encore la croisade pour libérer l'europe, mais on en est pas loin.

Et puis la politique s'en mêle.

L'essentiel de cette énorme armée est retenue à la frontière prussienne. 150 000 hommes font les yeux doux à Berlin pour persuader la Prusse de rentrer à son tour en guerre contre la France.

C'était une mauvaise idée. Quoique qu'assez peu francophiles, les prussiens réagissent immédiatement (de mauvais souvenirs de la guerre de sept ans à la clé) en ordonnant la mobilisation générale de leur armée contre la frontière russo-polonaise.

Mais ce n'était pas du tout ce que voulait le Tsar, qui se trouve bien marri de cette situation, pendant que ses avant-gardes sont en marche, en deux échelons majeurs, vers l'Autriche.

Le général Koutouzov, un vieux cuir à qui on ne la fait pas, commande le premier échelon d'environ 45 000 hommes.

Il est suivi (à quinze jours de marche, une paille !) par le général Buxhoewden avec 60 000 hommes. Intéressant ordre de marche. Il est dommage pour l'Autriche, et heureux pour Napoléon, que Vienne n'ait pas été mise au courant de cette stratégie absconse.

Quand Alexandre aura calmé les bidons avec Berlin, il rejoindra les troupes avec la Garde Impériale russe, mais pas les corps d'armée d'observation laissés en Pologne russe. Ou comment se faire tailler en pièces en détail...

Il est vrai que les russes craignent assez peu les français (pour le moment).

En 1798, le célébrissime maréchal Souvorov, à la tête d'une armée russe, avait foncé en Autriche sur ordre du Tsar Paul Ier. Arrivés dans l'ouest de l'europe, ou ses soldats avaient commis des dégâts invraisemblables sur les populations civiles, Souvorov avait déclenché, en lien avec les autrichiens, une offensive sur l'Italie du Nord.

Les russes s'étaient réservés l'attaque par la Suisse.

A Zurich, leurs régiments sont tombés nez à nez avec les demi-brigades de Masséna, qui les a stoppé net.

Victoire de Zurich pour les français, un petit épisode sans conséquence pour les russes, qui ont l'habitude de nier purement et simplement leurs défaites militaires.

Comme entretemps la diplomatie s'en était mêlé, et que Paul avait envoyé balader ses bons alliés, Souvorov avait reçu l'ordre, et obtempéré immédiatement, de faire demi-tour droite et de rentrer de suite au pays.

Le passage des russes avait été aussi brutal que court.

Toujours est-il que, dans les état-majors impériaux, il y a deux écoles.

Les "vieux" disent qu'il serait peut-être bon de se méfier du général Bonaparte et de ses gusses.

Les jeunes disent qu'on va les calmer d'un coup d'un seul, ces petits français criaillants et révolutionnaires. Trois coups de canon et on n'en parle plus.

Les coups de canon, on va en avoir à foison, et on n'a pas fini d'en entendre parler.

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