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 Sujet du message : De Iéna à Friedland
Message Publié : 30 Jan 2019 2:58 
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Jean Froissart
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La Prusse avait été la puissance militaire majeure de la seconde partie du XVIIIème siècle.

Sous l'impulsion de Frédéric II, "le Grand", l'armée prussienne avait atteint un niveau d'excellence qu'aucune autre armée européenne n'était en situation de contrecarrer.

Seules la relative modestie de ses effectifs, et une vision politique souvent très claire du roi, avaient alors empêché les prussiens d'envisager immédiatement de prendre le contrôle du Saint Empire Romain Germanique, et de chasser définitivement l'influence autrichienne de toute l'allemagne. Frédéric II y pensait, pourtant; ce fut même, d'une certaine manière, la "grande pensée" de son règne.

Il appartiendrait, cent ans plus tard, au chancelier Bismarck de réaliser cette pensée.

Entretemps, la carte de l'europe centrale allait connaître des bouleversements inouïs, qui ouvriraient involontairement la route à l'expansionnisme prussien.

Au début de l'ère napoléonienne, on en est loin.

La Prusse, qui a combattu mollement contre la France révolutionnaire, s'est retirée du jeu en 1799 - elle avait en fait déjà cessé tout effort militaire véritable depuis déjà quatre ans.

En 1805, le roi Frédéric Guillaume III entend bien rester neutre face aux évènements qui secouent l'équilibre international, et ce malgré les pressions du Tsar Alexandre Ier ... et de sa propre épouse, la Reine Louise, qui est d'une francophobie maladive.

Quand les russes sont partis vers l'ouest à la fin de l'été 1805, on sait peu que, s'ils ont dépêché vers leurs alliés autrichiens une première armée de 50 000 hommes, ils en ont en revanche massé 150 000 à la frontière de la Prusse, pour inciter (fortement) Berlin à se joindre à la coalition.

Diplomatie armée maladroite, qui a amené le roi à mobiliser son armée, non contre la France, mais contre le péril russe.

Une monumentale bévue a tout changé : au cours de la marche concentrique des corps de la Grande Armée vers la Bavière, à l'automne 1805, deux corps français, pour aller plus vite, traversent le territoire prussien, donc neutre, d'Anspach.

La réaction prussienne à l'affront est immédiate mais prudente. La chancellerie de Berlin fait savoir aux belligérants qu'elle accepte une mission auto-proclamée de "médiation armée" dont la cible est devenue, de facto, Napoléon. Mais les prussiens se donnent un mois pour prendre une décision.

Sage précaution du ministre des Affaires Etrangères : moins d'un mois plus tard, Austerlitz a scellé le sort de la coalition, et il n 'y a plus de médiation à opérer.

Quand l'ambassadeur prussien présentera les félicitations de son gouvernement à l'empereur des français, ce dernier, avec un humour acéré, répondra que ces congratulations lui font d'autant plus plaisir qu'il supposait qu'elles étaient au départ destinées à d'autres que lui ...

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"Notre époque, qui est celle des grands reniements idéologiques, est aussi pour les historiens celle des révisions minutieuses et de l'introduction de la nuance en toutes choses".

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 Sujet du message : Re: De Iéna à Friedland
Message Publié : 02 Fév 2019 0:09 
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La Prusse se retrouve alors isolée.

Ses atermoiements lui ont aliéné l'Autriche, rendu la Russie méfiante, et l'Angleterre, principal contributeur financier des efforts de guerre contre Napoléon, franchement hostile et méprisante.

Il faut dire que la Prusse bave littéralement sur le Hanovre, région de l'Allemagne du nord qui dépend historiquement directement des souverains anglais. Et, face à une diplomatie anglaise fascinée par tant de bassesse, la Prusse s'est laissée promettre le Hanovre par tout le monde.

Par Napoléon, prêt à payer la neutralité prussienne avec une monnaie qui, non seulement ne lui coûtera rien, mais de surcroît chassera définitivement les anglais du continent. Jusque là, c'est logique.

Mais aussi par Alexandre Ier lui-même qui, dans une contorsion politique invraisemblable, promet à son tour en 1805 une région qu'il n'est pas en mesure de contrôler aux prussiens, pour les enrôler dans sa croisade anti-bonapartiste. Plus fantastique encore, le Tsar de Russie propose ainsi à Berlin de lui refiler une province qui dépend de son financeur britannique. On croit rêver ...

Après Austerlitz, Napoléon remodèle en force et à toute vitesse la carte de l'allemagne, ou plutôt des allemagnes, comme on disait à l'époque de Richelieu.

En quelques semaines, le Saint Empire n'est plus qu'un souvenir : place à la Confédération du Rhin, le "Rheinbund", créée sous l'égide de la France qui, maîtresse du jeu, permet à son allié bavarois d'enfin devenir un royaume, rêve que carressait les Wittelsbach depuis un siècle.

Des décombres de nombreuses petites principautés émergent tout à coup, par la volonté de l'empereur des français, de nouveaux états : le Wurtemberg devient à son tour un royaume, des grand-duchés sont créés : Berg, entre autres, donné à Murat.

L'Autriche a jeté l'éponge et panse ses plaies. La Russie fait comme si rien ne s'était passé à Austerlitz, et a replié ses armées en pologne.

La Prusse est de plus en plus seule, et de plus en plus mal à l'aise face à une influence française grandissante qui la contraint, la rejette vers la Baltique. Et puis, pour le Hanovre, c'est foutu : après Austerlitz, Alexandre n'a plus rien à promettre, et Napoléon n'a plus besoin de promettre quoi que ce soit.

C'est raté pour le Hanovre, c'est raté pour la coalition, c'est raté pour le financement d'un effort de guerre par l'Angleterre : c'est tout raté, et à Berlin on commence à se rendre compte que, finalement, on a été (par sa faute) le dindon de la farce.

Alors la diplomatie prussienne, au printemps-été 1806, se durcit brutalement alors que personne ne lui demandait rien (en fait personne ne lui demandait plus rien) et, évidemment, se trompe de cible en s'adressant avec hauteur à Napoléon.

Quand on se plante, on se plante jusqu'au bout ...

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 Sujet du message : Re: De Iéna à Friedland
Message Publié : 02 Fév 2019 0:13 
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Il faut en effet avoir atteint un certain degré de fatigue intellectuelle pour commencer à agresser par notes interposées l'empire français, qui non seulement n'a plus de compétiteur à ce moment, mais surtout dont les armées sont en plein milieu de l'allemagne, car la Grande Armée n'est pas rentrée en France.

Elle devait, on le lui avait promis.

Mais le retrait général des troupes a commencé à s'effectuer avec lenteur et méthode, et les régiments vainqueurs à Austerlitz, en repartant vers l'ouest, ont récupéré leurs traînards, leurs blessés, leurs attardés.

C'est tout un énorme serpent militaire qui s'est réenroulé, depuis Vienne jusque Munich et Stuttgart.

Et comme les prussiens se mettent à émettre des prétentions étranges, ordre est donné de rester ou on est. Raté pour le retour promis en France, sous les arcs de triomphe et les vivats.

Moyennant quoi, 160 000 hommes sont ainsi stationnés, pendant tout le printemps et l'été 1806, en plein milieu de l'allemagne, par prudence.

Non seulement la Prusse est sourde aux pressantes instances de Talleyrand de calmer ses ardeurs, mais en plus elle est aveugle. Elle ne voit pas cette masse armée et victorieuse qui fait chauffer la soupe quasiment à sa frontière...

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Message Publié : 02 Fév 2019 0:14 
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Il faut dire qu'elle s'aveugle elle-même, et que la Cour de Berlin va pendant près de six mois se livrer à une sorte de délire en circuit fermé :

Napoléon a peur.

L'armée prussienne est invincible (air connu). D'ailleurs, si elle avait été présente à Austerlitz, au lieu des paysans autrichiens et des moujiks russes, on aurait vu ce qu'on aurait vu.

Maintenant que les amateurs ont été écartés, il est temps de laisser la place aux professionnels.

Etc, etc, etc ...

Ce délire n'est pas une vue de l'esprit. Ainsi, les officiers du régiment des Dragons de la Reine trouvent-ils intelligent et très drôle de venir aiguiser leurs sabres ... sur les marches de l'Ambassade de France à Berlin.

La reine Louise, dont la haine des français triomphe, semble remplacer littéralement son roi de mari. C'est elle, maintenant, qui en toute simplicité passe en revue les régiments.

Elle est activement soutenue dans cette étrange folie par le neveu du roi, le prince Louis-Ferdinand de Prusse, beau jeune homme qui assure que l'infanterie française est un ramassis de savetiers (sic) et qu'il suffira de deux semaines, en allant lentement, pour ramener cette racaille au-delà de Strasbourg.

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Message Publié : 02 Fév 2019 0:20 
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Fin août 1806, l'enthousiasme belliciste prussien a atteint l'incandescence sous les yeux effarés de la diplomatie européenne.

Napoléon n'a pas cessé depuis plusieurs mois de faire transmettre par Talleyrand des messages d'apaisement qui n'ont fait que convaincre Berlin que, décidément, cet empereur de pacotille n'est qu'un faiseur, et de surcroît un pleutre.

Les austro-russes, dans les heures précédant Austerlitz, étaient arrivés à la même conclusion; on connaît la suite ...

Sur qui la Prusse peut-elle s'appuyer dans l'hypothèse de plus en plus certaine d'une déclaration de guerre à l'empire français ?

L'Angleterre, il n'y faut point trop compter. Le premier ministre Pitt, âme de la lutte anti-bonapartiste, est mort depuis quelques mois. On dit que la nouvelle d'Austerlitz l'a tué. Le gouvernement de sa Majesté connaît pendant cette période une relative irrésolution, qui fait qu'il ne s'engage plus aussi complètement qu'un an avant.

La Russie observe avec intérêt la montée dans les tours de la Prusse, mais se préoccupe de regrouper, lentement, très lentement, des forces dans les régions polonaises sous domination russe. Si le Tsar croît encore à sa grande croisade contre le général Bonaparte, ses ministres sont plus prudents. Et les relations entre Russie et Prusse ont souvent été orageuses pendant le siècle précédent. En septembre 1805 encore, le prince Adam Czartoryszki, ministre des affaires étrangères, envisageait sans état d'âme de passer littéralement sur la Prusse ...

Alors, la Russie va attendre que la Prusse fasse ses preuves, elle qui fait en ce moment la leçon à tout le monde sur la meilleure manière de rabattre le caquet des grenadiers français. Après tout, chacun son tour de s'y coller.
Ce "chacun son tour" est d'ailleurs l'une des clés qui explique la durée des guerres napoléoniennnes d'un point de vue stratégique : de 1805 à 1812, les puissances européennes ont eu la désastreuse habitude de rentrer en guerre seules ou à deux, et de se faire battre en détail. Il faudra attendre 1813, et encore, la fin de l'été, pour que tous s'y mettent, russes, prussiens, autrichiens, suédois et anglais. Et encore, ce ne sera pas facile. Mais n'épiloguons pas.

L'Autriche, on l'a vu, a tellement souffert de la campagne de 1805 qu'il lui faudra quatre ans pour relever la tête.

Reste l'électorat de Saxe, devenu depuis la guerre de sept ans un satellite de la Prusse. La Saxe est en mesure d'amener environ 40 000 hommes en renfort au grand frère prussien, c'est tout compte fait assez peu.

Pendant ce temps-là, les corps de la Grande Armée se concentrent.

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Message Publié : 02 Fév 2019 0:22 
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Eux aussi commencent à être chauffés à blanc.

Le général de division Vandamme, mauvais coucheur réputé qui s'est couvert de gloire à la tête de ses brigades à Austerlitz, boit le coup avec son état-major à la santé de la peignée que vont recevoir les prussiens.

Les corps, reconstitués depuis le printemps, sont de surcroît complétés par des arrivées de nouvelles recrues. Fin août, au moment même ou les prussiens s'apprêtent à sauter le pas, les sept corps de la Grande Armée ont atteint un niveau d'excellence qu'elle ne connaissait peut-être même pas avant Austerlitz, parce qu'entretemps le nouveau système de commandement par corps a été testé avec le succès que l'on connaît, et que la machine est parfaitement huilée.

Ce sont 160 000 hommes au total qui sont prêts, parfaitement opérationnels, à une centaine de kilomètres des frontières prussiennes.

La Prusse, pour sa part, dispose bien sûr de sa fameuse armée. Mais qu'est devenue la légendaire armée du Grand Frédéric ?

Elle a dangereusement vieilli, dans tous les sens du terme.

Non seulement elle est commandée par des généraux dont certains sont carrément valétudinaires (on croise des octogénaires à la tête du haut commandement) mais ses structures n'ont pas été modifiées depuis 40 ans, sans prendre une seule seconde la mesure de ce que les guerres de la révolution avaient modifié en matière de stratégie, de tactique et d'emploi des grandes unités.

Cette armée prussienne de 1806 est une armée d'ancien régime : elle est la seule à ne pas avoir subi les chocs des brigades républicaines depuis 1795, et en est restée à ses fondamentaux, valables dans les années 1780 mais complètement dépassés depuis près de vingt ans.

L'infanterie est composée de régiments de grenadiers, de fusiliers et d'une infanterie légère, mais ses déploiements tactiques datent de la guerre de sept ans, sur 4 à 6 rangs à l'ancienne ...

La cavalerie, qui fut sous Frédéric le Grand une arme majeure de l'armée prussienne, n'a pas évolué non plus : elle est composée de hussards, de dragons (cavalerie semi-lourde), et de cuirassiers. Bel ensemble d'excellentes unités, mais dont le commandement est autonome des corps d'infanterie (????) sauf à être dirigés par le chef d'armée qui alors en décide de l'engagement.

L'artillerie prussienne, qui dispose de calibres de bonne qualité mais sans aucune révision depuis 20 ans (une paille) n'a aucun commandement centralisé, et est comme d'habitude mise à disposition des commandants de divisions et de corps : pas de regroupement, pas de commandement spécifique, pas même l'idée de mettre cette arme sous la houlette du chef d'armée. Les canons sont là comme d'habitude pour soutenir les fantassins et la cavalerie : et alors ?

Pourtant Napoléon a pour cette armée de momies le plus grand respect, pour ne pas parler de méfiance. Il a mis ses services de renseignement sur les dents, et s'est fait préparer deux dossiers complets, l'un pour lui et l'autre pour le maréchal Berthier, comportant fiche par fiche le détail de tous les régiments prussiens, avec mise à jour régulière.

De ce fait, l'empereur a une vision très précise de l'ordre de bataille prussien, cependant que ces derniers, étrangement, ne semblent guère se soucier de s'informer précisément sur l'état de l'armée française, et continuent à véhiculer le rêve d'une horde de clochards qu'on matera à coups de baton : "pas de fusils pour ces chiens de français, des batons suffiront", entend-on dire aux officiers dans les régiments royaux.

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 Sujet du message : Re: De Iéna à Friedland
Message Publié : 02 Fév 2019 0:34 
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Le 9 août 1806, le roi Frédéric Guillaume a décrété la mobilisation des armées prussiennes.

Napoléon a tellement espéré que les choses se calment qu'il attend pour sa part début septembre pour donner les premiers ordres de pré-guerre à la Grande Armée. Il est vrai qu'elle était en quelque sorte déjà sur place.

Quand finalement le lien se rompt définitivement, et que la Prusse se déclare en état de guerre avec la France, l'empereur, quand même un peu sidéré par cette décision contre nature, dit de la reine de Prusse dont il a appris le rôle : "C'est Armide qui met le feu à son palais !"

Le 25 septembre 1806, Napoléon quitte Saint Cloud pour la Grande Armée. Les maréchaux avaient reçu de Berthier, peu de temps avant, l'ordre de rejoindre leurs corps d'armée, les mêmes qu'ils avaient commandé l'année précédente.

C'est en 1806 encore plus qu'en 1805 que l'on peut observer en opération la "dream team" des maréchaux de Napoléon, car non seulement tous les plus connus seront présents, mais de surcroît tous vont avoir un rôle essentiel à jouer, à un moment ou à un autre.

Procédons donc rapidement à un petit appel pour le plaisir :

Bernadotte commande le premier corps, l'un des plus puissants de l'armée avec ses 34 000 hommes.

Le général Marmont, le seul qui ne soit pas encore maréchal, commande le deuxième corps.

Davout commande le troisième corps, 26 000 hommes, avec ses trois célèbres divisionnaires, Gudin de la Sablonnière, Friant (son beau-frère) et Morand. Ces quatre là et leurs régiments vont avoir un rôle hors du commun pendant la campagne, nous y reviendrons.

Soult, qui a pris le centre russe à Austerlitz, reprend son quatrième corps.

Lannes, qui tutoie Napoléon, commande le cinquième corps, devenu depuis 1805 l'avant-garde de l'armée avec la cavalerie.

Ney est à la tête du sixième corps. Il n'était pas à Austerlitz, protégeant le flanc sud de l'offensive française, vers le Tyrol. Il va se rattraper.

Augereau, enfin, commande le septième corps, qui lui non plus n'avait pas combattu à Austerlitz car, positionné en Bretagne à l'époque du camp de Boulogne, il s'était trouvé en retrait des autres lors de la grande offensive.

La Garde est nominalement sous le commandement du maréchal Lefebvre, en fait directement sous les ordres de Napoléon. Le Maréchal Bessières, un fidèle parmi les fidèles, conserve le commandement de la cavalerie de la Garde : c'est le Maréchal de l'empire qui commande au combat le moins de monde, environ 4 000 cavaliers, mais quels cavaliers !

Murat, enfin, le beau-frère, commande comme en 1805 la réserve générale de cavalerie, cumulant ainsi les fonctions de général d'avant-garde pendant la campagne avec ses dragons, et de patron des grandes charges lors des batailles à venir, avec les cuirassiers et les carabiniers de la cavalerie lourde.

Et, fin septembre, toutes ces masses se mettent en mouvement.

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Dernière édition par La Saussaye le 02 Fév 2019 0:41, édité 1 fois.

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Message Publié : 02 Fév 2019 0:36 
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L'armée prussienne est pour sa part forte de près de 200 000 hommes, ce qui n'est pas rien.

Elle est commandée en chef par le Prince de Hohenlohe, avec en second le vieux maréchal de Möllendorf, une gloire du temps de Frédéric. La reine a décidé de suivre les régiments : ce n'est pas si souvent que l'on voit raccompagner à coups de pied la racaille révolutionnaire jusqu'au Rhin.

La concentration des armées prussiennes se heurte tout de suite à un petit détail qui cloche : elle manque de profondeur pour lancer son offensive, tout simplement parce que les français sont déjà tout près.

Peu importe, il suffit d'avancer et de manoeuvrer de manière classique. En plus, comme ça, il y aura moins de marches à effectuer, et les troupes seront fraîches pour les combats.

Autre petit souci, entre les prussiens et les français se trouve le massif du Hartz, en plein centre de l'allemagne.

Hohenlohe décide alors de scinder son armée en deux parties, et de contourner le Hartz par l'est et par l'ouest. L'on se réunira de l'autre côté face à des français censés attendre l'attaque, puisque ce sont les prussiens qui sont à l'offensive.

Amusant ...

Mais cette vision digne des plus fantasmagoriques images d'épinal de la guerre en dentelle va être, avant même d'être mise en oeuvre, rejetée dans le néant par le fait que les français, aussi, prennent l'offensive. Pourquoi attendre l'ennemi alors même que la base de la stratégie napoléonienne réside dans le mouvement ?

Le 10 octobre 1806 au matin, le Prince Louis Ferdinand, à la tête de l'avant-garde saxo-prussienne, est à Saalfeld. Le village est de peu d'importance en soi, mais présente la particularité d'être le long d'un cours d'eau d'une part, et face à des débouchés forestiers d'autre part. Ce sont ce genre de détails qui tuent : les prussiens sont dans l'incapacité de se replier sur leur gauche, en raison du cours d'eau, et ne voient pas ce qui peut arriver devant, à cause de la forêt. Et Louis n'envoie pas de vedettes en avant garde ...

En début de matinée, le Prince apprend par ses hussards que des français sont en approche. Ses bataillons sont échelonnés, non regroupés, entre Saalfeld et les petits villages en arrière.

Il donne alors l'ordre de regrouper tout son monde, sans trop savoir ou est l'ennemi exactement, et surtout combien il est ...

Or, face à ses 10 000 hommes, c'est tout le cinquième corps de Lannes (24 000 hommes) qui déboule en force, soutenu par deux divisions de dragons de l'avant-garde impériale (3 000 cavaliers).

Les prussiens se déploient selon un plan somptueux, digne d'une scène de "Barry Lindon". Les bataillons sont au cordeau, sur deux lignes parfaites, soutenus en arrière par la cavalerie. Magnifique scène de soldats de plomb.

Mais en face, ce sont Lannes et ses divisionnaires. Lannes lance en furie la division de cavalerie légère de son corps d'armée, des hussards et des chasseurs à cheval, déploie à toute vitesse les bataillons de l'infanterie légère cependant que l'infanterie "de bataille", les régiments de ligne, arrivent. Et ce ne sont pas n'importe lesquels, il s'agit des célèbres grenadiers réunis de la division des grenadiers d'Oudinot, dont Napoléon avait dit à Boulogne : "M..., c'est mieux que ma Garde !"

Face à des bataillons prussiens stoïques mais presque immobiles, les bataillons français se déploient dans toutes les directions, leurs voltigeurs en avant, déciment par leur tir les lignes d'uniforme bleu foncé, cependant que l'artillerie arrive au grand trop et soutient rapidement de son feu les attaques françaises. Les attaques, car Lannes ordonne de taper partout à la fois, sous plusieurs angles, la ligne unie de l'infanterie qui s'oppose à lui.

Et la masse de granit se défait, se délite, puis s'effondre. La retraite tourne rapidement à la déroute. Le Prince se retrouve isolé, quand tout à coup le maréchal des logis Guindey, un hussard, repère un cavalier en bel uniforme. "Rendez-vous mon général !" "Me rendre, moi ? Jamais !" Mais le prince, s'il est bon épéiste, n'est pas un sabreur. Il blesse Guindey qui, pour toute réponse, l'abat mort à bas de son cheval.

Sinistre présage : au premier jour des combats, la Prusse vient de perdre, et son avant-garde, et l'espoir de la monarchie.

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Message Publié : 02 Fév 2019 0:47 
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Cependant que l'armée prussienne s'est divisée en deux en entrant en Saxe, l'armée française, à l'inverse, a démarré un rapide processus de concentration en tenaille.

Théoriquement, la maneuvre stratégique napoléonienne est simple, surtout quand on l'observe depuis son fauteuil. Tout réside dans la fameuse conformation en corps d'armée, dont chacun, fort de deux à trois divisions d'infanterie, et d'une division de cavalerie légère, est en mesure par ses effectifs de tenir en cas de choc, à la condition d'être rapidement rejoint par les autres formations inter-armes.

De ce fait, les corps d'armée napoléoniens, à la fois se développent sur un territoire assez large, à l'inverse de l'ancienne habitude d'avancer sur un seul axe, une seule route ou à peu près, et doivent être en mesure de se soutenir mutuellement et, chose essentielle, de se regrouper pour la plupart au plus vite quand le corps de bataille ennemi est repéré.

La vitesse est donc essentielle.

Les corps de la Grande Armée, comme les bras d'une pieuvre, ont été jetés vers la Saxe, et rapidement ont été regroupés sur trois axes majeurs de progression.

L'ensemble des forces contourne à toute vitesse le massif du Hartz.

L'axe sud-ouest/nord-est de l'aile gauche ne jouera pas de rôle immédiat, nous allons le laisser dans l'ombre. C'est Marmont qui commande, et il a pour rôle de protéger le flanc nord de l'armée impériale au cas où. Il assurera pendant le début de la campagne la protection de ce côté. Sa mission durera peu, mais il est vrai que personne n'envisageait que cette campagne fut si courte ...

L'axe central est constitué de Lannes, Murat, Ney, Soult et l'empereur (c'est-à-dire la Garde et son artillerie, très puissante, et les divisions de cavalerie lourde: 12 régiments de cuirassiers et les 2 régiments de carabiners).

L'axe sud-ouest/nord-est de l'aile droite de l'offensive française est composé du premier corps de Bernadotte et du troisième corps de Davout. Davout est devant, ayant permuté avec Bernadotte qui, le jour de Saalfeld, a lui aussi culbuté un petit corps prussien, mais sur le moment Napoléon n'y attache pas d'importance : il n'envisage pas que l'ennemi ait commis la folie de se diviser au moment du contact des deux armées.

Même si en fait il a fait la même chose ! Mais la différence majeure est que l'empereur, disposant de deux état-majors exceptionnels, le sien propre et celui de Berthier, dispose d'un contact permanent avec ses corps et sait pouvoir les regrouper à toute vitesse.

Le soir du 13 octobre 1806, le gros de l'armée française a pris position dans la ville de Iéna.

Davout est en pleine campagne, à 25 kilomètres de là, avec Bernadotte en position arrière, chargé de constituer le lien physique entre le troisième corps et l'essentiel de l'armée.

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Message Publié : 02 Fév 2019 0:49 
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Iéna est une charmante petite ville de Saxe, enserrée par un escarpement impressionnant au nord. Au-delà de cet escarpement se développe un grand plateau.

Le soir du 13 octobre, les avant-gardes des cinquième et sixième corps ont pris pied sur le plateau, et ont repéré des feux innombrables : l'armée prussienne est là. Le quatrième corps du maréchal Soult arrive à son tour.

Les prussiens ont constaté également le mouvement français, et ne croient pas à leur chance : ces imbéciles vont essayer de gravir une colline abrupte pour venir les combattre. Si tout se passe bien le lendemain, les savetiers seront culbutés cul par dessus tête en bas de la pente.

Dans la nuit, l'artillerie se met à son tour en position. Pas facile; les chemins sont minables et étroits, tellement étroits que les caissons de tête bloquent par les essieux et toute une colonne se retrouve bloquée par un embouteillage de canons.

Napoléon, arrivé en fin de journée à Iéna, se rend sur place quand il apprend le souci. Les officiers artilleurs ont planté là leurs canonniers et conducteurs du train, et sont redescendus dîner en ville. Pas content, le patron ... Il prend directement le commandement de l'opération, fait dégager la route et en avant, les canons du sixième corps gravissent la pente. La Garde suit.

Toutes ces troupes, cinquième et sixième corps, la Garde, les artilleries, le quatrième corps, se retrouvent en pleine nuit, une nuit froide, entassées comme des harengs le dos à la pente. Les lignes sont tellement serrées que la plupart des soldats vont devoir rester debout jusqu'au matin, jusqu'à ce qu'on y voit enfin.

Dans le brouillard du matin, les troupiers entendent dans le lointain les premiers coups de départ de l'artillerie prussienne. "Ils ont le hoquet, rigolent les grenadiers, on va leur apporter du vin chaud." Effectivement, la journée va être chaude.

Ce sont les unités d'infanterie légère du sixième corps de Ney qui sont arrivées au contact, déclenchant les premiers tirs de canon, au jugé.

Dans la foulée, les premières unités du cinquième corps de Lannes développent à leur tour leurs unités d'infanterie légère. Soult attend, il est bloqué par la masse des divisions de ses camarades.

L'effet de vitesse dans la progression des unités va être, ici encore, déterminant des évènements. Alors que la puissante première ligne prussienne prend lentement position, les français s'infiltrent sur le plateau, compagnie par compagnie, puis régiment par régiment.

Et, comme un effet de marée montante, c'est rapidement l'ensemble des divisions françaises qui se mettent en mouvement pour se déployer.

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 Sujet du message : Re: De Iéna à Friedland
Message Publié : 02 Fév 2019 0:54 
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Les prussiens ont eu le temps de prendre leurs marques, et le résultat est dévastateur.

Postés comme à la parade, avec une régularité de métronome, les bataillons prussiens déclenchent une série de feux de salves qui foudroie littéralement les têtes de colonne françaises.

Ils sont lents, mais ils savent tirer.

L'avancée française ayant cependant dégagé du champ, la cavalerie de Murat a pu à son tour commencer à arriver sur le plateau et, aussitôt, les brigades de dragons, de cuirassiers, et les deux régiments de carabiniers sont lancés les uns après les autres pour déborder et déséquilibrer la ligne ennemie.

Soult est à son tour en mesure de déployer ses divisions et vient se positionner en soutien de Ney. Les français aussi savent constituer deux lignes de bataille.

Et quelles lignes : ce sont trois divisions d'infanterie de Soult qui prennent alors leurs marques en inondant le champ de bataille d'une masse de bataillons sur trois rangs de profondeurs qui se déploient sur près de quatre kilomètres et forment derrière Ney, dont les brigades ramassées continuent à progresser sur un front de deux kilomètres, une masse de réserve. Le tout commence alors à avancer, lentement mais sûrement, en balayant tout sur son passage : Ney et Soult, ce sont près de 40 000 hommes qui au son des tambours débordent le plateau de Iéna.

Les prussiens n'ont presque pas de cavalerie pour se protéger. Bizarre ... Peu importe : les charges de cavalerie contraignent les bataillons prussiens de la première ligne à se reployer, et l'infanterie de Ney et de Lannes en profite aussitôt pour s'encastrer dans les interstices.

La ligne se disloque alors, entame un repli qui s'avère ingérable en raison de la pression des cavaliers français qui arrivent de tous les côtés sur les beaux régiments. La ligne se défait ...

Le général Tauenzien arrive alors, avec ses bataillons de la deuxième ligne, en ordre parfait. Ce bel ordonnancement ne dure pas : il est frappé de plein fouet, non par les français qui arrivent, mais par les prussiens qui se replient.

Tauenzien essaye désespérément de conserver son front de bataille, quand les charges concentriques des cuirassiers conjugées à l'attaque, baïonnette au canon, des troupes de Ney, vient lui mettre le coup de grâce.

Et toute l'armée prussienne s'écroule d'un coup.

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Message Publié : 02 Fév 2019 0:57 
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Au soir de ce 14 octobre 1806, les français campent, victorieux, dans les environs de Iéna.

Tout va bien !

Arrive alors un officier d'état-major du maréchal Davout, couvert de poussière, qui demande à voir l'empereur. Napoléon et Berthier le reçoivent immédiatement, car il est important de savoir ce que devient l'aile droite de l'armée.

Et l'officier raconte une histoire invraisemblable : Davout vient de combattre, pendant toute cette même journée du 14 octobre, toute l'armée prussienne, et, avec son seul corps d'armée, l'a écrasée.

Ce n'est pas possible, puisque l'on vient de la vaincre ici, à Iéna !

A l'officier qui tend un message écrit vite fait sur sa selle par Davout, indiquant qu'il a combattu 70 000 hommes, Napoléon, mort de rire, et sachant que Davout porte des lunettes, répond : "dite à votre Maréchal qu'il y voit double !"

Non, Davout n'a pas vu double.

Pendant que Napoléon et l'essentiel de son armée démolissaient à Iéna 64 000 prussiens en infériorité numérique, Davout et ses 26 000 hommes se sont retrouvés, près du village d'Auerstaedt, face à 94 000 prussiens : le vrai corps de bataille de l'armée ennemie...

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Message Publié : 02 Fév 2019 1:00 
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En effet, pendant que le 13 octobre la masse de manoeuvre des armées françaises se concentrait à Iéna, Davout était, relativement isolé, en flanc-garde à 25 kilomètres à l'est.

Sa propre division de cavalerie légère a repéré des formations prussiennes, mais comme dans le même temps l'empereur lui a écrit, dans la soirée du 13 (message parvenu dans la nuit) que "l'ennemi est là et je vais l'attaquer", il n'a pas a priori de souci à se faire.

D'autant plus que Bernadotte et son puissant premier corps d'armée bivouaquent six kilomètres derrière lui.

Au petit matin du 14, Davout prononce un mouvement en avant de sa division de tête, et dépasse le village d'Auerstaedt, quand, tout à coup, les unités d'avant-garde voient se déployer devant elles plusieurs dizaines d'escadrons prussiens.

De l'infanterie arrive aussi, et rapidement la première division du corps se voit confrontée à plusieurs dizaines de milliers de soldats qui se positionnent dans toutes les directions, comme pour une bataille en règle.

L'habitude d'offensive (la meilleure défense étant l'attaque) fait que la division française se déploie à son tour, et va au contact de l'ennemi. Mais il est nombreux; vraiment très nombreux et même de plus en plus nombreux.

Davout arrive sur ses entrefaites à la tête des deux autres divisions d'infanterie de son corps d'armée. Il donne l'ordre de prononcer le mouvement d'attaque de la première division, alors même que de toute évidence il y a un gros souci en termes d'effectif, mais il a raison : ce faisant, il crée une dynamique de ses troupes et empêche les prussiens, mal coordonnés, de concentrer leurs assauts.

Au bout de trois heures de combat d'abord intermittents, puis de plus en plus violents, il est évident que le troisième corps est en grave infériorité numérique. Davout donne l'ordre de rétrograder par échelon, et envoie officier sur officier à Bernadotte et son premier corps pour qu'il vienne à la rescousse. Bernadotte ne bougera pas, pris en équerre entre la canonnade d'Auerstaedt et celle d'Iéna ...

Et, pendant que les 36 000 hommes du premier corps, enrageant de leur inactivité, restent posés sur place bêtement, Davout et ses 26 000 hommes voient déferler sur eux toute une armée.

Sa chance, et la qualité extrême de son commandement, seront que d'une part jamais les prussiens ne coordonneront leurs assauts, alors que d'autre part il va gérer ses brigades avec un sens tactique inouï, soutenu par ses excellents divisionnaires et les soldats de ses régiments, qui se comporteront avec un sang-froid rare.

A Auerstaedt, c'est Waterloo à l'envers : toute la cavalerie prussienne, commandée par un certain Blucher, vient se briser sur les trois divisions de Davout dont les régiments se forment en carré, en échiquier.

Hussards de la mort, cuirassiers du roi, dragons de la reine, tous tentent désespérément de briser les carrés français et viennent mourir devant les lignes de baïonnettes.

Au mileu de l'après-midi, la cavalerie prussienne, décimée, se replie en désordre et que font les français ? Les carrés se reforment en colonnes par division et repartent à l'assaut au lieu de se replier.

Le corps de bataille prussien est désarticulé, brisé, et s'effondre à son tour, comme au même moment leurs camarades à Iéna.

Le destin fait que les deux lignes de repli des vaincus d'Iéna et de ceux d'Auerstaedt passent par la même route.

A 10 kilomètres des champs de bataille, c'est la catastrophe : les deux armées disloquées se percutent, mélangent leur panique, et c'est tout ce qui reste de l'armée prussienne qui part en déroute vers le nord.

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Message Publié : 02 Fév 2019 1:03 
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Le 15 octobre au matin, l'empereur reçoit des rapports concordants qui tous confirment l'information transmise par Davout dans le feu des batailles de la veille.

C'est ahurissant : non seulement il n'y a plus d'armée prussienne, mais de surcroît des dizaines de milliers d'hommes sont en train de s'éparpiller dans toutes les directions.

Il s'agit là en effet d'une déroute inédite d'une armée d'encore plus de 150 000 hommes dont le commandement a lâché d'un coup, et qui part dans un sauve-qui-peut général.

Il est encore plus difficile d'attraper un adversaire disloqué que de battre une armée bien retranchée. Dans la matinée du 15, Napoléon donne donc deux ordres essentiels.

Le premier : les corps d'armée foncent sur Berlin car, chose impensable une semaine avant, la capitale de la Prusse est à découvert.

Le second : la cavalerie de Murat et toutes les divisions de cavalerie des corps d'armée deviennent autonomes, avec une seule mission : poursuivre les prussiens et les faire prisonniers. C'est le début de la "poursuite rayonnante", au cours de laquelle vont se passer des épisodes invraisemblables.

La citadelle de Spandau, arsenal de Berlin, se rend à un régiment de hussards.

Le 28 octobre, à Prenzlau, le Prince de Hohenlohe se rend avec ce qui lui reste sous la main.

Lasalle, à la tête de sa brigade de cavalerie légère (la "brigade infernale") prend une forteresse et toutes les troupes qui s'y sont repliées : 17 000 hommes se rendent à 1 200 hussards et chasseurs à cheval, ce qui occasionnera à Lasalle une belle peur. Ayant vu défilé des milliers d'hommes rendant leurs armes, il demande au général prussien, l'air de rien "nous arrivons à la fin ?" et le prussien répond "non, pas encore à la moitié des troupes". Lasalle murmure alors à son aide de camp "fais attention à ce qu'ils posent leurs armes, on est vraiment moins nombreux ..."

Blucher, pugnace déjà, parvient à regrouper 6 000 hommes, et fonce vers le nord. Il ira tellement loin, pourchassé par les français, qu'en catastrophe il en arrivera à violer la neutralité danoise en entrant de force dans Stralsund. Il n'est plus temps de regimber face aux violations de neutralité ... Mais celà ne sert à rien : à Lübeck, le 7 novembre, il capitule à son tour avec toutes les troupes qui l'avaient rejoint : 21 000 hommes et 80 canons.

La famille royale fuit Berlin en catastrophe, et se replie à Königsberg. Ils ne pourraient guère aller plus loin sans quitter définitivement le sol prussien.

La Prusse vient d'être rayée de la carte, en une journée et deux batailles. On n'avait jamais vu ça.

Le 27 octobre 1806, l'armée de Napoléon entre dans Berlin. Davout et son troisième corps ont déjà fait une première entrée, remarquée, le 25.

Il va alors se produire une scène rare.

Les berlinois sont friants de revues militaires, et curieux de voir ces savetiers qui viennent d'écrabouiller leur belle armée en moins de quinze jours. C'est rien, mais faut le faire, aurait dit Michel Audiard !

Ce matin du 27 octobre, c'est le troisième corps de Davout qui doit entrer en tête. Il va entrer sur une marche militaire qui deviendra "sa" marche, un air comme alors souvent inspiré d'opéras :

https://www.youtube.com/watch?v=Z76ax88BRYM

Et les berlinois, stupéfaits, voient arriver tout d'abord, sous la porte de Brandebourg, un type, tout seul. Le fusilier ne ressemble à rien. Ses fringues sont déchirées. Il est pied nu. Il a la bayonnette au fusil et, sur cette bayonnette, un pain est planté. Le gusse a une pipe au bec. Il est seul et il se pointe tranquillement ...

On ne saura jamais si c'était voulu ou non. Toujours est-il que l'effet est phénoménal sur tous ces gens, d'autant que la suite va être impressionnante.

Après ce traînard en tête de colonne défilent les premières brigades.

Arrivent ensuite deux divisions de cuirassiers.

Puis l'empereur et son état-major, précédant les bonnets à poil de la Garde Impériale.

Tonnerre de tambours, musiques en tête, Napoléon a voulu bien faire les choses pour les berlinois, qui resteront ébahis de ce spectacle.

L'empereur, arrivant devant la place ou trône la statue équestre de Frédéric II, met chapeau bas, son cheval au trop, et fait le tour de la statue en la saluant : et Berlin se met à l'applaudir !

Cette entrée dans une capitale ennemie vaincue restera la plus belle des guerres de l'empire.

Mais, en poursuivant les débris de l'armée prussienne, Murat vient d'entrer en Pologne, et les russes ne sont pas loin ...

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Message Publié : 02 Fév 2019 1:16 
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De toutes les troupes prussiennes, seul un corps de quinze mille hommes, commandé par l'excellent général Lestocq, reste opérationnel et protège Koenigsberg.

Mais le roi Frédéric-Guillaume et la reine Louise ont encore un espoir : c'est la Russie, et surtout son armée, une armée de 120 000 hommes, commandée par le général Bennigsen, qui est en position en pologne russe.

Koutouzov a été disgrâcié après Austerlitz, moins parce qu'il était le commandant en chef nominal d'une armée en fait dirigée (mal) par son souverain, que parce qu'il avait eu le tort de prévoir la catastrophe. Il est parti se refaire une santé en Ukraine, ou il va faire subir aux armées turques quelques désastres de précision.

Les généraux commandant les colonnes d'attaque vers les étangs ont été limogés, à l'exception de Dokhtourov qui avait sauvé la moitié de ses régiments et du Prince Bagration qui avait été le seul à se dépêtrer du piège infernal.

A Berlin, Napoléon et ses bonnets à poil ont fait trop fort : dans un premier temps, il n'y a pas d'armistice à signer tout simplement parce qu'il n'y a plus de Prusse ...

Oui, mais il y a cette armée de 120 000 hommes d'un empire qui depuis Austerlitz est toujours en guerre avec la France impériale, et refuse tout contact diplomatique.

Et, entre les français victorieux et l'armée de Bennigsen, il y a la pologne prussienne, qui attend les français comme des libérateurs et des sauveurs.

Alors, en novembre 1806, Napoléon prend le risque d'une campagne d'hiver avec une armée affaiblie par ses marches depuis le centre de l'Allemagne : Murat et la cavalerie de l'avant-garde, Lannes et son cinquième corps entrent en pologne prussienne, en direction de Varsovie pendant que Ney et le sixième corps partent vers le nord à la recherche de Lestocq.

Davout et son extraordinaire troisième corps restent à Berlin pour y prendre un repos amplement mérité.

Napoléon suit Murat avec la Garde, Mortier qui est appelé de France pour remplacer Bernadotte à la tête du premier corps, Augereau et le septième corps formé de deux divisions qui n'ont pas encore eu la possibilité de donner tout leur talent depuis leur départ de Brest : les pauvres ...

Quand l'avant-garde impériale, puis l'empereur lui-même, arrivent à Varsovie, c'est l'enthousiasme dans les provinces polonaises démantelées et partagées depuis 1778. Mais cet enthousiasme ne va pas dans un premier temps jusqu'à déclencher une levée en masse façon 1792, et Napoléon est déçu, même agacé, et surtout inquiet.

Il est de plus en plus loin de ses bases. Le maréchal Jourdan, à Mayence, n'est pas en situation de gérer les renforts permanents dont l'armée aurait besoin, il s'en faut de plusieurs mois pour que ces renforts de nouveaux conscrits soient prêts à prendre la route.

Baste, l'armée, qui s'est distendue et affaiblie dans son offensive, compte encore 80 000 hommes sous les armes : on fonce sur les russes.

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