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Message Publié : 29 Août 2016 12:08 
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Philippe de Commines
Philippe de Commines

Inscription : 10 Fév 2014 7:38
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Localisation : Versailles
À propos du discours du 15 août 1945, j'ai lu ceci

"C'est la première fois dans toute l'histoire du Japon que le peuple japonais a pu entendre la voix de son empereur. Le discours a été enregistré le 14 août par l'Empereur, sur un disque, et c'est ce disque qui sera radiodiffusé le 15 août à midi dans tout le Japon.

A noter que l'Empereur s'est exprimé dans un japonais archaïque, utilisé uniquement dans l'ancienne cour impériale, et qui était incompréhensible pour le commun des mortels. De ce fait beaucoup d'auditeurs n'ont donc pas compris le sens des paroles de leur Empereur; ajoutez à cela la pauvre qualité de l'enregistrement audio, le fait aussi que l'Empereur ne faisait pas directement référence à la capitulation, à la défaite mais plutôt à l'acceptation des termes de la conférence de Postdam et vous comprendrez que les auditeurs étaient déboussolés quant à l'attitude à adopter.
http://en.wikipedia.org/wiki/Gyokuon-h%C5%8Ds%C5%8D)."

http://japon.canalblog.com/archives/200 ... 00198.html

Quelle est cette langue archaïque ? Une sorte de latin du Japon ? Une langue morte ? Une langue uniquement utilisée à la Cour ? Utilisée quotidiennement ou exceptionnellement ? Une langue uniquement ou principalement écrite ?

S'agit il de la lecture et caractères archaïques ou de la pro citation archaïque de caractères inchangés ?

Et aujourd'hui : qu'en est il ?

Je remercie le forum de me donner une réponse !


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Message Publié : 29 Août 2016 15:10 
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Eginhard
Eginhard

Inscription : 27 Déc 2013 0:09
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Je pense que l'article bungo (japonais classique) sur wikipedia répond en grande partie à vos questions. On doit pouvoir faire une analogie entre le japonais moderne comparé au japonais classique et l'arabe littéraire du coran comparé à l'arabe courant.

Pour celui qui ne connaît que le japonais contemporain, le texte de l'allocution de l'empereur est déroutant. Les caractères sont les mêmes qu'aujourd'hui, mais on n'y reconnaît aucune terminaison verbale et les mots sont séparés par des katakana dont j'ignore totalement la fonction.

L'empereur utilisait le japonais classique qui était à l'origine la langue parlée à l'époque de Heian (794-1185) et qui est restée figée dans une langue écrite formelle employée jusqu'au début du vingtième siècle. Ce n'est donc pas une langue spécifique à la cour, mais, si j'ai bien compris, elle restait la langue parlée à la cour. On pouvait encore la rencontrer à l'écrit mais on ne la parlait plus nulle part ailleurs qu'à la cour depuis très longtemps. Elle n'était intelligible que par ceux qui avaient fait un minimum d'études. Peut-être aussi y avait-il certains termes employés par l'empereur seulement, ce qui ajouterait à la difficulté. S'il faut transposer, imaginons le président de la République prononçant une allocution en latin.

Cela peut paraître curieux mais devient un peu moins étrange si nous nous souvenons que le latin est resté la langue de l'enseignement dans les universités pendant très longtemps, que jusqu'au début du dix-neuvième siècle, il était encore une langue couramment employée dans les ouvrages scientifiques (Gauss publiait ses travaux en latin), et qu'au temps de Jaurès encore, les thèses littéraires se rédigeaient en latin. Cela me rappelle une anecdote qui se situe dans l'immédiat après-guerre, rapportée par un prêtre racontant des souvenirs du séminaire. Le jour de l'examen oral, on fait entrer un candidat dans la salle d'examen. Ce brave garçon, d'origine modeste, est peu familiarisé avec les bonnes manières ecclésiastiques. Il voit un fauteuil disposé en face du bureau de l'examinateur et s'y assoit. Or le candidat devait rester debout, il lui était seulement permis de s'accouder sur le dossier du fauteuil. "Surge velociter* !" lui dit alors un assistant. Les professeurs des séminaires catholiques parlaient encore en latin à leurs étudiants, l'empereur du Japon pouvait bien parler en japonais classique à ses sujets !

* Levez-vous, vite !


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Message Publié : 29 Août 2016 15:21 
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Philippe de Commines
Philippe de Commines

Inscription : 10 Fév 2014 7:38
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Localisation : Versailles
Je remercie le camarade Barbetorte pour sa très claire explication. Voilà une raison de plus d'admirer le Japon et sa dynastie intemporelle...ah oui si Hollande pouvait parler latin comme je pourrais alors l'admirer et l'aimer sans réfléchir !

Et l'ami Barbetorte peut il nous dire comment s'exprime aujourd'hui l'empereur du Japon ?

Cela étant pour le latin il y a une exemple ici (parfaitement HS)

Fratres carissimi

Non solum propter tres canonizationes ad hoc Consistorium vos convocavi, sed etiam ut vobis decisionem magni momenti pro Ecclesiae vita communicem. Conscientia mea iterum atque iterum coram Deo explorata ad cognitionem certam perveni vires meas ingravescente aetate non iam aptas esse ad munus Petrinum aeque administrandum.


Ex Aedibus Vaticanis, die 10 mensis februarii MMXIII

BENEDICTUS PP XVI


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Message Publié : 29 Août 2016 15:47 
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Eginhard
Eginhard

Inscription : 27 Déc 2013 0:09
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Je ne sais pas, cher camarade et ami, si le bungo est toujours en usage dans l'enceinte du palais impérial. Mais les textes officiels sont écrits en japonais moderne. L'empereur n'apparaît pas très fréquemment dans la vie publique, mais il lui arrive de s'adresser à ses sujets et je crois qu'il le fait alors dans la langue de tout le monde, dans un langage châtié et non comme un charretier, j'imagine, mais intelligible par tout un chacun néanmoins.

Je sais bien que le latin reste la langue officielle de l'Eglise. Mais quand le pape parle aux Italiens, il le fait en italien. Quand il est en voyage, il s'adresse autant qu'il le peut aux habitants du pays qu'il visite dans la langue de ce pays.

Les rois de France ont toujours parlé Français, seule langue officielle depuis l'édit de Villers-Cotterêts et je ne souhaite aucunement que les présidents de la République adoptent le latin. S'ils maîtrisent la langue française aussi bien que Charles de Gaulle ou François Mitterrand, cela me convient parfaitement. Jacques Chirac était très plaisant à écouter aussi.


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Message Publié : 29 Août 2016 17:58 
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Marc Bloch
Marc Bloch
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J'avais effectivement déjà pensé à la différence entre arabe littéraire et arabe dialectal qui a conduit parfois à des situations comiques, mais pourrait on peut-être penser ausi à la différence entre le russe moderne et le slavon d'église ?

_________________
"La faculté de prévoir appartient à celui qui se souvient." ( Léon Bérard)
" Jeune homme, la France se meurt, ne troublez pas son agonie..." ( Renan à Déroulède )


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Message Publié : 29 Août 2016 18:28 
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Philippe de Commines
Philippe de Commines

Inscription : 11 Oct 2012 21:58
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Quelques infos supplémentaires par quelqu'un du cru:

http://www.geocities.co.jp/HeartLand-Ic ... syusen.wav

- langage très officiel déjà
- discours un peu chantonnant sur le ton des prières (?) pour les
festivités shinto: rythme et intonation spéciaux
- beacoup de mots compliqués (ben, il ne parle pas de radis et de
carottes...) du vocabulaire "kango" (langage mi chinois mi japonais):
https://en.wikipedia.org/wiki/Sino-Japanese_vocabulary

chaque kanji a un sens, donc en lisant le manuscript, je comprends à peu
près le contenu du discours (même si je ne sais pas prononcer tous les
mots correctement!). mais à l'écouter, mouais, un peu moins (je
distingue certains mots (supporter, monde, profondément etc...)

donc ce "kango", on l'apprend toujours à l'école pricipalement pour lire
des poèmes chinois anciens (du genre "Lao Tseu a dit..."). On garde
l'écriture chinoise et on apprend comment rendre cette énumération de
kanji lisible et prononçable: on travaille comme on travaille sur une
partition de musique. On met des signes partout pour indiquer un groupe
de mots, l'ordre de lecture de mots, etc.

Et après, on oublie vite toutes ces règles ! Pas grave, on comprend
toujours, vive les kanji :-)


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Message Publié : 29 Août 2016 18:50 
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Philippe de Commines
Philippe de Commines

Inscription : 10 Fév 2014 7:38
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Je remercie Cush de ses précisions

Dans le film l'empereur en août sur lequel j'ai ouvert un fil dans le forum histoire à l'ecran, le discours est enregistré à 1h37.


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Message Publié : 29 Août 2016 20:46 
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Si je n'approuve pas aveuglément l'homme - mais tout de même, "quel destin que le sien" - j'ai toujours admiré la langue parlée par De Gaulle. Plus personne ne parle aussi bien aujourd'hui.

"Ais-je déjà attenté aux libertés publiques ? Y ais-je une seconde attenté jamais ? "

Jerôme a écrit :
Je remercie le camarade Barbetorte pour sa très claire explication. Voilà une raison de plus d'admirer le Japon et sa dynastie intemporelle...ah oui si Hollande pouvait parler latin comme je pourrais alors l'admirer et l'aimer sans réfléchir !

Il parle déjà hébreu, que vous faut-il donc !

Bon, je --> :oops:

_________________
Si l'avenir est multiple, le passé est unique. Malgré cela, la réalité historique est parfois difficile à découvrir.


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Message Publié : 29 Août 2016 23:06 
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Eginhard
Eginhard

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cush a écrit :
donc ce "kango", on l'apprend toujours à l'école pricipalement pour lire
des poèmes chinois anciens (du genre "Lao Tseu a dit..."). On garde
l'écriture chinoise et on apprend comment rendre cette énumération de
kanji lisible et prononçable: on travaille comme on travaille sur une
partition de musique. On met des signes partout pour indiquer un groupe
de mots, l'ordre de lecture de mots, etc.
Ne parleriez-vous pas du kanbun ? L'allocation de l'empereur était-elle écrite en kanbun ?


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Message Publié : 29 Août 2016 23:59 
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Philippe de Commines
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Barbetorte a écrit :
Ne parleriez-vous pas du kanbun ? L'allocation de l'empereur était-elle écrite en kanbun ?


Hélas non, et loin s'en faut! Mon épouse par contre, est une pure "Edokko" (Tokyoïte)... ceci explique cela!

Pour en revenir au sujet, votre explication précédente est très claire et vous avez droit aux félicitations du jury. Les kana intercalés entre les kanji servent à donner la forme "japonaise" au texte en kanji. Ils sont aussi accompagnés de signes particuliers qui permettent le bon placement du kanji dans la phrase (le kanji peut être placé différemment en chinois et en japonais même s'il garde la même signification). Un Japonais peut donc comprendre le sens d'un texte en chinois même s'il est incapable de le lire à haute voix. Inversement pour le Chinois bien sûr (et sans oublier les Coréens qui ont eux aussi l'usage des kanji en plus de leur propre syllabaire - le hangul). Le kango (kan = Chine, go = langue) est formé de mots ou de locutions en kanji alors que le kanbun (littéralement kan = Chine, Bun = littérature ou phrases), est constitué du kango lui-même.

Quand à l'empereur, il s'est exprimé en août à la radio et à la télé (http://www3.nhk.or.jp/news/special/japans-emperor/) au sujet de son désir de renoncer à sa fonction. Il parle bien sûr un japonais châtié mais courant et intelligible par le commun des mortels (petite anecdote si vous avez le courage d'écouter son intervention, vous remarquerez peut-être au début le mot "watakushi" - Je . Jusqu'en 1945, l'empereur lorsqu'il se désignait disait "tchin" - même sens que watakushi mais seul l'empereur pouvait se désigner ainsi).


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Message Publié : 30 Août 2016 0:15 
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Philippe de Commines
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Inscription : 11 Oct 2012 21:58
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L'explication sur les kana et les signes dans le texte en kanji (kanbun) mérite un petit éclaircissement...

Si le texte en kanji s'écrit "Maître - dire - manger - pomme" (version chinoise), le texte en japonais doit se lire "Maître - dire - pomme - manger". Les Japonais vont donc intercaler un signe entre les idéogrammes "manger" et "pomme" pour indiquer que ce dernier doit être lu avant le précédent. Pour que la phrase soit correcte (donc "Le Maître dit de manger une pomme"), on va intercaler des kana qui lui donneront sa forme définitive et correcte.


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Message Publié : 30 Août 2016 16:10 
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Eginhard
Eginhard

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Merci Cush de ces éclaircissements précieux, mais comme je ne suis pas certain d'avoir parfaitement saisi, je me permets de continuer à vous importuner.

Il y avait plusieurs questions, la principale étant : une allocution a été diffusée à la radio. Elle était difficile à comprendre pour les auditeurs, pourquoi ?

Pour répondre à cette question, il s'agit tout d'abord de savoir quelle était la langue parlée par l'empereur en cette occasion indépendamment de la façon dont le texte a pu être écrit : les auditeurs écoutaient, ils ne lisaient pas.

A cette question, j'ai répondu que c'était le japonais du onzième siècle, avec donc une syntaxe et un vocabulaire archaïques difficiles à comprendre pour le Japonais moyen de 1945. Mais ce n'est peut-être pas une réponse tout à fait exacte. Peut-être était-ce la langue archaïque déformée par des influences chinoises, c'est à dire avec des tournures syntaxiques et un vocabulaire d'origine chinois inusitées dans la langue populaire, aussi bien la langue ancienne que la langue moderne.

Vient ensuite la question annexe de l'écriture. Le texte de l'allocution est aisément accessible sur la toile et il apparaît très différent des textes contemporains. Comparons la fameuse allocution d'août 1945 (Gyokuon-hōsō) avec celle d'août 2016.

Gyokuon-hōsō : Image

Mais tout d'abord, une petite introduction sur l'écriture de la langue japonaise pour les visiteurs de Passion-histoire qui ne sont pas tous censés en avoir acquis des rudiments.

L'écriture a été introduite au Japon sur le modèle chinois. Comme les caractères chinois sont des idéogrammes, la transcription était beaucoup plus sémantique que phonétique. Ainsi un Japonais non sinisant peut-il lire un texte chinois et en reconnaître les mots mais sans pouvoir les prononcer ni saisir le sens exact de la phrase parce qu'il ignore la syntaxe du chinois. Il en va différemment du Français qui ignore l'allemand : il pourra lire avec une prononciation approximative un texte en allemand mais sans rien comprendre du tout.

Assez vite, quelques caractères chinois, pris pour leur prononciation et non pour leur sens, ont été retenus et simplifiés à l'extrême pour former deux syllabaires, c'est à dire deux systèmes d'écriture purement phonétiques. Ce sont les katakana et les hiragana. Il est ainsi devenu possible d'écrire le japonais en se passant totalement des caractères chinois. C'est ce que font les enfants qui ne les connaissent pas encore et c'est ce que faisaient les dames à qui on ne donnait jadis qu'une instruction sommaire, mais qui pouvaient néanmoins écrire des romans interminables, comme le Genji monogatari, tout en hiragana. Les katakana sont, eux, plutôt utilisés par les érudits pour annoter des textes chinois. L'introduction des caractères chinois (kanji) et des kana a abouti au système d'écriture actuel. Les mots invariables et les radicaux des mots variables sont écrits pour la plupart en kanji auxquels on adjoint la terminaison des mots variables ainsi que les particules indiquant les fonctions grammaticales.

Voilà ce que cela donne en japonais contemporain, l'exemple étant tiré de la dernière allocution de l'empereur où il annonce qu'il va se mettre partiellement en retrait en raison de son âge, la lecture se faisant de gauche à droite :

私も八十を越え
私 : kanji, se lit watakushi, nom se traduisant par le pronom je ou moi,
も : hiragana, se lit mo, particule indiquant que 私 (je, moi ) est le sujet de la phrase,
八十 : deux kanji numériques, se lisent hachi jû, se traduisent par quatre-vingts,
を : hiragana, se lit o, particule indiquant que 八十 (quatre-vingts [ans sous-entendu]) est complément d'objet,
越 : kanji, se lit ko, radical de verbe se traduisant par dépasser,
え : hiragana, se lit e, terminaison verbale
L'ensemble se lit donc : watakushi mo hachi jû o koe et peut se traduire par : Ayant dépassé les quatre-vingts ans ...je …

Le texte de 1945 est disposé dans le sens traditionnel, les colonnes de la droite vers la gauche et les caractères dans chaque colonne du haut vers le bas. Ce n'est pas un problème.
Quelques caractères ne sont peut-être plus dessinés exactement comme aujourd'hui, des simplifications ont été apportées, mais cela n'empêche pas les Japonais de les reconnaître. Ce n'est pas non plus un problème. Ce qui saute aux yeux est l'absence de hiragana et la présence de katakana entre chaque mot. Selon vos explications, ces derniers serviraient à indiquer dans quel ordre lire les mots voire l'ordre des caractères dans un mot. Il s'agirait donc d'un texte en fait plus chinois que japonais : les mots seraient disposés dans l'ordre de la syntaxe chinoise et les katakana serviraient à indiquer comment rétablir l'ordre de la syntaxe japonaise pour les lire en japonais. Quant aux particules et terminaisons verbales, sont-elles précisées également par ces katakana ou le lecteur doit-il les deviner ?


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Message Publié : 30 Août 2016 19:50 
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Philippe de Commines
Philippe de Commines

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Barbetorte a écrit :
Il y avait plusieurs questions, la principale étant : une allocution a été diffusée à la radio. Elle était difficile à comprendre pour les auditeurs, pourquoi ?


Un point qui peut sembler anecdotique mais qui a son importance: les conditions de l'enregistrement et de la diffusion de l'allocution: les paroles sont difficilement audibles, donc compréhensibles surtout lorsque personne, absolument personne ne peut imaginer que l'empereur s'adresse directement à ses sujets, et qui plus est, pour leur annoncer que la guerre est perdue!

Barbetorte a écrit :
Pour répondre à cette question, il s'agit tout d'abord de savoir quelle était la langue parlée par l'empereur en cette occasion indépendamment de la façon dont le texte a pu être écrit : les auditeurs écoutaient, ils ne lisaient pas.

A cette question, j'ai répondu que c'était le japonais du onzième siècle, avec donc une syntaxe et un vocabulaire archaïques difficiles à comprendre pour le Japonais moyen de 1945. Mais ce n'est peut-être pas une réponse tout à fait exacte. Peut-être était-ce la langue archaïque déformée par des influences chinoises, c'est à dire avec des tournures syntaxiques et un vocabulaire d'origine chinois inusitées dans la langue populaire, aussi bien la langue ancienne que la langue moderne.


En fait, l'empereur s'exprime en japonais "officiel", langue utilisée seulement par les dignitaires du régime et dans des circonstances particulières. Le commun des mortels n'est absolument pas habitué à cette langue, à son vocabulaire et à sa syntaxe. Ce n'est pas à proprement parler une langue archaïque. De plus, l'empereur utilise des termes qui lui sont propres (le "tchin" pour "je" par ex.) et qu'il est le seul à pouvoir utiliser. Puisqu'il ne s'adresse habituellement qu'à la cour et à son entourage proche, rien d'étonnant à ce que le commun "bute" sur certains mots ou expressions. Il s'agit cependant de la langue des discours officiels et on peut douter qu'il s'exprime de la même façon dans un cadre privé (si tant est que l'empereur de l'époque ait pu se ménager un cadre privé!). De même et puisque l'empereur assistait à certaines réunions d'état-major, il devait alors s'exprimer dans une langue intelligible et donc courante.

Barbetorte a écrit :
Vient ensuite la question annexe de l'écriture. Le texte de l'allocution est aisément accessible sur la toile et il apparaît très différent des textes contemporains. Comparons la fameuse allocution d'août 1945 (Gyokuon-hōsō) avec celle d'août 2016.

Gyokuon-hōsō : Image

Mais tout d'abord, une petite introduction sur l'écriture de la langue japonaise pour les visiteurs de Passion-histoire qui ne sont pas tous censés en avoir acquis des rudiments.

L'écriture a été introduite au Japon sur le modèle chinois. Comme les caractères chinois sont des idéogrammes, la transcription était beaucoup plus sémantique que phonétique. Ainsi un Japonais non sinisant peut-il lire un texte chinois et en reconnaître les mots mais sans pouvoir les prononcer ni saisir le sens exact de la phrase parce qu'il ignore la syntaxe du chinois. Il en va différemment du Français qui ignore l'allemand : il pourra lire avec une prononciation approximative un texte en allemand mais sans rien comprendre du tout.


Tout à fait. Une petite remarque: vous avez raison de préciser le sens exact. Malgré tout, un Chinois un Coréen et un Japonais peuvent échanger par écrit et se comprendre globalement.

Barbetorte a écrit :
Assez vite, quelques caractères chinois, pris pour leur prononciation et non pour leur sens, ont été retenus et simplifiés à l'extrême pour former deux syllabaires, c'est à dire deux systèmes d'écriture purement phonétiques. Ce sont les katakana et les hiragana. Il est ainsi devenu possible d'écrire le japonais en se passant totalement des caractères chinois. C'est ce que font les enfants qui ne les connaissent pas encore et c'est ce que faisaient les dames à qui on ne donnait jadis qu'une instruction sommaire, mais qui pouvaient néanmoins écrire des romans interminables, comme le Genji monogatari, tout en hiragana. Les katakana sont, eux, plutôt utilisés par les érudits pour annoter des textes chinois. L'introduction des caractères chinois (kanji) et des kana a abouti au système d'écriture actuel. Les mots invariables et les radicaux des mots variables sont écrits pour la plupart en kanji auxquels on adjoint la terminaison des mots variables ainsi que les particules indiquant les fonctions grammaticales.
Citer :

Exact, votre érudition fait pâlir ma compagne! Puisqu'il faut chercher la petite bête, je ne dirais pas que l'éducation des dames étaient sommaire: la cérémonie du thé, la danse, la musique, le chant, Ikebana... étaient leurs domaines de prédilection (même s'il y avait des grands Maîtres masculins). Le Genji Monogatari par exemple représente une somme de travail et de culture énorme.

Barbetorte a écrit :
Voilà ce que cela donne en japonais contemporain, l'exemple étant tiré de la dernière allocution de l'empereur où il annonce qu'il va se mettre partiellement en retrait en raison de son âge, la lecture se faisant de gauche à droite :

私も八十を越え
私 : kanji, se lit watakushi, nom se traduisant par le pronom je ou moi,
も : hiragana, se lit mo, particule indiquant que 私 (je, moi ) est le sujet de la phrase,
八十 : deux kanji numériques, se lisent hachi jû, se traduisent par quatre-vingts,
を : hiragana, se lit o, particule indiquant que 八十 (quatre-vingts [ans sous-entendu]) est complément d'objet,
越 : kanji, se lit ko, radical de verbe se traduisant par dépasser,
え : hiragana, se lit e, terminaison verbale
L'ensemble se lit donc : watakushi mo hachi jû o koe et peut se traduire par : Ayant dépassé les quatre-vingts ans ...je …

Le texte de 1945 est disposé dans le sens traditionnel, les colonnes de la droite vers la gauche et les caractères dans chaque colonne du haut vers le bas. Ce n'est pas un problème.
Quelques caractères ne sont peut-être plus dessinés exactement comme aujourd'hui, des simplifications ont été apportées, mais cela n'empêche pas les Japonais de les reconnaître. Ce n'est pas non plus un problème. Ce qui saute aux yeux est l'absence de hiragana et la présence de katakana entre chaque mot. Selon vos explications, ces derniers serviraient à indiquer dans quel ordre lire les mots voire l'ordre des caractères dans un mot. Il s'agirait donc d'un texte en fait plus chinois que japonais : les mots seraient disposés dans l'ordre de la syntaxe chinoise et les katakana serviraient à indiquer comment rétablir l'ordre de la syntaxe japonaise pour les lire en japonais. Quant aux particules et terminaisons verbales, sont-elles précisées également par ces katakana ou le lecteur doit-il les deviner ?


L'ordre des kanji est indiqué non par les katakana mais par des signes (assimilables à notre ponctuation). Ces signes sont posés sur le texte lors de la période d'apprentissage du kanbun. Une personne éduquée n'a plus besoin de ces signes et peut lire un texte en kanbun sans leur présence. Pour ce qui est du discours de 1945, il est écrit dans le "style" kanbun (kanji plus katakana) mais n'est pas en kanbun véritable: les kanji sont déjà ordonnés dans le sens que leur donne la langue japonaise (d'où l'absence de cette "ponctuation" qui de toutes façons aurait été bien inutile pour l'empereur). Comme vous le faites remarquer, les katakana servent à indiquer les particules et terminaisons. Il s'agit donc d'un discours écrit (et prononcé) dans une langue officielle difficile à appréhender par la masse de la population. Ca ne veut pas dire que les auditeurs n'ont rien compris mais plutôt qu'ils on eut des difficultés à saisir toutes les subtilités du message. A noter qu'à l'époque, les hiragana ne figurent pas dans les textes officiels (alors que maintenant, les hiragana ont détrôné les katakana).


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Message Publié : 30 Août 2016 19:55 
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Philippe de Commines
Philippe de Commines

Inscription : 11 Oct 2012 21:58
Message(s) : 1830
Petite précision, dans l'écrit du discours de l'empereur, le premier kanji du texte (colonne de droite, en haut), 朕, est le fameux "tchin" - "Je" de l'empereur (à l'époque), équivalent à watakushi 私 - le "je" du commun des mortels.


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Message Publié : 30 Août 2016 23:13 
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Jean Froissart
Jean Froissart
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Inscription : 28 Avr 2006 23:02
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Localisation : Val de Marne
cush a écrit :
Il s'agit donc d'un discours écrit (et prononcé) dans une langue officielle difficile à appréhender par la masse de la population. Ca ne veut pas dire que les auditeurs n'ont rien compris mais plutôt qu'ils on eut des difficultés à saisir toutes les subtilités du message.

Tout à fait d'accord. J'ai un peu étudié la langue japonaise, et l'une des premières choses que l'on apprend, est qu'il y a plusieurs niveaux de langage, celui de l'Empereur étant le plus relevé. Cela dit, les différences sont beaucoup moins importantes qu'entre le français et le latin, ou qu'entre le français et l'espagnol. C'est un cliché et une exagération commune de prétendre que le discours de 1945 de l'Empereur n'aurait pas été compris. C'est aussi un peu de la propagande anti-monarchique américaine qui visait à dénigrer l'Empereur en en faisant un être trop détaché de son peuple. D'une part, ce n'est pas si difficile de comprendre ce discours, et d'autre part, il a bien sûr été largement commenté et expliqué par les journalistes de l'époque à l'attention du grand public.


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