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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 29 Mai 2014 22:34 
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Jean Froissart
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Des nécessités de sécurité dues aux circonstances expliquent en partie la tradition du secret maçonnique : dans un temps où une lettre de cachet pouvait conduire à la Bastille, la discrétion était une simple mesure de prudence. Mais l'essentiel n'est pas là. La notion de secret dans la maçonnerie a essentiellement une double origine. C'est tout d'abord la règle de protection du secret professionnel qui s'appliquait dans les sociétés professionnelles - la maçonnerie opérative d'où, au moins symboliquement, la maçonnerie spéculative d'aujourd'hui tire ses origines - et c'est ensuite le caractère ésotérique que prenaient les travaux intellectuels des fondateurs de la franc-maçonnerie jusqu'au début du dix-neuvième siècle.

Le secret gardé sur les connaissances acquises est une pratique ancienne totalement abandonnée aujourd'hui, sauf en ce qui concerne les secrets de fabrication pour un impératif évident de sauvegarde d'intérêts économiques. Avant l'époque moderne, on rechignait à faire partager au vulgaire le fruit d'années de recherches. C'était particulièrement vrai pour les alchimistes. Du reste il faut bien admettre qu'il aurait difficilement pu en être autrement avec les moyens de communication existant antérieurement à la diffusion de l'imprimerie. Cet état d'esprit n'était d'ailleurs pas propre à l'Europe. Le monde sinisé a, par exemple, lui aussi connu des mathématiciens tout à fait considérables mais, à la différence des Fermat, Leibnitz ou Euler qui correspondaient dans toute l'Europe, ils s'isolaient et ne diffusaient leur savoir et le résultat de leurs travaux qu'à leurs seuls élèves lesquels conservaient jalousement le secret recueilli du maître. Dans un monde aussi conservateur que celui de la franc-maçonnerie cette vieille tradition du secret se perpétue et on lui a donné une justification symbolique.

Cette justification est la forme ésotérique du courant de pensée maçonnique. La forme de pensée ésotérique est assez rare dans le monde occidental, mais elle existe, même après avoir fait abstraction des innombrables élucubrations à mettre dans les poubelles de l'occultisme où les fondateurs de la franc-maçonnerie sont malheureusement souvent tombés. Elle est plus commune dans les civilisations asiatiques. Le bouddhisme zen en est un exemple. On peut néanmoins citer en Occident le courant gnostique et, aussi, une pensée ésotérique chrétienne sur laquelle on peut citer comme ouvrage de référence Introduction à l'ésotérisme chrétien de l'abbé Henri Stéphane. Le secret maçonnique est à placer dans un cadre ésotérique. En réalité, il n'y a pas de secret au sens commun du terme : il n'y a que le fruit du travail en soi-même, secret non parce qu'il est interdit de le révéler mais parce qu'il est impossible de le communiquer.

Sur la question d'Abd El Kader, il y a peut-être des doutes sur son initiation, mais j'estime cette hypothèse parfaitement plausible. Qu'un musulman de tendance soufie appelant à un rapprochement entre mondes chrétien et musulman rallie une communauté ayant adopté une forme de pensée ésotérique à visée humaniste n'a rien d'étonnant.

Citer :
Dans ses lettres, l'émir ne donne pas le sentiment de comprendre véritablement les objectifs de la franc-maçonnerie, il pense que c'est une organisation humaniste pour mettre en oeuvre des valeurs universelles sans plus, et ne se doute pas du caractère politique de ces derniers, et des aspirations universalistes proches des idéologies religieuses. Il suffit de voir le nombre de francs-maçons qui ont entourés Napoléon. Et voir, le nombre notable de franc-maçons dans notre classe politique.
La franc-maçonnerie est en effet humaniste. Il faudrait cependant distinguer les différentes obédiences très dissemblables les une des autres. Certaines visent à mettre en oeuvre des valeurs universelles. Le Grand Orient de France en fait partie. Mais la Grande Loge Unie d'Angleterre, elle, ressemble plus à un club de gentlemen. Les obédiences n'ont pas officiellement d'orientation politique. Il s'agit plutôt de regroupements dans certaines loges de frères ayant des affinités entre eux, ces affinités pouvant être de nature politique. Certes, il peut se dégager une certaine coloration d'ensemble, c'est vrai surtout pour le Grand-Orient, mais ce serait une erreur de penser que les loges sont des officines politiques. Certaines le sont peut-être, mais la plupart ne le sont en aucune façon.

"aspirations universalistes proches des idéologies religieuses" : Il y a tellement d'idéologies religieuses différentes que je ne vois pas ce que cela peut bien signifier.

"le nombre notable de franc-maçons dans notre classe politique" : beaucoup de politiques sont franc-maçons mais la proportion de franc-maçons engagés en politique est en fait très minoritaire. En outre deux politiciens opposés sur le plan politique peuvent se trouver peuvent parfaitement appartenir à une même obédience maçonnique, voire même fréquenter la même loge.

Citer :
La grande majorité des savants musulmans interdisent aux musulmans d'y adhérer.
Ce n'est pas étonnant. Fatwa et esprit maçonnique, cela ne va pas bien ensemble. Toutefois il existe en islam des tendances, Abd el Kader en faisait partie, plus portées au mysticisme que sur la fatwa, avec lesquelles la franc-maçonnerie peut faire bon ménage et vice-versa.

Citer :
Et des différentes prises de positions politiques, sociales et éthiques des frères maçons qui peuvent s'opposer à des fondements de l'Islam.
Cela mériterait d'être un peu plus étayé. De toutes façons les "frères maçons" ne forment pas un ensemble cohérent et ni les loges ni les obédiences ne prennent de positions politiques, sociales ou éthiques, si ce n'est sur des principes très généraux tels que l'égalité entre tous les hommes qui ne me semblent pas en opposition avec l'islam. Prendre position, ce n'est pas du tout dans l'objet de la franc-maçonnerie. Si certains maçons prennent des positions, ils n'engagent qu'eux-mêmes.


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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 30 Mai 2014 10:39 
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Georges Duby
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Barbetorte a écrit :
La franc-maçonnerie est en effet humaniste.
Sauf quand elle verse occasionnellement dans l'anti-cléricalisme, dans un cadre politique il est vrai, pour implanter et consolider la République notamment.

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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 30 Mai 2014 10:51 
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Alain.g a écrit :
Barbetorte a écrit :
La franc-maçonnerie est en effet humaniste.
Sauf quand elle verse occasionnellement dans l'anti-cléricalisme, dans un cadre politique il est vrai, pour implanter et consolider la République notamment.


vous parlez de la Franc-Maçonnerie comme les politiciens parlent "des Français". A partir de cas particuliers, vous en faites un cas général ! L'anticléricalisme, ce n'est pas un rejet de la religion, c'est un rejet de l'emprise de la religion sur les institutions et les lois de la république. C'est surtout vrai pour le Grand Orient de France qui est une exception dans l'univers des maçons. Il existe une autre loge, la Grande Loge nationale française, qui fondée par des anglais et américains , ne prône pas l'anticléricalisme. Il existe certainement d'autres loges, mais ma culture maçonnique s'arrête là B)

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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 30 Mai 2014 12:36 
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Georges Duby
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Elgor a écrit :
A partir de cas particuliers, vous en faites un cas général !
Non, j'ai bien précisé: "occasionnellement", "dans un cadre politique et pour implanter et consolider la République". La FM a eu aussi ses moments d'égarement.

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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 31 Mai 2014 11:46 
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Jean Froissart
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Alain.g a écrit :
Non, j'ai bien précisé: "occasionnellement", "dans un cadre politique et pour implanter et consolider la République". La FM a eu aussi ses moments d'égarement.
Occasionnellement, nous sommes bien d'accord. Vous pensez probablement à l'affaire des fiches. Cet épisode malheureux ne saurait caractériser la franc-maçonnerie qui est, depuis son origine, un mouvement humaniste. Ou alors, on pourrait aussi bien dire que la Révolution français est intrinsèquement totalitaire ou que, si l'on se réfère aux évènements d'Algérie, que la République française fut une dictature militaire. Du reste, il faut observer que l'affaire des fiches et autres outrances anticléricales n'ont compromis qu'une seule des deux grandes obédiences maçonniques françaises.

L'anticléricalisme n'est pas en soi incompatible avec les valeurs humanistes. Ce sont tout de même des conceptions humanistes qui ont conduit Luther et Calvin à se lancer dans la réforme, celle-ci nécessairement anticléricale (si l'on me pardonne l'anachronisme) à l'égard de l'église des Borgia.

Au cours de la période 1880-1914 encore, il était difficile d'adhérer à des principes humanistes sans être anticlérical, si l'on considère le syllabus de Pie IX, le qualificatif de Gueuse donnée à la République, la position violemment antidreyfusarde d'une majorité de l'intelligentsia catholique etc.

Les choses se sont bien calmées depuis. Certes, dans l'ensemble, les francs-maçons français demeurent plutôt anticléricaux, mais, après tout, c'est bien leur droit. D'ailleurs, à ma connaissance, aucune des deux principales grandes loges françaises ne se sont déclarées hostiles par principe à des institutions religieuses. Il s'agit plutôt d'un état d'esprit d'une majorité de leurs membres qui n'engage que chacun d'eux personnellement. Ni la Grande Loge de France ni le Grand Orient ne sont fermées aux catholiques. Il y en a d'ailleurs en leur sein. C'est l'église catholique qui reste hostile à la franc-maçonnerie, pour des raisons quelque peu obscures. De la part de l'église anglicane il n'y a pas d'interdiction. De la part des églises orthodoxes et des principales églises protestantes non plus, à ma connaissance.


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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 31 Mai 2014 21:53 
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Il y a eu des moments d'intolérance dans la franc-maçonnerie à l'égard du catholicisme, et pas seulement lors de l'affaire des fiches et des procédés divers d'élimination des catholiques des postes de responsabilité, qui apparaissent au grand jour avec Combes.
Un sommet est atteint quand les congrégations se vient interdire en 1904 d'enseigner, alors qu'il existe un principe général de liberté dont on déduit la liberté de l'enseignement.
C'est un paradoxe d'ailleurs, car la franc-maçonnerie se réclamait du judéo-christianisme avec le temple de Salomon, sa construction avec Hiram, le triangle et les trois points qui rappellent la trinité chrétienne, la présence dans certaines loges de la bible.
Ses principes appartiennent au corpus d'origine du christianisme: liberté, égalité, fraternité. Des principes qu'on trouve dans les Evangiles et pas dans toutes les religions, qui ont produit la démocratie après de nombreuses péripéties, la FM ayant été un maitre d'oeuvre actif de son avènement.

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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 01 Juin 2014 7:08 
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Encore une fois, précisez l'obédience dont vous parlez ! L'immense majorité de la Franc-maçonnerie internationale et une partie de la Franc-maçonnerie française, n'ont jamais tenu le rôle que vous dites ! C'est le fait d'une petite partie de la Franc-maçonnerie, (Française comme par hasard :wink: ), à savoir le GOF " ( Grand Orient de France). Cette obédience est d'ailleurs très isolée dans la Franc-Maçonnerie Internationale. Les autres obédiences n'ont aucun problème avec la religion.

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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 01 Juin 2014 11:23 
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Oui, exact, je cite l'action du GO qui domine quelque temps la vie politique française. La France se distingue dans son anti-cléricalisme virulent. En fait je ne commentais que la FM pour la France.

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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 01 Juin 2014 16:47 
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Jean Froissart
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Alain.g a écrit :
Il y a eu des moments d'intolérance dans la franc-maçonnerie à l'égard du catholicisme, et pas seulement lors de l'affaire des fiches et des procédés divers d'élimination des catholiques des postes de responsabilité, qui apparaissent au grand jour avec Combes.
Il faut porter sur les évènements un regard d'ensemble et, surtout, historique. J'en reviens à mon parallèle avec la Révolution. Si l'on s'arrête à l'exhibition par une populace en furie de la tête au bout d'une pique du gouverneur de la Bastille, au fonctionnement continue de la guillotine, aux massacres vendéens, la révolution française a peu à envier à la révolution bolchévique. Clemenceau, qui n'était pas un adepte de la dictature du prolétariat, la voyait pourtant différemment. Il faut la prendre comme un tout, disait-il. Observons seulement que la fête nationale se célèbre le quatorze juillet. Peut-être le quatre août eût-il été un meilleur choix, mais c'est ainsi. Aussi, comment faut-il considérer les excès anticléricaux du petit père Combes et de ses amis du Grand-Orient ? Faits caractéristiques ou dérapage ? Si l'on ne se focalise pas sur le seul Grand-Orient et la courte période 1880-1914, si l'on regarde aussi avant, après et ailleurs, il est à mon avis difficile d'y voir autre chose qu'un dérapage.

Alain.g a écrit :
Un sommet est atteint quand les congrégations se vient interdire en 1904 d'enseigner, alors qu'il existe un principe général de liberté dont on déduit la liberté de l'enseignement.
Le principe de liberté doit être mis en balance avec le principe de l'intérêt général. Lorsque des intérêts stratégiques sont en jeu, le pouvoir politique peut légitiment décider d'instituer un monopole étatique. L'église catholique était une puissance menaçante. Les factions anticléricales ont probablement surestimé et la puissance et la menace, mais celles-ci existaient bien. Il y avait donc lieu d'exercer un contrôle sur l'enseignement et cela a conduit l'Etat à s'assurer un monopole sur l'enseignement. Il faut là encore considérer le contexte. Je vous livre un aperçu vécu dans les années 1930 pour mieux le situer. Ma mère m'a souvent exprimé un certain regret que lui laissait la médiocrité de l'enseignement dont elle avait bénéficié. Elle fit ses études secondaires dans une institution tenue par des religieuses. Un jour, elle exprima à son professeur de lettres le regret que je ne sais plus quel auteur ne fût pas étudié. Le professeur convint que c'était regrettable mais lui expliqua : "Mais nous n'avons pas le droit de le lire." En effet, nombre d'auteurs étaient à l'index. Hors de question de faire lire à des jeunes filles Voltaire, Diderot ou Baudelaire. Exclus aussi Descartes et Hegel. Et je ne parle pas de Marx. Si, outre une qualité de l'enseignement souvent douteuse, on considère les pressions exercées par les curés de paroisse sur leurs fidèles pour qu'ils n'envoient pas leurs enfants à "l'école du diable" où l'on était censé leur inculquer l'athéisme, on comprend mieux la volonté de retirer aux institutions religieuses le droit d'enseigner.
Alain.g a écrit :
C'est un paradoxe d'ailleurs, car la franc-maçonnerie se réclamait du judéo-christianisme avec le temple de Salomon, sa construction avec Hiram, le triangle et les trois points qui rappellent la trinité chrétienne, la présence dans certaines loges de la bible.
Dans une société de tradition chrétienne, il était tout naturel de s'appuyer sur des symboles tirés de la bible. Mais ceux-ci ne forment que le décor. Reste à lire le scénario qui n'est pas nécessairement conforme à la vulgate officielle. Quant à la bible sur le pupitre du vénérable de la loge, elle a le même sens que la bible sur laquelle le président des Etats-Unis prête serment. Ce n'est pas forcément une garantie de tolérance : le culte catholique était interdit dans le Massachussetts au début du dix-neuvième siècle et les prêtres qui le célébraient étaient passibles de la peine de mort. Rappelons que la franc-maçonnerie est née en Angleterre, chrétienne certes, mais anti-papiste. L'anticléricalisme de la franc-maçonnerie française était en fait dirigé plus contre l'église catholique prise comme institution que contre la confession religieuse elle-même.

Alain.g a écrit :
Ses principes appartiennent au corpus d'origine du christianisme: liberté, égalité, fraternité. Des principes qu'on trouve dans les Evangiles et pas dans toutes les religions, qui ont produit la démocratie après de nombreuses péripéties, la FM ayant été un maitre d'oeuvre actif de son avènement.
Il faut éviter confusion des concepts et anachronisme. La liberté des enfants de Dieu et les libertés individuelles consacrées par la constitution de l'Etat sont des notions très différentes. On n'enseigne pas le catéchisme dans les facultés de droit et les dames catéchistes ne donnent pas de cours de droit. On peut, il est vrai, trouver dans les textes du concile Vatican II la reconnaissance comme principes chrétiens ceux de liberté, d'égalité et de fraternité. Mais on aura plus de mal à le faire en lisant le Syllabus de Pie IX. La liberté de conscience et la liberté d'expression sont des notions en fait récentes que les églises ont très longtemps ignorées. Il en est de même de l'égalité. Il est allé de soi pendant des siècles que l'ordre social voulu par Dieu était que les uns prient, que d'autres protègent par les armes et d'autres encore, tâche la moins noble, travaillent pour fournir à tous leurs moyens de subsistance. Peu importe en fait le contenu des Evangiles. Lorsqu'on étudie l'histoire politique, ce qui importe est la doctrine officielle effectivement suivie. Or la doctrine de l'église catholique du dix-neuvième siècle condamnait le principe même de démocratie. Quant à l'égalité, la reconnaissance à tous les humains de la même qualité d'enfant de Dieu, sans distinction de rang social, valait pour le Royaume de Dieu. En ce bas monde, il convenait de se soumettre à son devoir d'état sans bouleverser l'ordre social. Alors, amour du prochain peut-être, mais pas au sens de peace and love. Lointain souvenir d'un roman de la Comtesse de Ségur : "On craint Dieu et son souverain, on respecte ses parents, on aime...". En 1900, Liberté, Egalité, Fraternité, pour un fidèle catholique, cela sentait encore le soufre.


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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 01 Juin 2014 18:47 
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Barbetorte a écrit :
Si, outre une qualité de l'enseignement souvent douteuse, on considère les pressions exercées par les curés de paroisse sur leurs fidèles pour qu'ils n'envoient pas leurs enfants à "l'école du diable" où l'on était censé leur inculquer l'athéisme, on comprend mieux la volonté de retirer aux institutions religieuses le droit d'enseigner.

Dans son village de Haute-Saône, mon arrière-grand-mère a fait scandale en retirant sa fille de l'école religieuse pour la mettre à l'école publique. Elle avait entendu la comtesse du lieu dire à la directrice " qu'elles sachent tricoter et coudre sera toujours assez pour des filles de paysans" (quelque chose de ce genre, en tous cas.) Anecdotique, mais ça se situe peu après la grande guerre, dans une région peu suspecte de fanatisme religieux, preuve que les craintes des anticléricaux n'étaient pas que des fantasmes.
Au passage, on parle d'un village de 400 habitants à l'époque, qui n'a plus d'école aujourd'hui, mais s'offrait le luxe d'en avoir deux à l'époque, pour des raisons purement idéologiques. (Il faut que je demande à quelle époque - après-guerre - a été fermée l'école privée.)

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Si l'avenir est multiple, le passé est unique. Malgré cela, la réalité historique est parfois difficile à découvrir.


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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 01 Juin 2014 21:02 
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Jean Froissart
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Inscription : 27 Déc 2013 0:09
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Une autre anecdote tendant à montrer comment on aidait à entretenir des sentiments anticléricaux.

Une amie m'a récemment raconté des souvenirs de jeunesse. Pendant l'Occupation, elle fut un temps confiée à un internat tenu par des religieuses. Celles-ci eurent l'idée d'emmener leurs pensionnaires au cinéma. Il fallut tout d'abord solliciter le nihil obstat de l'évêché. L'oeuvre projetée ayant été jugée tout à fait convenable, il fut accordé. Mais on n'avait pas prévu le court métrage préliminaire. C'était un documentaire sur la ville de Rome. Des statues antiques étaient présentées. On fit précipitamment sortir ces demoiselles.


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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 02 Juin 2014 7:28 
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Eginhard
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Citer :
Sur la question d'Abd El Kader, il y a peut-être des doutes sur son initiation, mais j'estime cette hypothèse parfaitement plausible. Qu'un musulman de tendance soufie appelant à un rapprochement entre mondes chrétien et musulman rallie une communauté ayant adopté une forme de pensée ésotérique à visée humaniste n'a rien d'étonnant.


Il y a plus que des doutes c'est clair et net, notamment après ce que j'ai avancé plus haut. Justement, le soufisme n'est pas UN mysticisme pure et simple, il s'appuie sur des aspects religieux fondamentaux qui ne peuvent être remis en cause sinon vous ne pouvez appartenir à l'Islam : ce sont les cinq piliers notamment.
Citer :
La franc-maçonnerie est en effet humaniste. Il faudrait cependant distinguer les différentes obédiences très dissemblables les une des autres. Certaines visent à mettre en oeuvre des valeurs universelles. Le Grand Orient de France en fait partie. Mais la Grande Loge Unie d'Angleterre, elle, ressemble plus à un club de gentlemen. Les obédiences n'ont pas officiellement d'orientation politique. Il s'agit plutôt de regroupements dans certaines loges de frères ayant des affinités entre eux, ces affinités pouvant être de nature politique. Certes, il peut se dégager une certaine coloration d'ensemble, c'est vrai surtout pour le Grand-Orient, mais ce serait une erreur de penser que les loges sont des officines politiques. Certaines le sont peut-être, mais la plupart ne le sont en aucune façon.

"aspirations universalistes proches des idéologies religieuses" : Il y a tellement d'idéologies religieuses différentes que je ne vois pas ce que cela peut bien signifier.

"le nombre notable de franc-maçons dans notre classe politique" : beaucoup de politiques sont franc-maçons mais la proportion de franc-maçons engagés en politique est en fait très minoritaire. En outre deux politiciens opposés sur le plan politique peuvent se trouver peuvent parfaitement appartenir à une même obédience maçonnique, voire même fréquenter la même loge.


Je suis tout à fait d'accord avec votre premier paragraphe, quand au propos que vous citez c'est que j'assimile la franc-maçonnerie comme étant l'équivalent d'une sorte de nouvelle religion pour ces adeptes. Il suffit d'observer les cérémonies francs-maçonniques (le peu qu'on veuille bien nous montrer), on se croirait dans un temple religieux, je n'y vois aucune différence. Un culte à la liberté peut-être, le dieu des francs-maçons ?
Les politiques francs-maçons sont minoritaires effectivement, mais la franc-maçonnerie peut jouer un rôle de lobby comme toute autre organisation d'ailleurs religieuse ou non : imaginez dans un tribunal, un accusé franc-maçon, un juge franc-maçon et l'avocat de l'accusé franc-maçon. Lorsqu'on connait ce dogme du secret cher aux francs-maçons.


Citer :
Ce n'est pas étonnant. Fatwa et esprit maçonnique, cela ne va pas bien ensemble. Toutefois il existe en islam des tendances, Abd el Kader en faisait partie, plus portées au mysticisme que sur la fatwa, avec lesquelles la franc-maçonnerie peut faire bon ménage et vice-versa.



Cela n'a rien à voir avec des fatwa, quel est le rapport ? Tout simplement, Islam et franc-maçonnerie sont totalement incompatibles, et la majorité des savants musulmans avancent que le musulman qui devient franc-maçon sort de l'Islam. Même pour le soufisme qui reste une tendance musulmane avec des principes de base propre à toute la oumma.


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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 02 Juin 2014 11:38 
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Jean Froissart
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Inscription : 27 Déc 2013 0:09
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Saladin a écrit :
Il y a plus que des doutes c'est clair et net, notamment après ce que j'ai avancé plus haut. Justement, le soufisme n'est pas UN mysticisme pure et simple, il s'appuie sur des aspects religieux fondamentaux qui ne peuvent être remis en cause sinon vous ne pouvez appartenir à l'Islam : ce sont les cinq piliers notamment.
Je ne prétends pas détenir la vérité et j'admets très bien qu'on m'apporte la contradiction mais dans la mesure néanmoins où mes propos se sont pas dénaturés. Je n'ai pas affirmé que le soufisme était un mysticisme pur et simple - j'appréhende mal d'ailleurs ce qu'on peut entendre par mysticisme pur et simple - j'ai simplement dit que le soufisme était un courant de l'islam à tendance mystique. J'ai aussi ajouté que le soufisme était mal accepté par de nombreux musulmans qui considèrent ce courant comme hérétique. C'est là un fait. Il suffit de se promener sur la toile et lire ce qu'en disent nombre de musulmans pour s'en convaincre.

Saladin a écrit :
Je suis tout à fait d'accord avec votre premier paragraphe, quand au propos que vous citez c'est que j'assimile la franc-maçonnerie comme étant l'équivalent d'une sorte de nouvelle religion pour ces adeptes. Il suffit d'observer les cérémonies francs-maçonniques (le peu qu'on veuille bien nous montrer), on se croirait dans un temple religieux, je n'y vois aucune différence. Un culte à la liberté peut-être, le dieu des francs-maçons ?
Vous posez la question de savoir ce qui est religieux ou non. Il n'y a pas de religion sans rite. Mais ce serait vider de sens la notion de religion qu'assimiler tout ensemble de rites à une religion. Des rites, on en trouve partout. Quand on se recueille devant un monument aux morts, qu'on dépose une gerbe et qu'on fait résonner la sonnerie aux morts, on accomplit un rite. Mais la sonnerie aux morts, ce n'est pas le De profundis. Les rites patriotiques ne sont pas de nature religieuse. Les rites franc-maçons ne visent qu'à perpétuer des traditions censées être celles des anciennes fraternités de bâtisseurs. Il y a des temples maçonniques comme il y a des temples de Confucius : on n'y vénère aucun dieu ni aucune puissance surnaturelle. Le Grand Architecte de l'Univers n'y est pas adoré. Ce n'est qu'un concept nécessaire à une certaine vision déiste du monde et de l'humanité, ce n'est rien de plus que le dieu des philosophes. La franc-maçonnerie n'est donc pas une religion.

Saladin a écrit :
Les politiques francs-maçons sont minoritaires effectivement, mais la franc-maçonnerie peut jouer un rôle de lobby comme toute autre organisation d'ailleurs religieuse ou non : imaginez dans un tribunal, un accusé franc-maçon, un juge franc-maçon et l'avocat de l'accusé franc-maçon. Lorsqu'on connait ce dogme du secret cher aux francs-maçons.
On fantasme plus que de raison sur le secret maçonnique. Les grands financiers qui se rencontrent à Davos sont autrement plus puissants que les francs-maçons et leurs secrets autrement mieux gardés. Il ne faut pas tomber dans la théorie du complot synarchique pour autant. Il est possible que, dans tribunal, l'accusé, le juge et l'avocat se trouvent être tous trois francs-maçons. Mais, tout d'abord, il n'est pas certain qu'ils se reconnaissent. Ensuite, il n'est pas évident que cela ait plus d'influence que si tous trois se reconnaissent comme catholiques, comme musulmans, comme venant tous de la même province ou comme appartenant à un même petit monde de notables. A mon avis, c'est plutôt la dernière situation qui serait le plus susceptible de peser sur l'issue du procès.

Citer :
Citer :
Ce n'est pas étonnant. Fatwa et esprit maçonnique, cela ne va pas bien ensemble. Toutefois il existe en islam des tendances, Abd el Kader en faisait partie, plus portées au mysticisme que sur la fatwa, avec lesquelles la franc-maçonnerie peut faire bon ménage et vice-versa.
Cela n'a rien à voir avec des fatwa, quel est le rapport ? Tout simplement, Islam et franc-maçonnerie sont totalement incompatibles, et la majorité des savants musulmans avancent que le musulman qui devient franc-maçon sort de l'Islam. Même pour le soufisme qui reste une tendance musulmane avec des principes de base propre à toute la oumma.
Les tendances dans l'islam sont diverses. Certaines, comme le wahabisme, qui multiplient les interdits et les obligations formelles par l'émission de fatwas, voient l'islam non seulement comme une spiritualité mais comme un cadre juridique institutionnel, civil et pénal qui doit s'appliquer en terre musulmane. Une telle tendance ne peut évidemment que rejeter la franc-maçonnerie. A l'opposé, pour ce que j'en sais, le courant soufi admet l'exégèse et privilégie l'esprit par rapport à la lettre. La question essentielle porte sur la laïcité. Cette notion est-elle compatible avec l'islam ? Si oui, je ne vois pas pourquoi il y aurait incompatibilité entre islam et franc-maçonnerie.

Il y a deux explications à ce que la majorité des savants musulmans déclarent la franc-maçonnerie incompatible avec l'islam. C'est tout d'abord que, parmi eux, la tendance rigoriste est majoritaire et qu'ensuite, pour la plupart, ils ne connaissent rien de la franc-maçonnerie. Mais il serait tout de même intéressant d'en savoir un peu plus sur les motifs avancés par ces savants. Vous n'en dites rien.

En ce qui concerne Abd El Kader, on lit dans un ouvrage de Bruno Etienne (Abd el-Kader et la franc-maçonnerie, Dervy, 2008) qu'il fut initié en 1864 par la loge Les Pyramides d'Egypte du Caire pour le compte de la loge Henri IV, du Grand Orient de France. Bruno Etienne ajoute : L'Emir était pleinement, totalement musulman. Et c'est au nom de l'Islam qu'il pratiquait qu'il a associé sa démarche maçonnique. D'ailleurs 4 de ses 7 fils furent initiés francs-maçons.

Bruno Etienne étant un sociologue reconnu, spécialiste de l'islam et chercheur au CNRS, ses affirmations ont du poids. Le syllogisme simpliste : la franc-maçonnerie est incompatible avec l'islam, Abd el-Kader était musulman, donc Abd el-Kader n'a pu être franc-maçon, ne peut suffire à les réfuter, surtout si les affirmations de Bruno Etienne s'appuient sur des éléments de preuve matériels.


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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 04 Juin 2014 16:27 
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Eginhard
Eginhard

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Si vous permettez, je vous répondrai un peu plus tard dans les détails au sujet de vos propos. Concernant le fait que l'émir Abdelkader n'a jamais appartenu à la franc-maçonnerie, voici un point de vue que je partage, n'oublions pas que Bruno Etienne était lui même maçon en plus du fait d'être sociologue. Le propos ci-dessous évoque les documents sur lesquels il s'appuie pour justifier l'appartenance d'Abdelkader à la franc-maçonnerie :

Citer :
L’émir Abdelkader : une l’influence qui dépasse le cadre même du monde arabo-musulman
Abdelillah Benarafa (Professeur à l'Université de Meknès au Maroc)

A Damas, l’émir a pris sous sa protection la communauté des Algériens ; mais aussi la communauté chrétienne et européenne lors des émeutes de juillet 1860. Il leur permit d’échapper aux massacres qui ont eu lieu entre les chrétiens maronites et musulmans druzes. Ces affrontements sont la conséquence de manipulations des deux grandes puissances coloniales de l’époque, la France et l’Angleterre.
En effet, la France manipulait les chrétiens Maronites en leur promettant un Etat indépendant ; tandis que l’Angleterre manipulait de son côté les Druzes pour contrecarrer les ambitions françaises dans la région et réaliser ses desseins mercantiles. L’émir, en tant que musulman, avisé des intrigues des uns et des autres, intervint et a offert sa protection aux chrétiens. Cette attitude, somme toute naturelle de la part d’un fidèle musulman, a eu un écho considérable dans le monde entier, et surtout en Occident. Beaucoup de chefs d’états lui ont témoigné leur reconnaissance. Ainsi, Le Pape le fut décoré de l’ordre de Pie IX et reçut la grand-croix de la légion d’honneur. Il a reçu des centaines de lettres de reconnaissance et d’amitié ; des cadeaux de valeur et il a été décoré plusieurs fois des plus grandes distinctions et grades. Dans son attitude qualifiée de tolérante, l’émir n’a fait qu’obéir aux préceptes coraniques et prophétiques, rien de plus. Les versets et propos prophétiques relatifs à la tolérance sont abondants et l’émir n’a fait que son devoir de simple croyant pour préserver le droit des minorités religieuses en terre d’Islam. Leur existence parmi la communauté musulmane prouve s’il en faut cette tolérance.

La franc-maçonnerie voulant profiter de la situation s’est adjointe au concert de félicitations et remerciements qui fusaient de toute part à l’égard de l’émir. Ainsi le Grand Orient De France (GODF) s’est empressé de demander à deux de ses loges parisiennes : la loge Henri IV et la loge La Sincère Amitié de correspondre avec Abdelkader.
Mis à part le consensus général lié à cette affaire, les raisons qui peuvent expliquer la démarche du GODF sont : d’une part, la permanence encore au sein de la maçonnerie de l’idée de la foi en Dieu ; d’autre part, le souhait des maçons à devenir un groupe de pression influent pour orienter les décisions de l’Etat français dans un sens de sécularisation des sociétés humaines. Dans les deux lettres envoyées en 1860 par les deux loges, nous ressentons une certaine récupération du geste de l’émir pour qu’il apparaisse comme émanant d’un prétendu idéal maçonnique. Ainsi Abdelkader est qualifié de pourfendeur « des préjugés de caste et de religion » des « fureurs de la barbarie et du fanatisme » et de héraut « de la liberté de conscience » et du « sentiment de fraternité humaine » (voir Bruno Etienne : Abdelkader pp. 323, 324, 325 éd. Hachette). Si la lettre de la loge Henri IV est plus consensuelle, celle de La Sincère Amitié fait référence à un symbolisme maçonnique, tel le terme de Grand Architecte de l’Univers ou l’utilisation du premier élément de la trinité chrétienne (le Père). A la suite de ces deux lettres, l’émir a demandé des éclaircissements au sujet de la Maçonnerie. Or, dans l’exposé doctrinal qui lui a été envoyé par le GODF, celui-ci le fait précédé d’une allusion « à l’initiation qui vous sera conférée » comme si le fait de demander des éclaircissements impliquait la volonté d’adhérer à la Maçonnerie.
Au terme de cet exposé du GODF, où l’on ressent une volonté de faire croire que l’émir est déjà acquis à la cause maçonnique, le destinataire est invité à répondre à cinq questions. Les réponses à ces questions apparaissent comme un condensé de son enseignement tel que nous le trouvons dans le Livre des Haltes. A travers ces réponses, les thèmes classiques du soufisme sont abordés comme l’indigence ontologique (’ubudiyya), l’unicité de l’Etre (wahdat al-wujud), la conformité à la Loi divine (shariah)... etc. Mais voyons la réponse de l’émir à la dernière question.

A la suite des échanges épistolaires entre l’émir et la loge Henri IV, celle-ci voulant forcer la nature des choses, déclare en l’absence de l’intéressé la cérémonie d’initiation d’Abdelkader à la Maçonnerie, et l’orateur Dubroc de la loge de déclarer le 1er septembre 1864 : « ce que nous avons en vue, dans l’initiation que nous consacrons aujourd’hui après avoir poursuivi si longtemps l’accomplissement, c’est la Maçonnerie implantée en Orient dans le berceau de l’ignorance et du fanatisme ; c’est le drapeau de la tolérance remis entre des mains vénérées, confié à un bras qui a fait ses preuves est arboré par lui... sur les plus hautes mosquées face à l’étendard du Prophète. L’émir Franc-Maçon, c’est pour nous le coin entré dans le roc de la barbarie ». Ces propos qui fusent d’éloquence raciste, montrent clairement que l’intolérance et le fanatisme, voire le racisme sont l’apanage de ceux qui les dénoncent verbalement et les pratiquent dans les faits.
Il faut dire que la perspective doctrinale de l’émir issue de la spiritualité islamique s’oppose radicalement à la vision profane et laïque de la Maçonnerie que l’émir rangeait dans la catégorie des naturalistes (tabi’iyyun) et existentialistes (dahriyun), bien connue des théologiens musulmans. Le but de l’émir depuis le début était de les ramener sur la voie de Dieu ; mais quand il a perdu espoir de les sauver d’eux-mêmes, il a cessé tout contact. Il a signifié sa rupture définitive au GODF en 1865 après avoir étudier de plus près les fondements intellectuels de la Maçonnerie, beaucoup plus propices à la déviation qu’au ressourcement.

Cette mise au point publique de l’émir vis-à-vis de la Maçonnerie est concomitante à sa propre quête et initiation à la confrérie Darqâwiyya à la Mecque en 1863 par son maître marocain le Sheikh Mohamed Ibn Mas’oud al-Fassi. Il a passé un an et demi auprès de ce sheikh entre les deux villes saintes la Mecque et Médine. Sa première initiation au Nom Suprême s’est déroulé dans une grotte très célèbre (Hira’) à quelques kilomètres de la Mecque, puisque le Prophète y adorait Allah avant de recevoir sa première révélation.
A sa sortie de cette retraite spirituelle, Abdelkader était transformé par cette nouvelle épreuve de l’éternité, malgré son passé glorieux dans les affaires du siècle. Il composa un poème de 111 vers à l’honneur de son sheikh Al-Fassi, qui lui a ouvert également la voie majestueuse d’Ibn Arabi.
Enfin, venons-en au livre des Haltes de l’émir. Il faut rappeler d’abord que ce genre de littérature était connu depuis le soufi Mohamed Niffari (m. vers 350 h.). Mais c’est Ibn Arabi qui, le premier, donna une définition presque achevée à cette notion. Pour lui, il y a entre toute station spirituelle, une halte (mawqif). L’initié qui s’arrête là, reçoit d’Allah les règles de bienséance (adab) appropriées, à la station qu’il souhaite atteindre, et acquière les sciences qui en découlent. Cette voie est plus pénible, mais elle est la plus parfaite. Notre étonnement n’a plus lieu pour expliquer cette relation privilégiée entre Ibn Arabi et Abdelkader. Le nombre de fois où il est mentionné ne se compte pas ; sans oublier les fois où Abdelkader emprunte sa pensée sans le nommer. Mais, l’émir travaille sous l’autorité du sheikh, et il le dit haut et fort : « il est notre trésor d’où nous puisons ce que nous écrivons, le tirant soit de sa ruhâniyyah (spiritualité), soit de ce qu’il a lui-même écrit dans ses ouvrages » (p. 1337)
Il faut signaler que l’émir est le premier éditeur de la somme spirituelle Les illuminations de La Mecque, ouvrage monumental d’Ibn Arabi. La place du sheikh est très importante dans le livre des Haltes, et beaucoup de chapitres sont des commentaires de l’œuvre akbarienne. Pour Jacques Berque (’Intérieur du Maghreb, 1978, p. 512-513)’’ la splendeur littéraire’’ du Livre des Haltes « risque de renverser bien des hiérarchies reçues et que la vraie nahda (renaissance) n’est sans doute pas là où on la cherche. »



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 Sujet du message : Re: La franc-maçonnerie
Message Publié : 04 Juin 2014 21:49 
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Jean Froissart
Jean Froissart

Inscription : 27 Déc 2013 0:09
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Citer :
Il faut dire que la perspective doctrinale de l’émir issue de la spiritualité islamique s’oppose radicalement à la vision profane et laïque de la Maçonnerie que l’émir rangeait dans la catégorie des naturalistes (tabi’iyyun) et existentialistes (dahriyun), bien connue des théologiens musulmans. Le but de l’émir depuis le début était de les ramener sur la voie de Dieu ; mais quand il a perdu espoir de les sauver d’eux-mêmes, il a cessé tout contact. Il a signifié sa rupture définitive au GODF en 1865 après avoir étudier de plus près les fondements intellectuels de la Maçonnerie, beaucoup plus propices à la déviation qu’au ressourcement.
Cette argumentation, tirée d'un article paru sur le site oumma.com (http://oumma.com/L-emir-Abdelkader-une-l-influence), idéologiquement orientée, fait fi de la matérialité des faits. L'idée qu'Abd el-Kader ait eu pour but de les "ramener sur la voie de Dieu" fait sourire.

La question est traitée beaucoup plus sérieusement dans l'article des Presses de l'ifpo accessible par le lien suivant : http://books.openedition.org/ifpo/1815?lang=fr#ftn5. On y lit en conclusion :
Citer :
Selon la doctrine de « l’unicité de l’Être » à laquelle adhérait Ibn ‘Arabî et Abd el-Kader, rien n’empêchait ce dernier de rejoindre une société philanthropique et philosophique déiste, et a fortiori, d’avoir des relations épistolaires avec la fraternité maçonnique. L’approche doctrinale akbarienne a probablement été un élément déterminant de la relation d’Abd el-Kader avec la franc-maçonnerie française, tant qu’elle était déiste. Il reste cependant à élucider la raison pour laquelle certains auteurs continuent d’avancer qu’Abd el-Kader n’a jamais été initié, alors que d’autres taisent le fait que l’auteur du Kitâb al-Mawâqif a, à un moment donné, décidé de rompre avec la franc-maçonnerie.

Ce qu'on peut dire avec certitude est que le Grand Orient a souhaité compter l'émir Abd el-Kader parmi ses initiés et que celui-ci a répondu favorablement à la proposition qui lui avait été faite. L'initiation a eu lieu au Caire, en 1864, dans la loge Les Pyramides d'Egypte. Abd el-Kader semble ne s'être rendu dans un temple maçonnique après son initiation qu'une seule fois en 1865 mais il a entretenu une correspondance épistolaire avec la loge Henri IV. Il est resté membre de cette loge jusqu'en 1877, l'année où le Grand Orient de France a décidé de ne plus faire référence au Grand Architecte de l'Univers. Cet évènement l'a amené à prendre ses distances avec le Grand Orient, si ce n'est à rompre formellement, on ne sait. Deux de ses fils ont été initiés dans la loge la Palestine-Orient de Beyrouth en 1867. Ce fait contredit la thèse selon laquelle Abd el-Kader aurait été abusé et, s'en étant rendu compte, aurait rompu dès 1865.


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