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Message Publié : 28 Nov 2021 10:39 
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Thucydide
Thucydide

Inscription : 21 Sep 2015 10:32
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Bonjour!
Je me posais la question au sujet du vin dans la civilisation islamique et de savoir si , en dehors des positions juives et chrétiennes du moyen orient, d'autres influences auraient pu jouer en faveur de l'interdiction ou tout du moins de la réprobation de la consommation du vin.

Je pense tout particulièrement à l'histoire d'Alexandre le Grand, qui est présent dans le Coran sous le nom de Dhû-l-Qarnayn pour certains, et dont la version syriaque de la vie d'Alexandre du Pseudo-Calisthène circulait dans le moyen-orient.

En effet, Alexandre ayant tué son ami et général Cleitos le Noir alors qu'ils étaient fortement avinés (le vin vu comme source de dissension au sein de d'un même camp) ainsi que les rumeurs d'empoisonnement par Iollas, échasson du roi, par un poison versé dans le vin du roi ( le vin,certe empoisonné, perçu comme arme, lâche qui plus est, contre la royauté)

Même si Dhû-l-Qarnayn ne représenterai pas Alexandre le Grand, ce dernier est néanmoins considéré de façon extrêmement positive comme un archange ou un roi justicier défenseur de la foi.

Sa mort et mauvaise action sous l'emprise du vin a peut-être pu , non pas uniquement mais en plus d'autres facteurs, influer sur la réprobation du vin dans un empire arabe en pleine expansion par les Arabes qui auraient voulu éviter pour leur empire naissant les écueils de l'empire du grand roi (dissension au sein de l'armée/mort par empoisonnement du Caliphe/dislocation de l'empire)

Qu'en pensez vous??


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Message Publié : 28 Nov 2021 11:28 
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Pierre de L'Estoile
Pierre de L'Estoile
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Inscription : 23 Mars 2005 10:34
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Vous trouverez des éléments dans ce vieux sujet : l'alcool dans l'histoire.

Bonne lecture !

_________________
Qui contrôle le passé contrôle l'avenir.
George Orwell


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Message Publié : 29 Nov 2021 22:10 
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Hérodote
Hérodote

Inscription : 02 Mai 2021 10:34
Message(s) : 7
Bonjour,

Avertissement : ce qui suit représente un avis personnel, et non un consensus d'historiens sur la question, malgré la mention d'ouvrages d'historiens.

Dans la religion musulmane, l'interdit du vin prend naissance dans ces versets coraniques :

2.219 Ils t'interrogent sur le vin et les jeux de hasard. Dis: "Dans les deux il y a un grand péché et quelques avantages pour les gens; mais dans les deux, le péché est plus grand que l'utilité". Et ils t'interrogent: "Que doit-on dépenser (en charité)?" Dis: "L'excédent de vos bien." Ainsi, Allah vous explique Ses versets afin que vous méditez

4.43 Ô les croyants! N´approchez pas de la Salat alors que vous êtes ivres, jusqu´à ce que vous compreniez ce que vous dites, et aussi quand vous êtes en état d´impureté [pollués] - à moins que vous ne soyez en voyage - jusqu´à ce que vous ayez pris un bain rituel. Si vous êtes malades ou en voyage, ou si l´un de vous revient du lieu où il a fait ses besoins, ou si vous avez touché à des femmes et vous ne trouviez pas d´eau, alors recourez à une terre pure, et passez-vous-en sur vos visages et sur vos mains. Allah, en vérité est Indulgent et Pardonneur.

5.90 Ô les croyants! Le vin, le jeu de hasard, les pierres dressées, les flèches de divination ne sont qu´une abomination, œuvre du Diable. Ecartez-vous en, afin que vous réussissiez.

5.91 Le Diable ne veut que jeter parmi vous, à travers le vin et le jeu de hasard, l´inimité et la haine, et vous détourner d´invoquer Allah et de la Salat. Allez-vous donc y mettre fin?


Ces versets sont également complétés par un certain nombre de hadiths (des paroles attribuées au Prophète de l'islam selon des chaînes de narration).
La théologie islamique explique que cette interdiction du vin a été progressive, partant d'une situation où les Arabes (tant les païens que les musulmans) buvaient librement et excessivement, passant à une interdiction de venir ivre à la prière, pour aboutir à une prohibition complète, même en dehors de la prière puisque les gens n'arrivaient pas à se dominer.

Voici rapidement résumé le cadre standard expliquant l'interdit du vin en islam.

Pour ma part, je pense que les choses se sont passées de manière très différente.

Le statut du vin dans l'Arabie préislamique (en remontant de plusieurs siècles avant l'apparition de l'islam) est assez complexe à définir.

L'historien Arrien au 2e siècle ap. J.C. dans son Anabase d'Alexandre rapporte qu'Alexandre souhaitait partir à la conquête de l'Arabie, et qu'au sujet des Arabes, ceux-ci n'adoraient que deux dieux : le Ciel et Dionysos.
Dionysos étant le dieu du vin, il est possible que derrière la croyance des Arabes en un dieu que les Grecs assimilaient à Dionysos, se trouvait un rapport décomplexé et positif au vin.
D'un autre côté, selon nos connaissances actuelles des croyances arabes avant l'islam, celles-ci n'étaient pas uniformes en Arabie, et variaient d'une région à l'autre, si bien qu'il est difficile de comprendre précisément à quoi faisait allusion Arrien.
Il est même possible qu'Arrien ait confondu Dionysos et Aphrodite, à laquelle a été assimilée la déesse arabe Allat.


Un autre historien antique, Diodore de Sicile rapporte lui, au sujet des Arabes nabatéens au 1er siècle av. J.C. qu'ils interdisaient le vin, voir https://www.herodote.net/Les_ancetres_de_l_Arabie-synthese-2709-452.php et le passage en traduction anglaise dans le contexte : https://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Roman/Texts/Diodorus_Siculus/19E*.html

Mais dans la cité nabatéenne d'Avdat au 6e siècle ap. J.C., à la période byzantine , il y avait des pressoirs à vin : https://mfa.gov.il/MFA/MFAFR/MFA-Archive/Pages/Avdat%20-%20Cite%20nabateenne%20du%20Neguev.aspx.

Si jamais l'interdit du vin chez les Nabatéens à l'époque de Diodore de Sicile a réellement existé, alors il avait déjà disparu au 6e siècle, à la veille de l'islam.

De manière générale, je ne pense pas que l'interdit du vin en islam ait été lié à un quelconque trait de la culture arabe ou nabatéenne.

Le bon cadre qui permet de comprendre l'interdit islamique du vin est à trouver ailleurs à mon avis.

Dans la tradition islamique, la révélation coranique à l'origine de la religion musulmane a pris naissance au sein d'un milieu polythéiste à la Mecque, pour affirmer l'existence et l'unicité de Dieu, puis a continué à Médine en corrigeant les "déviances" du judaïsme et du christianisme par rapport aux révélations de leurs prophètes respectifs.

Il s'agit là du narratif standard que fait la tradition musulmane sur les origines de l'islam, or il y a beaucoup d'éléments qui invitent à le lire avec circonspection.
En particulier parce qu'il n'est pas formellement prouvé sur le plan historique que l'Arabie au 7e siècle était vraiment polythéiste.
Le polythéisme arabe, si jamais il en restait au 7e siècle, était au plus résiduel, en tout cas en voie de disparition.

Pour dire les choses rapidement, on ne voit pas bien pourquoi Dieu aurait envoyé une révélation, le Coran, et un prophète pour affirmer son Unicité alors que la croyance polythéiste était sur le point de disparaître de toute façon. Attendre quelques années de plus aurait suffit pour que les choses se fassent toutes seules.

Sur un tout autre plan, l'historien Joseph Schacht a montré dans son ouvrage Origins of the Muhammadan Jurisprudence que la loi islamique s'est élaborée progressivement à partir de fusion de différentes traditions, les sunnahs, jusqu'à ce que le juriste arabe Shafi exige que toute tradition, pour être recevable, soit tracée jusqu'au Prophète.
Cette exigence a eu pour conséquence que "certaines" chaînes de tradition soient étendues jusqu'au Prophète alors qu'elles ne l'étaient pas par défaut, ainsi que l'a montré un autre historien, Gauthier Juynboll dans son ouvrage Muslim Traditions.

Un autre aspect intéressant dans l'ouvrage suscité de J.Schacht concerne le Coran : J.Schacht montre qu'il a causé beaucoup d'embarras aux juristes du fait qu'un certain nombre de traditions attribuées au Prophète entraient en conflit avec le Coran, un problème que Shafi a résolu en décrétant que le Prophète savait mieux comment interpréter le Coran et que par conséquent, les traditions qui lui étaient rattachées devaient prévaloir sur le Coran en cas de conflit.


En fait, le schéma qui se dégage des études menées par Schacht, Juynboll et d'autres, est que l'islam a vraisemblablement émergé au cours des 7e et 8e siècles, par fusion de différentes traditions, parfois convergentes, parfois divergentes, dont le Coran n'était que l'une d'entre elles, et non pas leur source.

Ce qui veut dire que le Coran n'a pas été le livre fondateur d'une nouvelle religion appelée islam au 7e siècle, mais la source d'une tradition parmi d'autres, et dont l'autorité a fini par prévaloir spirituellement.

Revenons à ce que je disais plus haut, à savoir que le Coran n'a probablement pas émergé d'un milieu polythéiste. L'historien Gerald Hawting, dans Idea of Idolatry, a cherché à étudier ce qu'on comprendrait du Coran s'il n'y avait pas la tradition islamique qui en dicte le sens à travers les hadiths, la Sira (la biographie du Prophète), ou les tafsirs (les exégèses coraniques faites par les savants musulmans).
Il en découle qu'on comprendrait que les adversaires du Prophète tels que les décrit le Coran étaient en fait tout autant monothéistes que lui.
Les accusations de polythéisme étaient en réalité monnaie courante dans les polémiques religieuses, et le Coran n'y fait pas exception.

Le Coran accuse donc ses adversaires de l'époque d'idolâtrie, bien qu'à nos yeux, ceux-ci sembleraient en tout point conformes à notre perception du monothéisme.

En quoi pouvait donc consister ce monothéisme qu'aurait professé le substrat dont a émergé le Coran mais que ce dernier rejetait pourtant ?

Hawting n'apporte pas vraiment de réponse satisfaisante sur ce point.

Cependant, une lecture attentive du Coran révèle d'abondantes allusions au gnosticisme.
La principale allusion à des principes gnostiques est que le Coran dément que la connaissance du monde invisible permette l'accès au salut.
Or la thèse gnostique était justement que le salut de l'humanité passait par la connaissance du monde invisible.
Les gnostiques croyaient également que des entités intermédiaires, angéliques, pouvaient stimuler l'homme et l'éveiller à la connaissance de l'invisible. Le Coran rejette catégoriquement cette croyance en qualifiant ses adeptes d' "associateurs" (mushrikun), c'est-à-dire d'idolâtres.

Les gnostiques avaient aussi un certain penchant pour l'occultisme et le culte du secret. La connaissance du monde invisible permettant l'accès au salut ne pouvait être dévoilée publiquement.
Le Coran traite abondamment ses adversaires de "alladhina kafaru", c'est-à-dire littéralement "ceux qui ont occulté", peut-être une allusion à leurs penchants occultistes et leur culte du secret.

Quel est le lien entre le gnosticisme et notre question du vin en islam ?

Eh bien, un certain nombre de mouvances gnostiques rejetait la consommation de vin.
Par exemple dans l'ouvrage gnostique "les origines du monde" retrouvé dans la bibliothèque de Nag Hammadi ([url]http://gnosis.org/naghamm/origin-Barnstone.html[url][/url][/url]), le vin était réputé éveiller la concupiscence et les désirs terrestres.
Or les gnostiques rejetaient tout ce qui pouvait attacher l'âme à la terre et l'empêcher de rejoindre le domaine divin et prônaient un certain ascétisme.

Comment le rejet originel du vin dans le gnosticisme a-t-il percolé en islam ?

Si ce qui précède est exact, à savoir que le Coran a émergé d'un substrat gnostique, et en réaction à celui-ci, mais aussi que l'islam s'est forgé par amalgames de traditions, alors il faut revoir un peu le scénario d'émergence de l'islam.
Lorsque les Arabes ont commencé leurs conquêtes dans la première moitié du 7e siècle, ils n'étaient pas mus par la prédication coranique mais par des croyances gnostiques.

Les conquêtes ont ensuite nécessité de mettre en place des lois pour gouverner les territoires conquis.
Or le gnosticisme se méfie de la Loi, il la tient pour nécessaire à l'ordre du monde, mais considère aussi qu'elle n'est qu'instrument d'asservissement de l'humanité.
Le gnosticisme n'a donc pas d'opinion particulière sur le fondement des lois, et n'a donc aucune raison de rechercher une éthique de la loi.
C'est exactement cette désinvolture du gnosticisme à l'égard de la loi qui a déclenché la prédication coranique : le prédicateur coranique considérait au contraire, dans le Coran, dans la plus pure tradition juive, que le salut de l'humanité devait passer une éthique de la loi, c'est-à-dire, dans son esprit que la loi correcte était celle qui était inspirée par Dieu.

On comprend dès lors le phénomène qu'a mis en évidence Joseph Schacht sur l'élaboration de la loi en islam, à savoir l'amalgame et la fusion de plusieurs traditions juridiques parfois conflictuelles.

Mais cela veut aussi dire que l'islam a conservé un certain nombre de traditions issues du fond gnostique originel, et que celles-ci ont simplement été réinterprétées pour se couler dans un nouveau narratifs.

Et parmi elles, l'interdit gnostique du vin.

Il y aurait plein d'autres choses à dire encore sur les origines gnostiques de l'islam, notamment en lien avec le soufisme (qui à mon avis, était la version originelle de l'islam), mais je vais m'arrêter là.

Un dernier mot toutefois au sujet des versets coraniques que j'ai mentionné plus haut.

En arabe, vin se dit khamr. C'est le mot khamr qu'emploie le Coran dans ces versets en arabes.

Cependant, je pense que le mot "khamr" employé dans ces versets ne venait pas de l'arabe, et ne signifiait pas "vin". Ou, s'il était arabe, il appartenait à un dialecte disparu.

En syriaque, le mot "khumra" désigne une amulette emprisonnant un démon.
Or, dans les versets cités plus haut, le contexte concerne justement des pratiques magiques, et le vin semble y être un intrus.
Le sens d'amulette magique convient mieux au contexte que celui de vin.

Par ailleurs, dans la sourate 12, la sourate de Joseph, le Coran évoque, avec toutefois quelques différences, l'histoire de Joseph déjà connue dans la Torah.
Et en particulier, il reprend la scène biblique de Joseph emprisonné dans sa cellule avec un vigneron et un boulanger.
Et de la même façon que la Torah, le Coran évoque la libération du vigneron et l'exécution du boulanger.

Si le prédicateur coranique avait vraiment professé une aversion toute gnostique au vin, il paraît plutôt étonnant qu'il ait repris le passage biblique sur le salut du vigneron, et n'ait pas plutôt cherché à corriger l'"erreur" de la Torah en faisant plutôt sauver le boulanger.


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